Plusieurs thèmes principaux ont été abordés au cours de la soirée :
1.
« La Fin de l’homme rouge » : une
démarche littéraire originale
« La Fin de l’homme rouge » selon son auteur, appartient au genre
des « romans de voix ».
Svetlana Alexievitch ne se définit ni comme une historienne, ni comme une journaliste. Elle revendique une démarche
littéraire originale où s’entrecroisent les témoignages qu’elle a recueillis,
parfois contradictoires et toujours émouvants, d’acteurs des événements ou de
ceux qui ont survécu.
A noter que d’autres auteurs ont eu recours à cette technique de recueil de
témoignages, par exemple l’écrivain indien V.S. Naipaul.
La quasi-totalité d’entre nous a été sensible à cette construction
littéraire originale, qui consiste à interroger des personnes de tous horizons
sur leur vécu, sur leur quotidien et sur leurs états d’âme au moment de l’effondrement
de l’empire soviétique, sous l’ère Gorbatchev, à sélectionner un certain nombre
de ces témoignages, à les transcrire dans une forme retravaillée et à les
agencer pour créer un opus final. L’auteure ne porte aucun jugement et ne
développe aucune thèse. Elle laisse s’exprimer la subjectivité des gens ordinaires.
Nous avons été émus à la lecture des récits souvent déchirants de ces
hommes et de ces femmes évoquant leurs souffrances, leurs peines quotidiennes
et la disparition subite de tout un monde qui fut le leur pendant des
décennies. Soudain, tout s’est effondré : il n’y a plus de rêve, il n’y a
plus d’espoir. Les héros d’hier sont devenus des parias.
Une des questions que nous nous sommes posés concerne l’apport créateur de
Svetlana Aliexievitch. Si l’émotion générée par le livre ne relève pas de la
création de personnages imaginaires comme dans un roman, puisque les
personnages du livre sont des personnages réels, quelle est la spécificité de
la création artistique de Svetlana ?
Un débat animé s’est engagé sur ce point. Pour la plupart d’entre nous, la
puissance évocatrice du livre est l’expression même du talent littéraire de l’auteure.
L’œuvre est magnifiquement construite et elle participe d’une démarche
esthétique évidente.
Certains d’entre nous se sont posé la question du lien entre l’émotion
ressentie à la lecture des témoignages des différents personnages et leur mise
en forme par l’auteure. Autrement dit l’émotion ressentie a-t-elle sa source
dans les situations tragiques décrites par les personnages ou dans la
transcription qu’en fait Svetlana Alexievitch ?
Le débat a mis en évidence que les témoignages ont, bien sur, été sélectionnés
par l’auteure, parmi les centaines recueillis, qu’ils ont été choisis en
fonction du projet de Svetlana et qu’ils ont été mis en forme par elle, dans un
style qui donne une certaine densité émotionnelle à l’ouvrage.
Dans cette hypothèse la reconstruction des propos tenus pose la question de
l’interférence entre le vécu réel des personnages et la subjectivité artistique
de celle qui rend compte de leurs propos. La question se pose alors de la
trahison éventuelle liée à la transcription.
Enfin l’un d’entre nous s’est interrogé sur la substance même de la
création littéraire chez Svetlana Alexievitch. Quelle est la valeur ajoutée réelle
de l’écrivaine ? Cela semble difficile à cerner. Y a –t-il une véritable
dimension esthétique dans le projet littéraire d’Alexievitch ? La majorité
des participants ont répondu par l’affirmative, sans pour autant convaincre
celui qui s’était posé la question.
Point de vue de la traductrice Sophie Benech (texte adressé par Michel Bac)
« Je connais personnellement
Svetlana Alexievitch depuis une vingtaine d’années, depuis l’époque où j’ai
traduit un de ses livres aujourd’hui épuisé, Ensorcelés par la mort (Plon, 1994), qui, dit-elle maintenant,
était une sorte de brouillon de La Fin de
l’homme rouge. Traduire son dernier ouvrage a été un honneur, et également
un immense plaisir, car il s’agit d’une véritable œuvre littéraire, avec un
style, or il n’y a rien de pire que de traduire un texte mal écrit. Si, il y a
peut-être pire : traduire quelqu’un que l’on n’estime pas et qui vous est
antipathique. Un traducteur vit des mois avec son auteur, et comme il pénètre
au plus profond de son œuvre, il l’approche de très près.
Je dois dire que là, j’ai eu de
la chance : Svetlana est une personne hors du commun, extrêmement fine et
dotée d’une immense faculté d’empathie, ce qui, me semble-t-il, se sent dans
ses écrits. Comment aurait-elle pu faire parler des gens sur des sujets aussi
intimes et aussi douloureux si elle n’avait pas le don de réellement
« compatir » (au sens premier du terme) à leurs souffrances et à
leurs rêves ?
Mais elle possède aussi bien
d’autres dons, non moins importants. Comme celui d’inciter ses
interlocuteurs à mettre en mots (leurs mots à eux, souvent savoureux et
poétiques) des sentiments, des pensées, des émotions dont ils étaient jusque-là
à peine conscients et que parfois, ils découvrent eux-mêmes en lui parlant.
C’est un don d’ « accoucheuse », qui exige une écoute
authentique et un grand respect de l’autre. Même si, selon elle, les gens les
plus simples, quand ils parlent de l’amour, de la mort, de la souffrance ou du
mal, utilisent d’instinct et naturellement une langue riche et dense. On m’a
parfois posé la question : les personnages de ce livre s’expriment-ils
vraiment aussi bien en russe, dans l’original ? La réponse est oui —
d’ailleurs je ne transforme jamais ce que je traduis ; je m’efforce de rester
fidèle à la langue du narrateur. Et le Russe « moyen » parle
généralement mieux sa langue que le Français « moyen » ne parle la
sienne. Les Russes s’expriment encore oralement comme nous, nous nous
exprimions dans les années 50, autrement dit, dans une langue bien plus
correcte et bien plus riche que le français communément parlé aujourd’hui.
Elle possède aussi le don de
transcrire ces voix en sachant conserver l’intonation et la musique intérieure
de chaque personne, le don de saisir l’instant où, comme elle dit, « la
vie se transforme en littérature ». Là, il s’agit véritablement d’un
talent d’écrivain : elle sait faire chanter les mots et la langue, elle
sait saisir le souffle et la respiration des phrases, ce que j’ai essayé de
rendre dans ma traduction. »
2.
Comment peut-on regretter l’époque du stalinisme ?
Il est parfois difficile de comprendre dans certains témoignages pourquoi
plusieurs personnes expriment leur nostalgie de la période stalinienne.
Certains d’entre eux rapportent même les souffrances, les violences et les déportations
dont ils ont été victimes et proclament néanmoins leur fierté d’avoir vécu pour
l’atteinte des idéaux du communisme, quitte même à justifier les mesures qui
ont été prises contre eux. D’autres ont été victimes et bourreaux, comment cela
peut-il s’expliquer ?
La réponse est dans le totalitarisme. Ceux qui ont connu un peu l’époque de
l’URSS et qui ont vécu un temps en Russie nous expliquent comment chacun vivait
sous le régime de la peur, peur d’être dénoncé, peur d’être emprisonné et
envoyé en Sibérie. Cette peur permanente éprouvée par les hommes et les femmes
du peuple dicte les comportements de chacun et expliquent comment les pires
horreurs ont pu être acceptées, voire même justifiées.
On s’est aussi demandé pourquoi ces situations de souffrance extrêmes
telles qu’elles étaient décrites se retrouvent partout, dans un cycle d’éternel
retour.
La question des moyens à mettre en œuvre pour lutter contre la barbarie a
été évoquée par une participante.
Texte de Sophie Benech (traductrice)
sur cette question
L’énigme russe
Autre talent, à mon avis tout aussi indispensable
pour un écrivain : elle (Svetlana Alexievitch) ne donne pas de leçons. Elle
ne fournit pas de réponses, elle se contente de poser des questions auxquelles
elle ne sait pas répondre. C’est peut-être ce qui donne tant de force à ses
livres : à chacun de tirer ses propres conclusions, à chacun de réfléchir sur
ce qu’elle nous montre, sur les pistes qu’elle suggère. Comme a dit un jour
Cocteau, « un bon livre doit vous hérisser de points
d’interrogation ». Le sien va encore plus loin que cela : il fait
disparaître chez le lecteur toute envie de juger, il l’incite à se mettre à la place
de ces gens qui ouvrent leur cœur, avec toutes les contradictions que cela
implique. Car « le mal chimiquement pur n’existe pas. » Et les choses
sont bien plus complexes qu’il n’y paraît quand on les observe de loin, sans
les avoir vécues dans sa chair. Un détail m’a frappée dans ces
témoignages : il arrive souvent que les gens se contredisent d’une page à
l’autre, suscitant notre étonnement, notre perplexité, parfois même de
l’indignation… Comment peut-on, par exemple, avoir été injustement emprisonné,
savoir que sa femme bien-aimée a été arrêtée, torturée et tuée sans raison par
le système stalinien, et pleurer ensuite de joie quand ce même système vous
rend généreusement votre carte du Parti ? Comment peut-on avoir connu une
enfance atroce dans la zone du camp où votre mère a été emprisonnée en tant qu’
« ennemie du peuple », et regretter le temps où la Russie était
soviétique ?
Mais ces témoignages n’en sont que plus humains et
plus véridiques. Dans son roman L’Idiot, Dostoïevski
(auquel Svetlana Alexievitch se réfère elle-même dans son avant-propos en
citant la légende du Grand Inquisiteur), met dans la bouche d’un de ses
personnages une phrase tout simplement magnifique : « Il y a ici
uniquement la vérité, et du coup, c’est injuste ».
3.
La culture n’est-elle pas le seul rempart contre
la barbarie ?
Précisément, les nazis ou les staliniens n’étaient pas des hommes dépourvus
de culture. Il n’est pas certain que la culture soit un rempart efficace.
Faut-il parler d’éducation alors ? Oui mais l’éducation est aussi un
formatage qui peut aller dans un sens ou dans un autre.
Un débat sur le niveau de culture en URSS s’est engagé. Ceux qui ont connu
l’URSS ont témoigné du niveau de culture générale plutôt élevé des citoyens
soviétiques, ce qui est d’ailleurs mentionné dans le livre d’Alexievitch. Les
russes lisaient beaucoup, ils allaient au théâtre ou au concert. Reste à savoir
si ce niveau de culture était identique sur l’ensemble du territoire de l’URSS.
Contribution de Claude sur ce thème (postérieure
au débat)
Il
existe des exemples multiples d'individus ou de groupes d'individus cultivés
qui ont perpétré les pires horreurs ; sans remonter à l'Inquisition, ceux des
nazis et des khmers rouges sont souvent, à juste titre, mis en avant. "Les
Bienveillantes" de Jonathan Little est le récit d'un de ses chefs des
Einsatzgruppen, raffiné, diplômé, dont la névrose meurtrière est terrifiante.
Les leaders khmers, dont certains avaient fait leurs "humanités" à La
Sorbonne, justifiaient les meurtres de masse par l'intérêt supérieur de
l'Angkar.
Aujourd'hui,
certaines voix préconisent contre le terrorisme un renforcement de l'éducation,
un accès plus large à la culture. Il est légitime de s'interroger sur la
pertinence d'un tel programme quand tant d'exemples semblent démontrer qu'il
n'y a pas incompatibilité entre culture et barbarie.
Il
y a une évidence édictée par Montaigne : "Science sans conscience n'est
que ruine de l'âme." Et c'est certainement sur le mot
"conscience" qu'il faut s'attarder. Wikipedia nous dit que
"La conscience est du point de vue de certaines
philosophies et de la psychologie, la faculté mentale qui permet
d'appréhender de façon subjective les phénomènes extérieurs (par
exemple, sous la forme de sensations) ou intérieurs (états
émotionnels, pensées) et plus généralement sa propre existence."
La
culture n'est pas réductible ni à une somme de connaissances, ni à une
éducation visant à reproduire un modèle sociétal de convenances. La culture
n'est rien d'autre qu'une posture si elle ne relève pas d'une éthique morale au
sens d'une attention, du respect, à l'autre. Dans cet exercice consistant à
s'intéresser à autrui, le risque de la barbarie n'est pas exclu ; il survient
lorsque la culture est soumise à une transcendance d'ordre idéologique ou du
sacré qui légitimise le sacrifice individuel au profit du collectif ou d'une
cause d'ordre divin. C'est ainsi que des docteurs en philosophie se sont
métamorphosés en bourreaux, que des modèles d'intégration ont pu semer la mort
au sein même de leur terre d'accueil.
La
culture n'est pas un rempart absolu contre la barbarie. Pour l'être elle doit
s'interroger en permanence, et cultiver le doute (sans être complotiste).
Mais
la culture, n'est-ce pas ce "vent de pensée" dont parlait Hannah
Arendt, dont "la manifestation n'est pas le savoir, mais l'aptitude à
distinguer le bien du mal, le beau du laid" ?
4.
Y a-t-il un déterminisme russe ?
- Y a-t-il une cruauté propre aux russes ?
Un témoignage a été cité en ce sens.
- Y a-t-il une propension au désespoir dans la
population russe ?
Les situations de désespoir qui apparaissent dans
le livre sont liées à une période bien précise correspondant à l’effondrement
de l’URSS et de tout ce qu’elle a véhiculé en termes d’idéologie et de valeurs.
Valeurs qui s’incarnaient dans des médailles ou dans des prix divers qui ne
signifient plus rien aujourd’hui.
Svetlana pose les questions, mais n’apporte pas de
réponses.
Contribution au débat de Michel Bac
voici
les réferences des 2 livres que j'ai cités en écho à "la fin de l'homme
rouge "
o Catherine Merridale :
"les Guerriers du froid, vie et mort des soldats de l'armée rouge,
1939/1945" Fayard ; il s'agit bien des simples soldats , et c'est
édifiant, si je puis dire .
o Je n'ai pas encore lu
"Terres de sang " de Timothy Snyder,chez Gallimard, qui a fait
l'objet de nombreuses et souvent laudatives critiques
Michel nous a adressé deux articles dont celui de S Benech sur "La Fin de l'homme rouge", nous les tenons à votre disposition.