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dimanche 15 mars 2020

45EME REUNION : ESSAI DE SYNTHESE DE NOTRE DEBAT SUR LE ROMAN "J'AI COURU VERS LE NIL " PAR GERARD



 Présentation par Marie-Christine

Marie-Christine fait une présentation de l’auteur du roman « J’ai couru vers le Nil » intitulé en arabe « La république comme si », Alaa El-Aswany, un écrivain égyptien de renommée mondiale. Son roman le plus célèbre « l’immeuble Yacoubian » a été traduit dans 37 langues. Dans ce livre, l’auteur excelle à décrire un microcosme de la société égyptienne.
Certains ont établi une analogie entre « L’Immeuble Yacoubian » et « J’ai couru vers le Nil », notamment dans la manière d’approcher et de décrire la société égyptienne, à travers une société miniature où se croisent toutes les classes sociales et toutes les générations.
Dans le premier livre, nous nous situons au Caire dans les années 1990, dans le second nous sommes toujours au Caire, mais dans l’espace-temps confiné de la « révolution égyptienne de 2011 ».

Après avoir cité un article récent écrit après la mort de Moubarak, le 25 février dernier, Marie-Christine présente les principaux personnages du livre ainsi que les thèmes traités par l’auteur, ce qui permet de lancer la discussion.





-       Un roman ou un livre de témoignages ?

Entre membres du Square, nous ne sommes pas tous d’accord sur la nature du livre d’El-Aswany.
Quelques-uns d’entre nous considèrent qu’il s’agit avant tout d’un livre de témoignages sur la Révolution Egyptienne. L’argument qu’on peut invoquer en faveur de ce point de vue est l’intégration dans le livre de six témoignages d’acteurs réels de la Révolution. Ceux de Saïda Ahmed (p.263), Nachaoua Adelaziz (p. 267), de Loubna Assad (p. 269, de Lamia Hassanein (p.327), de Shenouda Assad (p. 333) et de Mahmoud Essayed (p. 338). 
Un parallèle a pu être fait avec le livre que nous avons choisi pour notre précédente réunion « Au cœur de l’Angleterre » de Jonathan Coe qui décrit, pendant une période de temps donnée, des tranches de vie de citoyens britanniques impliqués dans un processus qui amènera au vote du Brexit. La dimension sociologique transparait au fil des pages. Certains de nos lecteurs ont été surpris, ne s’attendant pas à cela et préférant d’autres livres du même auteur comme « Chicago » ou « Automobile Club d’Egype ». 
En lisant le livre, dans un ordre chronologique le lecteur suit le déroulement des événements entre le 25 janvier et la fin mars de l'année 2011 : les prémices, le début de la Révolution, la démission de Moubarak, les réactions des partisans de Moubarak, la répression sous ses différentes formes, le désenchantement enfin.

A contrario, plusieurs autres participants considèrent qu’il s’agit d’un roman avec une structure littéraire très construite et une narration fictionnelle qui tient le lecteur en haleine jusqu’au moment de la chute finale. Les différents personnages du livre, même s’ils s’inspirent de personnages réels, sont le fruit de l’imaginaire de l’auteur. Leurs destins se croisent au cours des événements et il y a dans le livre plusieurs intrigues purement fictionnelles notamment dans les relations homme/femme, qui sont assez nombreuses et dans les relations familiales, le tout teinté d’un islam très instrumentalisé. L’approche narrative, qui a pu rebuter certains avec ce système de séquences alternées, d'échanges de lettres, d'argumentaire concernant la vie d'un personnage, l'intégration de témoignages multiples par deux fois, a été appréciée par d’autres. Elle a pour vertu d’intégrer une tension dans le récit qui brise une narration de type linéaire qui risquait de susciter lassitude et ennui chez le lecteur.
D’autres enfin considèrent que cette question de la nature du récit ne remet nullement en cause la qualité du livre. Livre qui a permis à beaucoup d’entre nous de découvrir à la fois la société égyptienne, dans sa richesse, dans sa complexité, dans ses contradictions, dans sa diversité, dans sa culture spécifique et dans ses modes d’organisation et de fonctionnement.
C’est un livre politique ont affirmé certains. Ce qui pose la question de la fonction de la littérature dans ce type de circonstances. Question que nous avons abordée de nombreuses fois déjà depuis la création du Square. Littérature d’engagement, littérature courageuse. El-Aswany, ne l'oublions pas, risque d'être traduit en justice s'il rentre en Egypte. Sa famille qui vit encore dans le pays n'est pas à l'abri de tracas.
Livre de témoignages, livre à dimension sociologique, œuvre littéraire aboutie, livre de découverte, livre politique, « J’ai couru vers le Nil » est tout cela à la fois. Chacun d’entre nous a été sensible à l’une ou l’autre de ces dimensions.




-       Les personnages

Ils reflètent la diversité égyptienne, surtout la diversité de la population du Caire, de certains quartiers du Caire même, il est important de le remarquer. 
Sur ce point, plusieurs d’entre nous ont évoqué « L’immeuble Yacoubian » œuvre majeure de l’auteur, dans laquelle celui-ci décrit avec talent le microcosme d’un immeuble situé dans un quartier du Caire. Probable d’ailleurs que le métier de dentiste, exercé par El-Aswany, l’a encouragé à décrire cette diversité d’un microcosme cairote. Quand on est dentiste ou médecin, on côtoie chaque jour une multiplicité d’individus très différents, qui généralement vivent dans le même quartier. 


                                   L'immeuble Yacoubian au Caire aujourd'hui

Sur la ville du Caire telle qu’elle est représentée au cinéma, on a cité comme références le film « L’immeuble Yacoubian » de Marwan Ahmed, sorti en France en 2006, prototype égyptien du film « choral », par ailleurs très fidèle au livre d’El Aswany, mais aussi « Le Caire Confidentiel », un film noir de Tarik Saleh, sorti en France en 2017, dont l’action se situe en pleine période pré-révolutionnaire et qui provoque une immersion dans le monde de la corruption, de la dictature et de l’injustice sociale.

Pour mémoire, sans entrer dans les détails, rappelons les caractéristiques des principaux personnages :

-       Le général Alouani, 58 ans, chef de l’Organisation, la police politique du régime. Musulman pratiquant et pilier du régime Moubarak. Stratège qui négocie avec les riches familles et avec les Frères musulmans dans le but de contrer la Révolution
o   Hadja Tahani Talima, sa femme âgée de 50 ans, avec qui il fait l’amour en regardant des films porno.
o   Damia, la fille du couple, étudiante en médecine, qui succombera au charme de Khaled et qui s’engagera dans la révolution de la place Tahrir

-       Achraf Ouissa, un homme d’âge mûr, artiste, écrivain, en marge de la société égyptienne. C’est un copte.
o   Madja, sa femme, une copte également ; Conservatrice pour laquelle ce qui compte c’est son statut social et l’argent
o   Les deux enfants du couple, sur le même modèle, Sara et Boutros qui sont sous l’influence de leur mère et de sa famille.
o   Akram, la servante et maîtresse d’Achraf dont elle est éperdument amoureuse, elle-même mariée à Mansour, le beltagui (sorte de milicien mercenaire à la solde du pouvoir en place)

-        Asma Zenati, jeune enseignante, au comportement indépendant, qui refuse de porter le voile. Elle tombe amoureuse de Mazen, un jeune ingénieur qui travaille à l’usine et qui est révolutionnaire. A noter qu’Asma et Mazen communiquent par lettres dans le livre. Elle sera torturée et elle partira à l’étranger. Voici ce qu’en dit l’auteur : « "J’ai un personnage qui s’appelle Asma. Cette fille incarne la souffrance que la femme égyptienne a vécue. Pendant la révolution, avant la révolution et après la révolution. Asma est une jeune révolutionnaire qui a eu beaucoup de problèmes pendant et avant la révolution. Parce qu’elle a trouvé une corruption incroyable à l’école quand elle enseignait. Le directeur de l’école a créé un problème avec elle parce qu’elle n’était pas voilée, et on utilise le fait qu’Asma ne soit pas voilée pour la punir. » (https://www.franceculture.fr/litterature/alaa-el-aswany-legypte-le-voile-et-la-censure)
o   Son père Mohamed Zenati, qui travaille en Arabie Saoudite.

-       Mazen-El-Saqa, jeune ingénieur et syndicaliste, a une relation avec Asma

-   Issam Chaalane, ingénieur directeur de l’usine italienne. Ancien révolutionnaire et syndicaliste qui est entré complètement dans le système, tout en gardant certains réflexes.

-  Cheikh Chamel, religieux très écouté par la classe possédante du Caire, ses interprétations du Coran, pour lesquelles il est souvent sollicité vont toujours dans le sens de ceux qui exercent le pouvoir. Il pratique l’interprétation coranique.

-   Nourhane, présentatrice de télévision et surtout une intrigante de haute volée qui développe une stratégie arriviste très au point, en appliquant les conseils toujours bienveillants de l’autorité religieuse incarnée par le Cheikh Chamel.
Trois hommes importants dans sa vie :
o   Le docteur Hani el-Aassar
o   Issam Chaalane, l’ingénieur, directeur de l’usine avec lequel elle se marie en secret
o   Hadj Chanouani enfin le propriétaire d’un chaîne de télévision qui sera la voix des partisans de Moubarak pendant et après la Révolution et qui est milliardaire.

-       Madani. C’est le chauffeur de l’usine. Il devient ensuite l’ami d’Issam.
o   Khaled son fils, étudiant révolutionnaire qui sera tué d’une balle dans la tête par un officier sur la place Tahrir. Son père le vengera par ses propres moyens puisqu’il n’y a rien à attendre de la Justice aux mains du pouvoir. Damia, la fille du général tombe amoureuse de Khaled. Elle tentera par tous les moyens d’aider sa famille et de faire en sorte que justice soit faite. Elle n’y arrivera pas.
o   Hund, sa fille, est également étudiante et participe à la Révolution

Dans notre débat, nous avons évoqué la vie de ces personnages pendant l’espace/temps de la Révolution égyptienne de 2011. Certains restent campés sur leur position et font tout pour garder le pouvoir, d’autres au contraire, sont en mouvement et adhèrent, souvent spontanément au « rêve » révolutionnaire. C’est le cas d’Achraf, d’Asma, de Damia… Le mot rêve est important. El-Aswany oppose en effet la classe dominante aux révolutionnaires en ces termes : « ils ont tout, nous rien » … sauf le rêve et ce rêve est indestructible. Même si la Révolution a échoué et si le livre d’El Aswany est interdit en Egypte et dans la plupart des pays arabes, aujourd’hui il reste toujours une lueur d’espoir… qui se réveillera dans dix, vingt ou quatre-vingts ans, dit-il.

Nous nous sommes posés la question de la nature et des caractéristiques de tous ces personnages.
Plusieurs remarques ont été exprimées :
-       « Les gentils sont tous du même côté, les méchants, de l’autre ! »
-       « Les personnages incarnent chacun une posture politique… »
-       « Les personnages vivent des situations un peu artificielles et parfois peu réalistes (la relation entre Achraf et Akram par exemple). Un côté romance à l'eau de rose en quelque sorte!
D’autres en revanche sont plus vrais que nature comme le général Alouani, le Cheikh Chalem ou Nourhane l’intrigante.

La question de l’hypocrisie de plusieurs personnages a été soulevée. Il s’en est suivi un débat sur leur comportement. 
Ainsi Alouani : est-il hypocrite ou bien est-il authentiquement dual, voire complexe ? Il regarde des films pornos pour s’exciter dans ses relations avec sa femme, il fait pratiquer la torture sur ceux de la place Tahrir, il est plein d’amour protecteur pour sa fille, il négocie avec les frères musulmans avant de les museler… La question a été posée, elle n’a pas été tranchée. 
Et Nouhrane, croit-elle vraiment en l’Islam ou ne fait-elle que s’en servir pour développer ses ambitions sans limites ?
Pour El-Aswany, la ligne de démarcation n’est-elle pas à un autre niveau ? Ceux qui sont pour et ceux qui sont contre les printemps arabes ? La question de du caractère hypocrite ou non des personnages n’est-elle pas secondaire dans ce type de situation ? Il est vrai que dans un article sur le livre, El Aswany soi-même évoque Tartuffe à propos du Cheikh Chalem.



                               Source Wikipedia : la place Tahrir pendant la Révolution égyptienne


 - Les thèmes du livre

Comme pour les personnages, les thèmes du livre ne seront qu’évoqués. C’est ce qui a été le cas dans nos échanges.

-       Le pouvoir
Comment, dans les dictatures du bassin méditerranéen, s’articule l’alliance entre « le sabre et le goupillon ». En quoi l’armée et les religieux font-ils cause commune lorsque la situation révolutionnaire peut dégénérer ?
En quoi ensuite l’armée n’a de cesse de se débarrasser du pouvoir des religieux, notamment en emprisonnant les chefs musulmans élus ?
Quel est le rôle joué par les puissances étrangères dans cet étouffement des révolutions arabes ?
Nous n’avons pas pu répondre à ces questions. Mais au moins les avons-nous posées.

-       Les relations homme/femme et la place des femmes en Egypte
Parfois, dans le livre elles nous ont semblé caricaturales. Elles semblent présentées avec une certaine maladresse, tout au moins un manque de discernement. Le constat est cependant clair, dans la société égyptienne, celle de Moubarak, en s’appuyant sur l’Islam, les hommes exercent leur pouvoir sur les femmes dans presque tous les domaines. La Révolution a permis de mettre en avant d’autres types de rapports entre hommes et femmes, c’est un fait. Sur la place Tahrir, les femmes ont pu se sentir plus libres… Mais après, qu’en est-il réellement ? A cet égard la question du port du voile est éminemment symbolique. Les choses ont-elles changé pour autant au quotidien dans l’Egypte actuelle ? Pour certaines femmes ne vaut-il pas mieux suivre le chemin de Nouhrane ? Auprès des hommes, la ruse et la flatterie permettent d’arriver à ses fins ! La solution est individuelle et risquée.
La question est là-encore posée ?

-       La violence
Il y a plusieurs types de violence. La violence cachée, celle qui se traduit au quotidien par des situations de soumission à plus fort que soi. On la trouve dans toutes les pages du livre. Il y a la violence de la solitude et de l’isolement. Beaucoup de personnages se trouvent dans cette situation, nous en avons parlé. Il y a enfin la violence physique et morale qui s’exerce sur les corps et sur les consciences.
La violence de la dia, le rachat de la vie d’un jeune homme assassiné en appelant l’Islam à la rescousse, la violence physique qui se traduit par l’assassinat de sang froid du jeune Khaled, la violence morale et physique auprès des jeunes femmes dont on vérifie la virginité ou auprès de l’ingénieur qui se croyait à l’abri.

-       La puissance des médias et de la communication
Plusieurs d’entre nous ont remarqué l’importance que prend la communication et les médias aujourd’hui lorsque se déroulent des phénomènes révolutionnaires. D’un côté les réseaux sociaux permettent une mobilisation immédiate, de l’autre les chaînes de télévision et les médias fabriquent une vérité qui est celle des dominants. Le livre est limpide à cet égard. Nourhane incarne cette toute puissance de l’information télévisée dans un pays où les réseaux sociaux sont l’apanage d’une jeune génération et où la censure peut s’exercer sur Internet et sur les médias d’opposition. La manipulation de l’information a été un moyen de bataille très puissant pour tuer dans l’œuf la Révolution.

-       La corruption et la puissance de l’argent
Certes et quoi qu’on en dise, elle règne partout dans le monde. Dans les dictatures elle constitue une sorte de ciment social. Nul ne peut y échapper, lorsqu’on se trouve confronté à une situation inhabituelle dans laquelle d’autres peuvent vous venir en aide à condition de…

-       L’engagement
Toute situation révolutionnaire amène les hommes et les femmes en présence à se poser la question : dans quel camp suis-je ? Dans quel camp je vais combattre ? Certains comme le général n’ont pas à se poser la question. Mais Damia sa fille se la pose, Asma également et Achraf de même. L’engagement a des conséquences. Il faut les assumer. C’est ce que montre le livre : la mort, la torture, l’exil et… la poursuite du combat. C’est aussi le propre destin d’El- Aswany, qui est maintenant en exil avec impossibilité de rentrer en Egypte sous peine de comparaître devant un tribunal militaire.

-       Les coptes et leur religion
Les coptes sont des chrétiens d’Egypte. C’est une minorité en Egypte. Les tensions avec les musulmans sont fréquentes. Ainsi de nombreux coptes choisissent-ils l’exil. Ils pratiquent l’endogamie et ont une nourriture à base de végétaux.
Achraf applique les principes de sa communauté. « Je suis copte, Akram, et le divorce n’existe pas chez nous. »

-       La critique de la société égyptienne
La société égyptienne est une société figée, plusieurs d’entre nous ont évoqué ce thème récurrent dans l’œuvre de notre auteur.
L’une des phrases du livre, prononcée par Achraf qui s’adresse à Akram, permet de synthétiser ce que nous avons dit :
« En Egypte, lorsqu’un homme naît, son destin est déjà presque fixé. Les alternatives qui s’offrent à lui sont très peu nombreuses. Toi, si tu étais née dans une famille riche, tu aurais terminé tes études, tu aurais épousé un homme riche et tu aurais une vie meilleure. Moi, si j’étais né pauvre comme toi, peut-être que je serais devenu un voleur ou un voyou. Les gens en Egypte héritent de leurs conditions et il est très difficile d’en changer. Même la religion, personne d’entre nous ne l’a choisie. Tu es née musulmane et je suis né copte, et si c’était le contraire tu t’appellerais Thérèse et moi Mohamed. » ( p. 133)





- La chute du roman

La fin du livre est plutôt pessimiste. Que faut-il penser de ce que dit à Asma le directeur de la prison après lui avoir fait subir un test de virginité : « L’officier s’approcha d’elle qui était allongée par terre puis il dit d’une voix calme : — Tu vois, Asma, à quel point tu ne vaux rien. Tu n’es rien, Asma, rien du tout. Tu le sais maintenant. N’essaie pas de t’attaquer à tes maîtres, compris ? »
Quant à la chute, elle se traduit par l’exécution de l’officier qui a tué Khaled à bout portant sur la place Tahrir. Comment l’interpréter ?
Madani s’adresse à l’homme qui a tué son fils :
« Tu as tué mon fils d’un coup de feu, un coup de feu qui est parti de cette main-là. J’ai ramassé des morceaux de sa cervelle avec ma main, pendant que je le lavais. C’est avec cette main que j’ai enlevé sa cervelle. »
L’interprétation que l’on peut donner de cette chute du roman est que toute révolution se traduit par des drames personnels et que cette dimension douloureuse, tragique, est rarement prise en compte. Ici, c’est Madani lui-même, le citoyen exemplaire et soumis, qui règle son problème avec ses propres moyens, puisque la justice officielle fait partie du système. Plusieurs fois dans le livre, El-Aswany s’étend sur les conséquences de la mort d’un être cher. C’est une vie qui disparait, un enfant chéri avec des milliers de souvenirs qui s'en va à jamais, c’est le destin d’une famille qui bascule. Et cette réalité du drame personnel, l’auteur arrive à la transcrire avec délicatesse, justesse et authenticité.

Heureusement lorsqu’on interroge El-Aswany sur la suite des événements, ses propos sont plus rassurants  : « Il ne faut pas oublier que 60 % des Égyptiens ont moins de 40 ans. Dans dix ans, la plupart des contre-révolutionnaires auront disparu. Le principal, le plus important, c’est que tout a changé en Égypte : la vision de la femme, des islamistes, du patriarcat… »
 

45EME REUNION : COUPS DE COEUR DE CHANTAL MARTIN


« Le phare, voyage immobile » de Paolo Rumiz

·       Broché : 168 pages
·       Editeur : Hoëbeke (29 avril 2015)
·       Collection : Etonnants voyageurs

Paolo Rumiz n'en est pas à son premier voyage, lui qui a longé les sept mille kilomètres des frontières de l'Europe, de l'Arctique à la mer Noire, traversé les Balkans, franchi les montagnes à la recherche d'Hannibal, descendu le cours du Pô... Et pourtant il s'apprête en ce printemps 2014 à vivre le plus étonnant d'entre eux. Son premier voyage immobile. Isolé dans un phare perché sur un rocher au milieu de la Méditerranée, avec pour seuls compagnons les gardiens. Et soudain le sentiment d'être Libéré, sans agenda, sans horaires, sans aucune connexion avec le monde, enfin loin de tout mais curieusement peut-être aussi au centre de tout. Un nouvel univers où plus rien ne ressemble à rien, où même les étoiles ne semblent pas être à leur place. Se consacrant à l'exploration de son minuscule environnement, un kilomètre de long sur deux cents mètres de large, il nous raconte la nature, le cri des oiseaux, le silence des poissons, nous décrit le bâtiment où il loge, la lanterne du phare. Il nous parle tempêtes, orages, vents et nous fait partager le quotidien des gardiens, ceux d'aujourd'hui mais aussi ceux de jadis.
C'est avec une indéniable volupté que ceux qui rêvent d'île déserte et de vie d'ermite se laisseront entraîner dans ce voyage immobile tout en délicatesse, empathie et érudition.
Un récit prenant, inoubliable et aussi un fabuleux livre de mer.

Paolo Rumiz, né à Trieste en 1947, est considéré comme le plus grand écrivain-voyageur italien d'aujourd'hui. Avec ses trois précédents livres publiés en France, il y est devenu un des acteurs du monde littéraire.







« La poupée » d’Ismael Kadaré

·       Broché : 160 pages
·       Editeur : Fayard (1 avril 2015)
·       Collection : Littérature étrangère (67)

 

Dédié à la mémoire de sa mère, ce court récit est, pour le grand écrivain albanais, prétexte à évoquer à nouveau sa ville natale Gjirokastër. C’est aussi, et surtout, l’occasion de décrire les relations entre une mère aussi frêle et légère qu’une poupée de papier mâché, égarée dans une vaste maison dont elle est censée assumer la gestion sous le regard revêche des femmes de sa belle-famille, et un fils intellectuel, émancipé, entretenant une relation hors mariage, usant de mots qu’elle ne comprend pas, dont elle redoute qu’il en vienne à renier tout ce qu’elle incarne : une des plus anciennes traditions balkaniques.
Ismail Kadaré est né en 1936 à Gjirokastër dans le sud de l’Albanie. Traduit dans une quarantaine de pays, il a publié l’essentiel de son œuvre aux éditions Fayard. Il a reçu en 2005 le Man Booker International Prize, en 2009, le prix Prince des Asturies et, en 2015, le prix Jérusalem.




« Le supercontinent. Une histoire naturelle de l’Europe » de Tim Flannery
·       Broché : 416 pages
·       Editeur : FLAMMARION (25 septembre 2019)
·       Collection : SCIENCES

En 2002, le village de Trachilos en Crète fut le théâtre d'une émouvante découverte : des empreintes de pas quasi humaines, imprimées dans des roches datant du Miocène la preuve que de grands singes bipèdes évoluèrent en Europe, bien avant l'arrivée d'Homo erectus il y a près de 2 millions d'années !
Qu'il s'agisse ou non de nos ancêtres, ces primates consacrent le statut exceptionnel de notre « supercontinent », une terre de métissage au carrefour de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique du Nord. Une terre de tous les changements, soumise à une intense activité géologique, à de profonds bouleversements climatiques, mais aussi à la pression de l'homme... Voici enfin l'histoire au temps long de 100 millions d'années à nos jours de tous ceux qui l'habitèrent : sa flore, sa faune, sans oublier nos lointains cousins humains.
Un formidable récit, visuel et documenté, où se croisent pêle-mêle récifs coralliens, mangroves, steppes glacées, ammonites, ptérodactyles, tortues, rhinocéros, tritons, mammouths et autres Néandertaliens...

"L'érudition de Tim Flannery est étourdissante, son livre fourmille d'anecdotes, cite les plus récentes études et propose une vision panoptique vertigineuse de l'évolution." (Hervé Morin, Le Monde).

45EME REUNION : COUPS DE COEUR DE CHANTAL MASSON


« L’autre moitié du soleil » de Chinamanda Ngozi Adichié

·        Broché : 504 pages
·       Editeur : Gallimard (25 septembre 2008)
·       Collection : Du monde entier

Lagos, début des années soixante. L'avenir paraît sourire aux sœurs jumelles : la ravissante Olanna est amoureuse d'Odenigbo, intellectuel engagé et idéaliste ; quant à Kainene, sarcastique et secrète, elle noue une liaison avec Richard, journaliste britannique fasciné par la culture locale. Le tout sous le regard intrigué
d'Ugwu, treize ans, qui a quitté son village dans la brousse et qui découvre la vie en devenant le boy d'Odenigbo. Quelques années plus tard, le Biafra se proclame indépendant du Nigeria. Un demi-soleil jaune, cousu sur la manche des soldats, s'étalant sur les drapeaux : c'est le symbole du pays et de l'avenir. Mais une longue guerre va éclater, qui fera plus d'un million de victimes. Evoquant tour à tour ces deux époques, l'auteur ne se contente pas d'apporter un témoignage sur un conflit oublié ; elle nous montre comment l'Histoire bouleverse les vies. Bientôt tous seront happés dans la tourmente. L'autre moitié du soleil est leur chant d'amour, de mort, d'espoir.






« Le grand Quoi: Autobiographie de Valentino Achak Deng » de David  Eggers

·       Broché : 704 pages
·       Editeur : Folio (20 janvier 2011)
·       Collection : FOLIO
Valentino n'a pas huit ans lorsqu'il est contraint de fuir Marial Bai, son village natal, traqué par les miliciens armés par Khartoum. Comme des milliers d'autres gosses, le jeune Soudanais va parcourir à pied des centaines de kilomètres pour échapper au sort des enfants soldats et des esclaves. Valentino passera ensuite plus de dix ans dans des camps de réfugiés en Éthiopie et au Kenya, avant d'obtenir un visa pour l'Amérique. Dans une nouvelle jungle, urbaine cette fois, il découvrira une face inattendue du racisme. À mi-chemin entre le roman picaresque et le récit d'apprentissage, ce livre est avant tout le fruit d'un échange. Eggers l'Américain a écouté Valentino l'Africain se raconter. Sa plume impertinente fait mouche et insuffle à cette autobiographie une dimension épique, qui rappelle celle de Mark Twain.



45EME REUNION : COUP DE COEUR D'ANNE


« Les trois femmes du consul » de Jean Christophe Ruffin

·       Broché : 272 pages
·       Editeur : FLAMMARION (9 octobre 2019)
·       Collection : LITTERATURE GRA

À Maputo, capitale du Mozambique, aucun client n'ose s'aventurer à l'hôtel dos Camaroes, malgré son jardin luxuriant. C'est que le patron est un vieux Blanc au caractère impossible. Aussi quand on le retrouve mort un matin, flottant dans sa piscine, nul ne s'en émeut. Sauf Aurel Timescu, roumain d'origine, Consul adjoint à l'ambassade de France. Calamiteux diplomate, c'est un redoutable enquêteur quand il pressent une injustice. Trois femmes gravitent autour du défunt. C'est vers l'une d'entre elles que se dirigent arbitrairement les soupçons de la police. Pour démontrer son innocence, le Consul va devoir entrer dans la complexité de relations où se mêlent l'amour, la chair et l'intérêt. Avec sa méthode intuitive et ses tenues loufoques, Aurel va s'enfoncer plus loin que quiconque dans ces passions africaines. Jusqu'à débusquer le « gros coup ». Celui qui a coûté la vie au vieil hôtelier. Et qui nous plonge dans un des plus grands drames écologiques de la planète.




45EME REUNION : COUPS DE COEUR DE CLAUDE


« La fabrique des salauds » de Chris Kraus

·       Broché : 880 pages
·       Editeur : Belfond (22 août 2019)
·       Langue : Français

Une poignée de douleur et de chagrin suffit pour trahir, et une seule étoile scintillant dans la nuit pour qu'un peu de lumière brille par intermittence dans toute cette horreur.
Dans la lignée des Bienveillantes de Jonathan Littell ou de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, un roman hors normes, une fresque exubérante et tragique, pleine de passion, de sang et de larmes, qui retrace tout un pan du XXe siècle, de Riga à Tel Aviv en passant par Auschwitz et Paris.
À travers l'histoire de Koja, Hubert et Ev Solm, deux frères et leur sœur, sorte de ménage à trois électrique, Chris Kraus nous entraîne dans des zones d'ombre où morale et droiture sont violemment bafouées, et dresse en creux le portrait d'une Europe à l'agonie, soumise à de nouvelles règles du jeu.

Une œuvre impressionnante, magnum opus sur le déclin d'une époque et la naissance d'une nouvelle ère.





« Libres d’obéir : le management du nazisme à aujourd’hui » de Johann Chapoutot

·       Broché : 176 pages
·       Editeur : Gallimard (9 janvier 2020)
·       Collection : NRF Essais

Reinhard Höhn (1904-2000) est l'archétype de l'intellectuel technocrate au service du IIIe Reich. Juriste, il se distingue par la radicalité de ses réflexions sur la progressive disparition de l'Etat au profit de la "communauté" définie par la race et son "espace vital" . Brillant fonctionnaire de la SS - il termine la guerre comme Oberführer (général) -, il nourrit la réflexion nazie sur l'adaptation des institutions au Grand Reich à venir - quelles structures et quelles réformes ? Revenu à la vie civile, il crée bientôt à Bad Harzburg un institut de formation au management qui accueille au fil des décennies l'élite économique et patronale de la République fédérale : quelque 600 000 cadres issus des principales sociétés allemandes, sans compter 100 000 inscrits en formation à distance, y ont appris, grâce à ses séminaires et à ses nombreux manuels à succès, la gestion des hommes. Ou plus exactement l'organisation hiérarchique du travail par définition d'objectifs, le producteur, pour y parvenir, demeurant libre de choisir les moyens à appliquer. Ce qui fut très exactement la politique du Reich pour se réarmer, affamer les populations slaves des territoires de l'Est, exterminer les Juifs. Passé les années 1980, d'autres modèles prendront la relève (le japonais, par exemple, moins hiérarchisé). Mais le nazisme aura été un grand moment managérial et une des matrices du management moderne.







« La septième croix » d’Anna Seghers

·       Broché : 448 pages
·       Editeur : Anne-Marie Métailié (23 janvier 2020)
·       Collection : Bibliothèque allemande

Sept Allemands opposants au nazisme se sont enfuis d'un camp. Un formidable appareil policier est mis en branle pour les retrouver. Un seul des sept, Georg Heisler, aidé par les efforts tâtonnants de ses amis de jeunesse, parvient à passer en Hollande grâce à l'organisation rudimentaire de la résistance et à la solidarité ouvrière mondiale. La septième croix qui l'attend au camp de concentration reste vide. Et c'est la brèche qui laisse un passage à d'immenses espoirs. Ce roman, dont l'action se déroule en Rhénanie, constitue une somme des expériences vécues par divers acteurs de toutes les classes de toute la société allemande des années 1930.

Dans ce roman de l'Allemagne nazie écrit pendant son exil en France, Anna Seghers dresse une fresque polyphonique et dépeint une société dans laquelle le national-socialisme révèle en chacun les aspects profonds de son être : héroïsme insoupçonné d'un tel, lâcheté de tel autre, ou simple peur existentielle et fragilité face à un système conçu pour broyer toute résistance visant non seulement l'individu mais sa famille, ses proches. Solidarité, inconscience, constance ou reniement de l'idéal, toute une palette des comportements humains est présente.

Anna Seghers, qui pour écrire son récit a longuement écouté et interrogé des compatriotes dont l'exil était plus récent que le sien, trace le portrait d'une humanité proche de nous : " Nous avons tous ressenti comment les événements extérieurs peuvent changer l'âme d'un être humain, de manière profonde et terrible. Mais nous avons également ressenti qu'au plus profond de nous il y avait aussi quelque chose d'insaisissable et d'inviolable. "

Ce roman a été publié pour la première fois aux usa en 1942 où il a connu un immense succès : une édition de poche a été même envoyée aux soldats américains partis libérer l'Europe. En France, il est publié dès 1947 dans une traduction que l'auteur avait refusée, puis en poche en 1986, les ayants droit n'ont pu en interrompre la vente qu'en 2010. Nous présentons ici une nouvelle traduction avec une postface de Christa Wolf.







« Vie de Gérard Fulmard » de Jean Echenoz

·       Broché : 235 pages
·       Editeur : Les Editions de Minuit (3 janvier 2020)
·       Collection : ROMANS

La carrière de Gérard Fulmard n'a pas assez retenu l'attention du public. Peut-être était-il temps qu'on en dresse les grandes lignes. Après des expériences diverses et peu couronnées de succès, Fulmard s'est retrouvé enrôlé au titre d'homme de main dans un parti politique mineur où s'aiguisent, comme partout, les complots et les passions. Autant dire qu'il a mis les pieds dans un drame. Et croire, comme il l'a fait, qu'il est tombé là par hasard, c'est oublier que le hasard est souvent l'ignorance des causes.

 

 

 

 

« L'Ecologie du XXIe siècle » Ouvrage collectif

·       Broché : 224 pages
·       Editeur : Le Seuil (6 février 2020)
·       Collection : Reporterre

La grande affaire du XXIe siècle sera l'écologie : comment, face à une dégradation de la biosphère jamais observée dans l'histoire, allons-nous empêcher le désastre et refaire une société juste et pacifiée ? Ceux qui tiennent aujourd'hui les manettes de la société n'ont pas la réponse à cette question cruciale. Mais une nouvelle génération arrive aux commandes et donne le ton de ce que seront les décennies à venir.

L'équipe de Reporterre est allée interroger ses plus vaillants représentants : Claire Nouvian, Pablo Servigne, François Ruffin, Corinne Morel Darleux, Jon Palais, Jade Lindgaard, Alessandro Pignocchi, Angélique Huguin, Matthieu Amiech, Fatima Ouassak, Pierre Rigaux, Juliette Rousseau... Ces femmes et ces hommes ont tous moins de 45 ans. Nous leur avons demandé comment elles et ils étaient arrivés à l'écologie, quelle était leur vision du monde et comment, au quotidien, changer la vie. Ensemble, ils dessinent un nouveau monde, où la nature, la justice sociale, le bien commun, la sobriété, la technique retrouvent leur juste place.

Dans ces entretiens revigorants, elles et ils transmettent le goût de l'espoir et l'envie de lutter. Un livre programme, présenté par Hervé Kempf.





« Le monde selon Amazon » de Benoît Berthelot

·       Broché : 240 pages
·       Editeur : Cherche Midi (22 août 2019)
·       Collection : Documents

En vingt-cinq années de croissance vorace, le petit libraire en ligne de Seattle s'est hissé au sommet du commerce mondial. Son fondateur visionnaire, Jeff Bezos, est aujourd'hui l'homme le plus riche de la planète. L'un des plus redoutés aussi.
Tel un gourou, il dirige ses 600 000 employés sans état d'âme, érigeant ses redoutables méthodes de management en nouvelle religion.
Ses ambitions sont sans limites. Déjà maître de nos données personnelles, il veut transformer nos vies. Souvent à notre insu : Amazon investit des milliards de dollars dans l'intelligence artificielle, la robotique, les drones, la sécurité, la santé, et même la conquête spatiale.

Trois années d'une enquête inédite à travers le monde ont permis à Benoît Berthelot de percer à jour les rouages les plus secrets de la galaxie Amazon.
Des plus proches collaborateurs de Jeff Bezos aux ouvriers des entrepôts en passant par des ingénieurs (très) haut placés, il a rencontré plus de 150 salariés de l'entreprise, d'habitude tenus au silence, qui lui ont confié des documents exclusifs et confidentiels.
Le puzzle, une fois assemblé, dessine le portrait d'un empire tentaculaire et hors de contrôle, un projet de société vertigineux que seuls les consommateurs pourront peut-être remettre en question.