Ce vendredi 30 septembre, l'écrivain franco-russe Andreï Makine était au programme.
Nous étions 15 à table et chacun a pu présenter ses impressions de lecture.
Claude a commencé par un bref rappel de la vie de l'auteur tiraillé entre deux cultures.
Globalement, à quelques exceptions près, les membres du Square ont apprécié cet auteur et en particulier son livre le plus connu, qui a obtenu le Goncourt et le Médicis en 1995, "Le Testament français". "La musique d'une vie" a recueilli aussi les suffrages de plusieurs d'entre nous.
Son dernier livre : "Le livre des brèves amours éternelles" a laissé certains d'entre nous sur leur faim, tandis que d'autres restaient sur une lecture intéressée.
- Un écrivain écartelé entre deux cultures
Le Testament français exprime essentiellement la vérité de Makine, celle d'un homme qui a baigné très jeune dans la culture française alors qu'il vivait au fin fond de la Sibérie et qui ensuite émigre en France, réalisant ainsi un rêve, pour se consacrer à la littérature. C'est précisément cet attrait pour notre culture, né de sa relation privilégié avec sa grand'mère française, qu'il décrit dans le Testament français. Ensuite le chemin sera semé d'embûches.
Il a été souligné au cours de nos échanges que la culture française est au départ assimilée à un monde imaginaire faisant l'objet d'un transmission délicate entre Charlotte la grand'mère, et Aliocha, le petit-fils qui boit ses paroles. La France devient un monde idéalisé pour l'enfant, idéal incarné par cette femme française à l'allure éternelle. Au fur et à mesure du récit, cette vision change, c'est la culture russe, avec sa dure réalité, sa violence, mais aussi sa fierté qui apparaît à un moment donné. Il y a enfin le départ pour la France et ses désillusions. Mais la culture française reste ancrée à jamais dans le coeur d'Aliocha.
L'un d'entre nous a souligné que le Testament français "sentait le renfermé", que ce livre était totalement orienté vers le passé et que parfois les situations décrites par Makine étaient plus que convenues. Un débat s'en est suivi.
Il est clair que Makine dans son "projet", ne cherche pas les grands élans, c'est un poète de la simplicité. Dans d'autres de ses livres, ses héros sont écartelés dans un monde bipolaire ou multipolaire et ils ne se sentent "vivre" individuellement, que lorsqu'ils expriment cet amour humain qui peut les sauver, un amour simple mais vrai.
Un thème récurrent dans les romans de Makine est l'opposition entre le monde des gens simples et humbles enfermés dans un fatalisme sans espoir et l'étincelle qui peut jaillir d'une rencontre amoureuse et qui transforme l'instant vécu en moment éternel. Certains passent à côté de cette étincelle, d'autres en font la richesse silencieuse de leur vie.
- Un style travaillé et poétique
Le roman a conduit l'un d'entre nous a établir une analogie avec Notre-Dame-de-Paris, incarnation d'un certaine perfection dans l'architecture, dans le style. Parfait, trop parfait peut-être. Le travail sur le style a été souligné par la grande majorité d'entre nous : "style classique", "style générant de l'émotion", "style parfait et maîtrisé", "style tout en subtilité et en trouvailles", "style séduisant" mais auquel il manque quelque chose de novateur.
Un passage du Testament traite d'ailleurs du style : " Et puis ce soir, je compris que ce n'étaient pas les anecdotes qu'il fallait rechercher dans mes lectures. Ni des mots joliment disposés sur une page. C'était quelque chose de bien plus profond et, en même temps, de bien plus spontané : une pénétrante harmonie du visible qui, une fois révélée par le poète, devenait éternelle. Sans savoir la nommer, c'est elle que je poursuivrais désormais d'un livre à l'autre. Plus tard, j'apprendrais son nom : le Style. Et je ne pourrais jamais accepter sous ce nom des exercices vains de jongleurs de mots." p. 148 et 149.
Nous sommes tous d'accord pour reconnaître la qualité du style de Makine et son sens poétique. Mais il s'agit aussi d'une langue qui exprime la culture française de la fin du XIXème siècle, en tout cas dans "Le Testament français" et qui parfois tombe dans un certain sentimentalisme.
- Des personnages qui subissent
Les personnages de Makine ont cette particularité qu'ils ne s'imposent pas aux autres, ils sont souvent en retrait. D'aucuns ont souligné qu'ils manquaient d'épaisseur et ont même posé l'impertinente question : "comment donner de la densité à sa grand-mère ? "
Les personnages russes en particulier (en dehors de l'infâme Béria) sont constamment soumis à des situations auxquelles ils ne peuvent échapper, sous le joug du pouvoir stalinien et du KGB. Dans plusieurs de ses livres Makine décrit les générations perdues de l'ex-empire. Il en est ainsi par exemple dans " La fille d'un héros de l'Union soviétique"
Parfois on peut s'interroger sur le positionnement de Makine, "n'est-ce pas un nostalgique de la Russie des tsars ?" est une question posée par l'un d'entre nous.
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L'écrivain et sa démarche
Sur ce point les débats ont été plus vigoureux. Le Testament français décrit l'histoire d'une culture idéalisée dans l'enfance et de la découverte en réalité de cette culture. On y parle donc de solitude, d'intégration difficile, de misère, de rejet...
Makine "ce n'est ni de la littérature française, ni de la littérature moderne", en fait Makine a écrit "Le Testament français" pour obtenir la nationalité française... et ça a marché ! " C'est un roman bourré de clichés, un soufflé bien monté, une mayonnaise bien prise, mais c'est un roman sans véritable histoire et sans densité" a remarqué ironiquement l'un d'entre nous.
Autour de la table ont été cités d'autres exemples de romanciers décrivant des démarches proches ou similaires, Jorge Semprun d'abord qui, fuyant l'Espagne franquiste, a véritablement fait le choix de la France en initiant une démarche d'intégration plus puissante et séduisante, une démarche d'engagement aussi.
Julius Margolin a été cité comme décrivant avec plus de force et de vérité le sort de ceux qui on vécu dans les camps en Sibérie.
Quant a la relation de l'écrivain avec le monde dans lequel il vit, nous avons reparlé de Philip Roth qui, lui, a un "projet" totalement en prise sur notre société actuelle, au coeur de la modernité.
Conclusion
En définitive, la lecture du "Testament français" nous a, pour une part, laissé une bonne impression. Beaucoup d'entre nous n'avaient pas encore lu Makine. Ses livres sont séduisants, son style est remarquable, il accroche le lecteur. Bref, une littérature d'orfèvre en quelque sorte pour un écrivain qui nous parle d'une France passée et vue d'ailleurs.
En revanche, et pour une autre part, l'univers littéraire de Makine, celui qu'il décrit dans tous ses romans, tiraillé entre deux cultures, entre deux réalités, entre la violence du monde et la solitude de l'être humain, entre un fatalisme historique et une révolte souvent intérieure n'est pas nécessairement partagé et apprécié par tous les membres du Square. Certains lui préfèrent des univers plus modernes, plus en prise sur notre époque ou bien encore des itinéraires de vie plus engagés, plus orientés vers l'action.
N.B. : Ce texte est plutôt un rappel d'impressions saisies au vol qu'un compte rendu détaillé, d'avance veuillez accepter mes excuses si vous ne retrouvez pas vos propos dans leur exactitudes et si vous souhaitez ajouter quelques remarches n'hésitez pas.
Gérard