Affichage des articles dont le libellé est Chimamanda Ngozi ADICHIE. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Chimamanda Ngozi ADICHIE. Afficher tous les articles

vendredi 28 septembre 2018

39EME REUNION - PRESENTATION D'"AMERICANAH" PAR CLAUDE


Chimamanda Ngozi ADICHIE

 L'AUTEURE

"Americanah", c’est le surnom que les nigérians donnent à leurs expatriés qui se sont un peu trop américanisés, est le 3ème roman de l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi ADICHIE. Le livre est paru en mai 2013 aux US et a connu immédiatement un très grand succès, lauréat du Prix 2013 du Cercle des critiques littéraires aux US, et il a reçu de très bonnes critiques dans les grands journaux américains comme le NY Times ou le Chicago Tribune. On trouve des lauréats célèbres de ce prix comme Philip Roth, Ian McEwan, Toni Morrison, etc.

Americanah a été tiré à plus de 500 000 exemplaires.  Il a été traduit en français en 2014 et est paru la même année chez Gallimard.

Chimamanda Adichie a été comparé à Tolstoï surtout avec son 2ème roman qui semble être le plus beau « L’autre moitié du soleil » dont pourra nous parler Monique qui l’a lu.

Elle est considérée aujourd’hui comme l’une des plus importantes écrivaines d’Afrique noire, dans la lignée du Prix Nobel de littérature nigérian Soyinka.

Elle vient tout juste d’avoir 41 ans le 15 septembre et a donc écrit Americanah à 36 ans.

Il est intéressant de s’arrêter sur ses origines car elles ont une influence importante dans sa production littéraire et dans son personnage lui-même, assez médiatique.

Elle est donc née au Nigéria en 1977 dans l’état d’Anambra au sud du Nigeria, une région où l’ethnie Igbo est majoritaire. Chimamanda Adichie parle Igbo, et elle dit que pour être satisfaite d’une phrase, il lui arrive de la dire en Igbo. L’Anambra faisait partie du Biafra, toute cette région du sud-est du Nigéria, riche en pétrole, qui avait décidé de faire sécession en 1967 et qui fut finalement victime d’une guerre de 2,5 ans et en particulier d’un blocus terrible qui fit entre 1 et 1,8 millions de morts dont 80% de faim. Et tout ça dans une relative indifférence des grandes nations. C’est encore une histoire de religion et de fric car cette région avait été christianisée par les britanniques, mais dès la déclaration d’indépendance du Nigéria en 1960, un fort sentiment d’identité ethnique s’exacerbe opposant cette population multi-ethniques aux ethnies originaires du nord, principalement musulmanes, qui ont le pouvoir. Du fric car c’était une région traditionnellement riche (exportation d’huile de palme et esclavage) et amplifiée par les découvertes de pétrole.

Pour la petite histoire, les Anglais et les Américains étaient du côté des troupes fédérales et nous étions avec les Russes pour le Biafra.

La guerre s’achève en 1970 et le Biafra disparait. C’est ce qu’Obinze l’un des principaux personnages du roman évoque lorsqu’il dit qu’ils appartiennent à un peuple vaincu.

Le grand-père de l’auteure était un aristocrate qui fut envoyé dans un camp par les troupes fédérales et qui y mourut après avoir été humilié et ultime humiliation, son corps fut jeté dans une fosse commune.

C’est parce qu’elle a été nourrie de ces drames humains faits de guerre et de paix, de ruptures et de recollages que Chimamanda écrit aujourd’hui sur le thème du déracinement.

Pour revenir à son histoire, car Americanah, comme tous ses autres livres, est largement inspiré des évènements et des personnages de sa vie, Chimamanda a commencé par étudier la médecine et la pharmacie au Nigéria avant de partir à 19 ans à Philadelphie pour étudier la communication et les sciences politiques avant de s’orienter vers des études d’art et de littérature. Elle est surdiplômée. En 2008, elle reçoit le prix Mac Arthur qui, aux aux Etats-Unis, est aussi appelé « le prix des génies ». Elle a déjà publié ses deux premiers romans : « L’hibiscus pourpre » et « L’autre moitié du soleil ».

Il est important de souligner son engagement féministe qui est un des thèmes forts du livre. La place de la femme dans la société, au Nigéria. Elle a fait un TED en 2013 dont le thème était « nous devrions tous être féministes » qui a connu un succès énorme avec plus de 8 millions de vues.
https://www.ted.com/talks/chimamanda_ngozi_adichie_we_should_all_be_feminists?language=fr
1,887,557 views

Elle se définit comme « Africaine Féministe Heureuse ».

Elle est l’invitée du Monde Festival le dimanche 7 octobre à l’Opéra Bastille à 17h30.

Depuis 2019, elle partage sa vie entre les Etats-Unis et le Nigéria.

-----------------------

LE LIVRE
 

Je vous propose d’extraire du roman 3 thèmes pour lancer la discussion ;

1er thème : être noir aux USA et la question du racisme

2ème thème : le sens de la vie

3ème thème : la question du roman et de la littérature



1er thème : être noir aux USA et la question du racisme

C’est un des thèmes majeurs du livre. Et c’est une condition – le fait d’être classé noir - que Chimamanda-Ifemelu découvre en mettant le pied pour la 1ère fois aux USA. Et si Ifemelu veut retourner au Nigéria, ce qui parait totalement irrationnel,  c’est peut-être parce qu'être noire aux Etats-Unis peut être psychologiquement difficile à supporter.

Elle tient d’ailleurs un blog sur ces questions. « Raceteenth Observations diverses sur les Noirs américains (ceux qu’on appelait jadis les negres) par une noire non américaine. »

Une sorte de refouloir. Blog qui va finir par la rendre célèbre et financièrement à l’aise. Tout au long du roman elle livre des articles de son blog qui sont autant de conseils à des noirs confrontés à la société américaine, ou de violents attaques contre le racisme « les jeux Olympiques de l’oppression » : « En réalité, les jeux Olympiques de l’oppression se déroulent sous nos yeux. Les minorités raciales en Amérique - … - sont toutes couvertes de merde par les Blancs, des merdes différentes, mais de la merde quand même. »


Encore aujourd’hui, les Américains ne parviennent pas à régler leur problème entre blancs et noirs. Et il y a en plus un problème entre noirs américains et noirs africains.

On découvre dans le roman qu’une façon (amusante) d’aller au-delà de la seule identité que vous donne la couleur de la peau, pour les noirs, c’est par la coiffure. Le roman débute d’ailleurs dans un salon de coiffure et celui-ci revient régulièrement dans le livre comme s’il représentait un concentré de la communauté africaine en Amérique. Chimamanda a d’ailleurs déclaré que si Micheline Obama n’avait pas eu la coiffure qu’elle avait, si elle avait eu des dread-locks ou une coiffure afro, son mari n’aurait jamais été élu !

Quand je pense à ce thème «être noir aux Etats-Unis », je pense au musée que nous avons visité cet été à Washington et qui est le premier musée consacré à la culture afro-américaine. En dehors du fait que ce musée est absolument remarquable tant sur le plan architectural que muséographique, il est intéressant de remarquer que 2/3 des visiteurs de ce musée sont des noirs quand dans les autres musées, ils doivent être à peine 10%.

Par ailleurs, il faut aller voir le film de Spike Lee « Blackkklansman » pour se rappeler de cette profonde fracture dans la société américaine.



2ème thème : le sens de la vie

A plusieurs reprises Ifemelu s’interroge sur sa vie. Elle passe de situations très confortables avec des hommes qui semblent l’aimer vraiment – mais qu’est-ce que les hommes blancs aiment en elle ? – à des moments de déprimes extrêmes. Elle ne parait absolument pas rationnelle dans ses décisions. Elle est tiraillée entre le désir de vivre une vie de femme libre aux USA et celui de retourner au Nigéria ; et en particulier de retrouver son amour d’enfance, Obinze. Lui aussi est tiraillé par le sens de la vie. Après un échec pitoyable en Angleterre et un mariage blanc qui tourne au fiasco, Obinze est revenu au Nigéria où il a épousé une femme magnifique plutôt dans le rôle d’épouse modèle et de femme au foyer, il a une superbe situation mais s’interroge, notamment dans ce passage en page 41 : «  il descendit de la voiture. Il avait une démarche raide, levait les jambes avec difficulté. Depuis quelques mois, il avait l’impression d’être surchargé par tout ce qu’il avait acquis - la famille, les maisons, les voitures, les comptes en banque -,et était pris de temps en temps, de l’envie de crever cette bulle avec une épingle, de tout faire dégonfler pour être libre. Il ne savait plus avec certitude, il n’avait jamais su en réalité, s’il aimait vraiment cette existence ou s’il l’aimait parce qu’il était censé l’aimer. »

Une autre femme importante dans le récit est la tante Uju qui est médecin (comme la sœur de Chimamanda qu’elle est allée rejoindre à Philadelphie dans la vraie vie). C’est à la fois une confidente, mais également une femme faible qui s’acoquine avec des hommes médiocres.



3ème thème : la question du roman et de la littérature

A plusieurs reprises Chimamanda évoque cette question. Qu’est-ce que la littérature ? Qu’est-ce que le roman ?


C’est une première critique au travers des lectures de Blaine : « Les romans qu’il aimait étaient supérieurs, des romans écrits par des hommes jeunes et juvéniles, avec de la matière, une accumulation fascinante , déconcertante de marques, de musiques, de bandes dessinées et d’icônes, saupoudrée d’un zeste d’émotion, et dont chaque phrase était élégamment consciente de sa propre élégance. »

Dans un autre passage, c’est une rencontre entre Obinze et un jeune journaliste. « Il comprit rapidement qu’un livre pour Yemi n’était pas de la littérature à moins de contenir des mots polysyllabiques et des passages incompréhensibles. « Le problème est que le roman est trop simple » dit Yemi.

La première fois qu’Ifemelu et Obinze se voient, ils s’inquiètent l’un l’autre de ce qu’ils lisent et même si Ifemelu dit qu’elle n’aime que les policiers de James Hadley Chase, Obinze, qui est fils d’universitaire, a cette réponse : « Ah chouette : elle lit ! Il y a de l’espoir ! »

Quand elle arrive en Amérique elle se met à lire également beaucoup de livres dans les bibliothèques. Elle finit par écrire : « Au fur et à mesure, les mythologies américaines commencèrent à avoir un sens. Les tribalismes américains – races, idéologie, région – se clarifièrent. Et sa nouvelle compréhension des choses la réconforta."




-->

39EME REUNION - ESSAI DE SYNTHESE DES DÉBATS PAR GÉRARD


A la suite de la présentation de Claude nos débats ont porté d’abord sur la forme puis sur les différents thèmes du livre.

Sur le style
Pour quelques participants, le livre est facile à lire, le style est agréable, naturel et léger. On se laisse bercer par l’histoire.
On peut penser que l’auteure fait preuve d’une grande maîtrise du récit dans la mesure où le lecteur ne soupçonne pas le travail d’écriture qu’il a fallu mettre en œuvre. L’auteure a en quelque sorte gommé son travail de rédaction. Ceux qui ont lu le livre dans sa version originale en anglais ont également relevé cette qualité d’écriture.
Nous avons évoqué une écriture à la Murakami. N’oublions pas qu’Obinze, le personnage masculin principal est un admirateur de J.H Chase.
On s’est posé aussi la question du public des lecteurs. Chimamanda vise–t-elle un public nord-américain plus particulièrement ?

Dans l’ensemble, nous n’avons pas émis de critiques négatives sur le style. Parfois nous avons évoqué une certaine facilité notamment en ce qui concerne les relations finalement assez conventionnelles entre Obinze et Ifemelu.
Certains passages en revanche sont d’une grande beauté littéraire, comme celui lu par Claude.
Chimamanda joue également très habilement de l’ironie et de l’humour. Le ton est parfois sarcastique. Mais la vraisemblance des situations du quotidien rend le livre attrayant et excite notre curiosité de lecteur.
Plusieurs d’entre nous ont trouvé que le livre contenait des longueurs et que la dernière partie n’était pas à la hauteur des deux premières.

Nous avons relevé également l’importance du vocabulaire utilisé dans les différentes classes sociales. Il y a des mots qui masquent des phénomènes ou qui permettent de cultiver une certaine bonne conscience.

Sur l’aspect « découverte d’une vision du monde » beaucoup de participants ont été sensibles aux situations décrites par l’auteure, tant celles qui se passent au Nigeria que celles se déroulant aux Etats-Unis ou en Angleterre.
On n’imagine pas le quotidien d’une femme noire « africaine » aux USA. Le livre est l’occasion de le découvrir.
Un lecteur en particulier a apprécié le choix de ce livre qui lui a permis de découvrir le monde des relations inter-raciales aux USA.

Sur la nature du livre
Il y a certes des aspects très romanesques dans le livre, mais beaucoup d’entre nous ont parlé d’un écrit à caractère plutôt sociologique.
La composition du livre, notamment les différentes rencontres entre Ifemelu et les hommes, ressemble à une sorte de catalogue de situations archétypales. Les personnages sont sans nuances. On sent parfois un système derrière le récit.
Néanmoins, cela ne nuit pas à la fluidité de la lecture.

Sur les personnages
Les comportements des personnages posent parfois aussi des problèmes de cohérence et de crédibilité. Ainsi Obinzé apparaît comme un moraliste dans certains passages, alors que dans d’autres il n’hésite pas à avoir un comportement hors la loi. Il peut s'agir également d'un effet destructeur lié à la situation d'émigré dans un pays comme la Grande Bretagne. Le débat reste ouvert.

Les thèmes du livre
S’agissant des thèmes, nous avons évoqué : le racisme aux Etats-Unis dans sa diversité et dans sa complexité, les modèles sociaux dominants, la décentration qu’opère chez le lecteur blanc européen le monde américain décrit par une femme noire immigrée, l’exil et la condition de ceux qui reviennent dans leur pays d’origine, la société nigériane des gens aisés et le rôle des femmes dans cette société. On sait que Chimamanda est une féministe engagée.

« Americanah » a l’avantage de poser de nombreuses questions, sous un angle différent de ce qu’on trouve habituellement dans la littérature. Ces questions sont totalement celles de notre époque. On remarque aussi que l’auteure apporte des réponses.

-->