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dimanche 10 décembre 2017

36 EME REUNION - SYNTHESE DES DEBATS


 (c) Joseph Jehl. Paris 2017


Après la présentation de Chantal chacun des participants a exprimé son point de vue sur "LES VESTIGES DU JOUR" de Kazuo ISHIGURO.


Globalement, nous avons plutôt apprécié la lecture de ce roman, même si certains d'entre nous sont restés réservés.

Comme d'habitude la séance a été animée et les différents points de vue exprimés ont permis de jeter un regard plus complet et plus approfondi sur le roman et sur l'auteur.
Pour des raisons de facilité de lecture, la synthèse s'articule autour des différents thèmes mis en évidence pendant la discussion, mais dans un ordre plus logique que chronologique.

  (c) Joseph Jehl. Paris 2017
  • Le personnage de Stevens

C’est le personnage central du livre. Un majordome officiant dans la somptueuse demeure d’un Lord anglais, « Darlington Hall », récemment rachetée par un riche américain, M. Farraday, à la suite du décès de Lord Darlington.

Qui est-il vraiment ? Que pense-t-il vraiment ?
Stevens, avons-nous dit, est un personnage plus complexe qu’il n’y parait. 
Comme l’a rappelé l’un d’entre nous, Miss Kenton lui pose la question : « pourquoi faut-il toujours que vous fassiez semblant ? »
Mais a-t-il conscience de "faire semblant"

Comme chaque être humain, Stevens est écartelé entre le monde extérieur, celui dans lequel il exerce sa fonction, et son propre monde intérieur. Il a, à l’évidence, privilégié le premier.


Il y a eu un débat entre nous à propos d’Ishiguro, la réserve permanente dont fait preuve le majordome exprime-t-elle une réalité de la fonction dans l’Angleterre victorienne ou ne traduit-elle pas un des traits dominant de la culture nippone traditionnelle ? Nous n’avons pas trouvé de réponse. Peut-être que les deux univers se sont rencontrés.


L’un d’entre nous a qualifié Stevens de personnage tragique. C’est un homme qui est passé à côté de sa vie. Il a raté sa vie. C’est le sentiment que l’on peut avoir au fil des étapes du voyage en voiture de Stevens et de l’avancement de sa réflexion.


 (c) Joseph Jehl. Paris 2017


  • Un professionnalisme poussé à l'extrême
Toutefois Stevens, le butler, est convaincu quant à lui d’avoir réussi sa vie au plan professionnel. Il a officié dans l’une des plus belles maisons du royaume. Il a choisi de sacrifier sa vie à sa fonction dans le but de se rapprocher des meilleurs. Stevens est plus qu’un passionné, c’est un obsédé de sa fonction. Il n’y a que cela qui compte pour lui, nous l'avons constaté en particulier dans la première partie du roman. 



Tout naturellement nous nous sommes interrogés sur ce professionnalisme poussé à l'extrême et sur ses conséquences. La quête permanente de la perfection n'implique t-elle pas une véritable mise en sommeil de ses propres émotions. A cet égard l’épisode du tigre  narré par son père, en dit long sur les exigences de la profession.

Mais ce professionnalisme poussé à l’extrême se traduit par une déshumanisation systématique dans les rapports avec autrui. Des relations autres que strictement professionnelles entre Miss Kenton et Stevens sont totalement impensables dans l'esprit de Stevens.
Cette déshumanisation a engendré des effets tragiques au moment de l’agonie du père de Stevens, mais aussi sur les relations amoureuses qui auraient pu éclore entre ce dernier et Miss Kenton.


Le butler doit être à la fois omniprésent auprès de ses maîtres et totalement transparent. Ses principales « compétences », même si l’emploi de ce terme est anachronique, s’incarnent dans la notion de « dignité ». Telle qu’elle est définie dans les cercles corporatistes comme la « Hayes Society ». Le credo professionnel de Stevens se résume dans cette phrase du livre : « Il y a dignité lorsqu’il y a capacité d’un majordome à ne pas abandonner le personnage professionnel qu’il habite. » (p. 65) On apprend également que la loyauté à son maître est une des qualités essentielles du majordome.

 (c) Joseph Jehl. Paris 2017

  • Stevens et son père
Les relations entre Stevens et son père ont beaucoup souffert du fait de la recherche de l'excellence dans la fonction. Car si William est le père de Stevens, c'est aussi un majordome. Et, au fil des ans, Stevens voit avant tout dans son père le professionnel.

Le roman nous nous présente subtilement trois étapes dans l'évolution des relations entre le fils et le père : l'époque du père comme modèle, le temps de la déchéance amenant le père à exercer une fonction subalterne et enfin le père agonisant.

- Le père comme modèle
William Stevens, selon les propos de son fils, « savait tout ce qu’il faut savoir sur l’art de diriger une maison, et il accéda même dans ses plus belles années à cette « dignité conforme à la place qu’il occupe » dont parle la Hayes Society ». Le fils suivi les traces de son père en débutant sa carrière comme valet de pied sous sa direction.

- Le temps de la déchéance
Intéressant cet échange entre Miss Kenton et Stevens fils, lorsque ce dernier lui demande de ne pas appeler son père par son prénom, mais M. Stevens senior. Ce que fera Miss Kenton, en faisant cependant remarquer à Stevens fils, les difficultés rencontrées par son père dans l’exercice de sa fonction. Ainsi le père deviendra-t-il l’enjeu d'échanges crispés entre Stevens fils et l’intendante. D’autres épisodes suivront. Mais bien sûr cette agressivité autour de la déchéance du père doit être vue comme une provocation pour faire bouger l'autre.

- Le père agonisant
L’épisode est particulièrement tragique, comme nous l’avons remarqué dans notre discussion. Lorsque son père fait un malaise grave, Stevens, en parfait « butler » n’abandonne pas le personnage professionnel qu’il habite. A un moment il semble hésiter cependant : « Une fois que mon père eut été couché, je me trouvais dans l’incertitude sur la marche à suivre ; il ne semblait pas désirable que je quitte mon père dans l’état où il était, mais, en réalité, je n’avais plus un instant de libre… »  Les préoccupations professionnelles l'emporteront de manière cruelle.
Lorsque plus tard Stevens junior monte voir son père agonisant, ce dernier lui pose deux questions :

- L’une concerne la vie professionnelle : « La situation est-elle bien en main au rez-de-  chaussée ? »

- L’autre est personnelle, elle n’est pas formulée en style direct : « J’espère que j’ai été un bon père pour toi. » 
Et Stevens junior de répondre « Je suis tellement heureux que vous vous sentiez mieux maintenant. »

Le « dialogue » se poursuit entre le père et le fils  
- « Je suis fier de toi. Un bon fils. J’espère que j’ai été un bon père pour toi. Je suppose que non. » 
Et le fils lui répond :  
- « Malheureusement, nous sommes extrêmement occupés pour le moment, mais nous pourrons nous parler de nouveau demain matin. » 
En deux phrases, tout est dit.

  (c) Joseph Jehl. Paris 2017

  •  La relation entre Stevens et Miss Kenton
Le destin a mis en présence Stevens et Miss Kenton dans deux types de circonstances, 
- d'abord dans un cadre professionnel, pendant plusieurs années à Darlington Hall,
- ensuite lors d'une entrevue dans le village de Weymouth ou habite Mrs. Benn, l'ex-Miss Kenton, pendant quelques instants seulement.
A Darlington Hall, malgré les élans de Miss Kenton, le majordome restera constamment enfermé dans son rôle professionnel. Hermétique à tout sentiment. 
A Weymouth, Miss Kenton, au cours de la conversation exprime clairement à Stevens ce qu'ils ont manqué tous les deux : 
- "Quel gâchis terrible j'ai fait de ma vie!" Et on se met à penser une vie différente, à la vie meilleure qu'on aurait pu avoir. Par exemple, je me mets à penser à la vie que j'aurais pu avoir avec vous, Mr. Stevens. Et je suppose que c'est à ce moment là que je me fâche pour une vétille et que je pars. Mais chaque fois que je le fais, je me rends compte avant longtemps que ma juste place est aux côtés de mon mari. Après tout, on ne peut plus faire tourner les aiguilles dans l'autre sens, maintenant. On ne peut pas s'attarder sans cesse sur ce qui aurait pu exister..." (p.329)
Stevens est ébranlé par les mots de Miss Kenton, soudain, l'espace d'un court instant il réalise ce qu'il a délibérément ignoré jadis :" Il me fallu une minute ou deux pour digérer pleinement les paroles de Miss Kenton. De plus, comme vous pouvez vous en douter, leur portée était de nature à susciter une certaine douleur. En vérité - pourquoi ne pas le reconnaître ? -, à cet instant précis, j'ai eu le coeur brisé. 
Avant longtemps cependant, je me tournai vers elle et dis en souriant : "Vous êtes tout à fait dans le vrai, Mrs. Benn. Comme vous le dites, il est trop tard pour faire tourner les aiguilles dans l'autre sens. En vérité, je ne dormirais pas tranquille, si je pensais que ce genre d'idées puisse vous rendre malheureuse, vous et votre mari."
Ce qui est intéressant ici de remarquer c'est l'opposition entre le monde intérieur de Stevens, que nous découvrons enfin, et le discours qu'il tient à Miss Kenton alias Mrs. Benn. Intérieurement, il est brisé, effondré, et extérieurement il continue à faire semblant, il reste dans les convenances de son milieu et de son époque. 
Tout le drame du roman ce joue là.


  • Le voyage de Stevens, hors de Darlington Hall
Difficile de parler ici de voyage initiatique et cependant ! Stevens, le temps de ce voyage a quitté sa fonction, à l'initiative de son maître. Soudain il se trouve confronté à d'autres mondes que celui qu'il connaît. Au fur et à mesure des personnes qu'il rencontre, il fait des découvertes. Il lui arrive même d'être pris pour un autre que celui qu'il est, et il se prend au jeu, jusqu'à ce que le docteur Carlisle le remette à sa place. Cet étonnement devant la découverte du monde extérieur montre combien Stevens a vécu dans un cercle fermé, préoccupé exclusivement par l'exercice de sa fonction et le service de son maître.
En se mettant en quête de l'excellence, il a bâti peu à peu les murs de sa prison.



 (c) Joseph Jehl. Paris 2017


  • Une fidélité aveugle
Un des autres thèmes dont nous avons parlé concerne la politique internationale et du rôle joué par une certaine aristocratie anglaise dans la période qui s'écoule entre le Traité de Versailles et l'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne. 
L'analyse d'Ishiguro est sans complaisance et les cercles dans lesquels gravitaient Lord Darlington et ses amis sont clairement débusqués.
L'auteur pose alors la question de la "conscience morale" des domestiques au service d'une l'aristocratie "collaboratrice".
Certes Stevens reconnaît n'avoir aucune compétence pour émettre des jugements sur la politique internationale, mais pour lui il ne fait aucun doute que sa Seigneurie, Lord Darlington a raison. Le maître a toujours raison.Et son majordome lui doit une totale loyauté.
Il en va de même lorsque le maître demande à Stevens de se séparer de deux servantes juives. A aucun moment il ne met en doute le bien fondé de cette décision. Il l'exécute. Contrairement à Miss Kenton qui se révolte, du moins dans un premier temps, et qui ensuite, en raison de sa condition d'employée, s'en accommodera.
Stevens défendra bec et ongles son maître contre toutes les critiques dont il sera l'objet par la suire : sympathie pour les nazis et antisémitisme en particulier ((p. 192 et s.)


  • Les préjugés britanniques sur les autres peuples
Autre aspect de ce roman qui ne nous a pas échappé : le regard très critique que l'aristocratie britannique de l'époque porte sur les Français d'une part et sur les Américains d'autre part.
S'agissant des Français, Lord Darligton s'exclame :
" - Les Français. Vraiment, quoi, Stevens. Les Français.
- Oui, monsieur.
- Et dire que nous devons nous montrer aux yeux du monde main dans la main avec eux. Rien que d'y penser on a envie d'un bon bain
- Oui, monsieur." (p.110)

Les propos sur les Américains relèvent de la même condescendance méprisante et la comparaison faite par Stevens entre les deux propriétaires successifs de Darlington Hall, Lord Darlington, l'aristocrate anglais et M. Farragay, l'américain, est sans équivoque sur ce point.



 (c) Joseph Jehl. Paris 2017


  • Ambiguïté finale du roman
Une sorte d'ambiguïté transparait dans les dernières pages du livre. 
Que va faire Stevens maintenant ?
La rencontre de Stevens avec le vieil homme sur la jetée est-elle réelle ou imaginaire ? Elle arrive à un moment où quelque chose s'est débloqué dans le personnage de Stevens. Le doute s'est installé dans sa tête et ce qui était certitude hier est devenu pour le moins source de questionnement aujourd'hui.
Suivra t-il les conseils du vieil homme ?

Que faut-il conclure également de cet éloge du badinage dont il a déjà été question plus tôt dans le roman.
"Il est peut-être temps, décidément que j'envisage toute la question du badinage de façon un peu plus enthousiaste. Après tout, quand on y pense, ce n'est pas un centre d'intérêt si stupide - surtout qu'il s'avère que le badinage est la clef de la chaleur humaine."
Stevens va-t-il changer de point de vue et de comportement ou restera-t-il ce qu'il est ?
That's the question !

36 EME REUNION - PRESENTATION TRES COMPLETE DE "KAZUO ISHIGURO" PAR CHANTAL

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ISHIGURO KAZUO


Né le 8 novembre  1954 à Nagasaki

Quitte le Japon à l’âge de 6 ans. Sa famille s’installe à Guildford (Surrey).

Père chercheur océanographe (pétrole dans la mer du nord)



Fait des études de littérature et de philosophie.

Travailleur social à Londres et en Ecosse.

Master d’écriture créative à l’université East Anglia (1980)

Marié à une écossaise. Une fille.

Il acquiert la nationalité britannique en 1982

1995 décoré de l’ordre de l’Empire britannique pour ses services rendus à la littérature

1998 la France le fait chevalier de l’ordre des Arts et des lettres

7 romans et un recueil de nouvelles. Traduit dans 40 langues.



1982  « Lumière pâle »

1986  « un artiste du monde flottant »-  prix Whitbread Award

1989 Vestiges du jour – Booker price

1995 L’inconsolé

2000 Quand nous étions orphelins

2005 Auprès de moi toujours, classé  science fiction

2009 Nocturnes. Cinq nouvelles de musique au crépuscule

2015 Le géant enfoui, classé Fantasy, le préféré de la secrétaire de l’Académie suédoise



Travail autour de la mémoire et des souvenirs personnels ou collectifs, des  traumatismes liés à la guerre.



Il écrit le script de deux longs métrages.

. Celui de « Auprès de moi toujours » filmé par Mark Romanek en 2011.

. Celui de « La comtesse blanche » de James Ivory. Sur les rapports d’un diplomate anglais ayant perdu la vue et une aristocrate russe survivant entre petits boulots et prostitution pour aider les membres de sa belle-famille. Dans l’agitation du Shangaï de 1936.

. Il coécrit aussi avec Guy Maddin, Georges Toler, The saddest music in the world, une comédie dramatique de winnipeg, canada, Un concours de la musique la plus triste à l’époque de la grande dépression.

1884 A Profile of Arthur J. Mason, scénario pour Channel 4.

Il a également signé quatre textes de chansons pour la chanteuse de jazz américaine Stacey Kent.



Prix Nobel (845 000 euros)

Discours et interview de la secrétaire de l’académie

Romans d’une puissante force émotionnelle. A révélé un abîme sous notre illusoire sentiment de confort dans le monde. Mélange d’Austen, Kafka, Proust. Grand intégrité, universel. Compréhension du passé. Explore ce qu’il faut oublier pour survivre.

Interview BBC

« C’est un honneur magnifique, principalement parce que cela signifie que je marche dans les traces des plus grands écrivains de tous les temps, c’est une reconnaissance fantastique.  Le monde traverse une grande période d’incertitude et je voudrais que l’ensemble des prix Nobel puissent être une force positive dans le monde. Je ne me souviens pas d'une époque où nous étions aussi incertains de nos valeurs. Les gens ne se sentent pas en sécurité. Alors j'espère que des choses comme le prix Nobel permettront d'une façon de rendre le monde meilleur».

Kazuo Ishiguro revient ensuite sur le thème de prédilection de ses romans, la confrontation entre deux univers, l'un personnel et étroit, l'autre large et universel. «L'une des choses qui m'a toujours intéressé est la façon dont nous vivons dans des mondes petits et grands en même temps, explique-t-il. Nous avons tous un domaine personnel dans lequel nous essayons de trouver l'accomplissement et l'amour. Mais cela interagit toujours avec un monde plus large où les politiques, ou même les univers dystopiques, peuvent prévaloir. Cela m'a toujours intéressé, on vit dans deux mondes en même temps et on ne peut pas faire comme si l'un ou l'autre n'existait pas».

Enfin, le prix Nobel de littérature s'est réjoui de l'attention des médias autour de l'événement, alors que des hordes de journalistes attendent en bas de chez lui pour l'interviewer: «Heureusement que les médias, la presse, prennent ce Nobel avec sérieux. Je serais inquiet le jour où un prix Nobel de littérature passera inaperçu et n'intéressera pas les médias. Cela signifierait que des choses terribles sont arrivées.»

Pas grand monde n'avait parié sur Kazuo Ishiguro. Pas même ses agents littéraires. «Ils regardaient la télé sans y croire une seconde, juste parce qu'ils voulaient savoir qui serait le prochain Nobel», explique le romancier britannique au site officiel des prix Nobel. «Puis j'ai commencé à recevoir beaucoup d'appels et, à chaque fois, nous essayions de savoir s'il s’agissait d'un hoax ou d'une fake news. Mais c'est rapidement devenu certain».

Son éditeur, Faber & Faber, a également réagi, sur Twitter, se disant « ravi que Kazuo Ishiguro ait remporté le prix Nobel ». « C’est totalement inattendu. Son nom a été avancé pendant longtemps mais pas cette année », a reconnu son éditrice suédoise à la radio publique SR.

Domination des anglophones au palmarès du prix Nobel de littérature, avec 29 lauréats contre 14 francophones. Décerné pour la première fois en 1901 (à l’écrivain français Sully Prudhomme), le Nobel de littérature a récompensé, pour l’immense majorité de ses 114 récipiendaires, des romanciers, de sexe masculin (14 femmes seulement), âgés en moyenne de 65 ans.




Extrait du discours Prix Nobel 7 décembre 2017


« Me voici donc, à soixante ans passés, en train de me frotter les yeux et d'essayer de discerner dans la brume les contours de ce monde dont je ne soupçonnais pas l'existence jusqu'à hier. Trouverai-je l'énergie d'observer ce lieu inconnu, moi qui suis un auteur harassé, d'une génération intellectuellement à bout de forces ? Me reste-t-il quelque chose qui puisse aider à proposer une perspective, à introduire des strates d'émotions dans les querelles, les conflits et les guerres qui surviendront alors que les sociétés luttent pour s'adapter à ces énormes changements ?

Je devrai m'acquitter de cette tâche du mieux que je peux. Parce que je crois encore que la littérature est importante, et le sera d'autant plus lorsque nous franchirons ce terrain accidenté. Mais je compte sur les écrivains des jeunes générations pour nous inspirer et nous guider. C'est leur époque, et ils en auront l'instinct et la connaissance qui me manquent. Dans le monde des livres, du cinéma, de la télévision et du théâtre je vois aujourd'hui des talents exaltants, audacieux: des femmes et des hommes de vingt, trente et quarante ans. Donc je suis optimiste. Pourquoi ne devrais-je pas l'être ?

Mais permettez-moi de conclure en lançant un appel – si vous voulez, mon appel du Nobel ! Il est difficile de refaire le monde, mais réfléchissons du moins à la manière de préparer notre coin de l'édifice, ce coin de "littérature", où nous lisons, écrivons, publions, dénonçons, et décernons des prix aux livres. Si nous devons jouer un rôle important dans cet avenir incertain, si nous devons tirer le meilleur parti des écrivains d'aujourd'hui et de demain, je crois qu'il nous faut devenir plus divers. Cela peut se faire en deux façons.

D'abord, nous devons élargir notre univers littéraire habituel pour inclure beaucoup d'autres voix au-delà des zones de confort des cultures d'élite des pays riches. Nous devons chercher avec plus d'énergie les joyaux de cultures littéraires qui demeurent inconnues à ce jour, que les auteurs vivent dans des contrées lointaines ou au sein de nos propres communautés. Ensuite: nous devons prendre grand soin de ne pas définir ce qui constitue une bonne littérature à nos yeux en des termes trop étriqués ou trop classiques. Les écrivains de la génération à venir vont inventer toutes sortes de manières nouvelles, parfois déroutantes de raconter des histoires essentielles et merveilleuses. Nous devons nous montrer ouverts à leur égard, en particulier en ce qui concerne le genre et la forme, afin de les stimuler et de rendre hommage aux meilleurs d'entre eux. En un temps où s'accélère dangereusement la division, nous devons écouter. Des écrits et des lectures de qualité briseront les barrières. Nous trouverons peut-être même une idée neuve, une grande vision humaine, autour de laquelle nous rassembler ».





Ishiguro interview (2015)


« Il écrit difficilement. Il a écrit deux fois « Never let me go »
La Fantasy n’est qu’un vecteur pour rappeler les choses des amnésiques. Il n’a pas cherché à écrire de la Fantasy. 

« Je ne suis pas la bonne personne pour transposer mes livres sur les écrans. Les écrivains jeunes pensent qu’ils ont le temps d’écrire leur grande œuvre ; c’est le danger. Il ne faut pas attendre. La richesse qu’apporte l’âge et l’expérience quant d’autres auteurs écrivent toujours la même chose. Ecrire sur les changements culturels.

Il ne va pas chercher à écrire plus à cause du prix. Sa femme est son éditeur. Les écrivains ont besoin d’éditeurs professionnels qui soient francs.  

« Le décor change dans chacun de mes livres. Mais les thèmes sont toujours identiques.» Si une société ne veut pas se désintégrer, elle doit parfois tirer un trait sur ses années les plus sombres.»





BNF avril 2015 Interview par Florent Georesco

 A propos de la sortie de son dernier livre
LE GEANT ENFOUI 

(voir ci-dessous)



LES DEUX ROMANS JAPONAIS



LUMIERE PALE SUR LES COLLINES - 1982



Nagasaki après la guerre. L’histoire de deux jeunes femmes qui se lient d’amitié. L’une, amie d’un soldat américain, espère partir en Amérique avec son fils. L’autre après son divorce, partira vivre en Angleterre. Sa fille japonaise se suicidera.

 Roman écrit dans le cadre de son master d’écriture.


Extrait du discours Prix Nobel

 « Puis un soir, pendant ma troisième ou quatrième semaine dans cette petite chambre, je me retrouvai en train d’écrire sur le Japon, avec un sentiment d’urgence d’une force inédite – sur Nagasaki, la ville de ma naissance, aux derniers jours de la Seconde Guerre Mondiale.

Ce fut, je dois le souligner, une surprise pour moi. Aujourd’hui, la tendance dominante pousse un jeune auteur débutant au bagage culturel métissé à explorer ses racines d’instinct, pour ainsi dire. Mais c’était loin d’être le cas alors. L’explosion de la littérature “multiculturelle“ n’aurait lieu que quelques années plus tard en Grande-Bretagne. Salman Rushdie était un inconnu dont le seul roman publié était épuisé. Les étrangers comme Gabriel Garcia Marquez, Milan Kundera ou Borges restaient des auteurs confidentiels, leurs noms n’évoquaient rien, même aux lecteurs passionnés.

Ces mois furent décisifs pour moi, dans la mesure où sans eux, je ne serais jamais devenu écrivain. Depuis, j’y ai souvent repensé et je me suis demandé: qu’est-ce qui m’avait pris ? D’où venait cette curieuse énergie ? J’en ai conclu qu’à ce point précis de mon existence, je m’étais engagé dans un acte de préservation d’une urgence extrême. Pendant toute mon enfance, bien avant de songer à créer des mondes fictionnels en prose, je m’affairais à construire dans mon esprit un lieu riche en détails qui s’appelait “le Japon“ – un lieu auquel j’appartenais en quelque sorte, où je puisais un certain sens de mon identité, et ma confiance en moi. Le fait que je n’étais jamais retourné physiquement au Japon pendant cette période ne servait qu’à rendre ma propre vision du pays plus vivace et personnelle. D’où le besoin de préservation ».



Extraits

« Les anglais ont une théorie de prédilection selon laquelle notre race a l’instinct de suicide et s’estiment dés lors dispensés de toute autre explication. »

« On ne devrait pas oublier si vite les liens anciens. Il est bon de jeter parfois un regard en arrière ; cela aide à avoir une vision d’ensemble ».

« Les enfants deviennent adultes, mais ils ne changent pas beaucoup ».

« De notre temps, on enseignait aux enfants des choses déplorables, des mensonges de l’espèce la plus nocive. Pire encore, on leur apprenait à ne pas ouvrir les yeux, à ne rien remettre en question. Voilà pourquoi le pays a été plongé dans le désastre le plus funeste de son histoire. Vous dépensiez votre énergie en faveur d’une mauvaise cause »
 
UN ARTISTE DU MONDE FLOTTANT – 1986

Entre octobre 1948 et juin 1950. Evolution de la peinture  « du monde flottant » sous influence de la guerre et de la situation de l’économie. Les artistes dont la peinture est jugée anti-patriotique sont mis en prison jusqu’à la fin de la guerre. La peinture classique est jugée décadente par la génération montante. Evolution de la société. Persistance et ampleur de la pénurie longtemps après la capitulation. Suicides.



Extrait du discours Prix Nobel

« Pendant quelque temps j'avais été assez fier de mon premier livre, mais ce printemps-là, un sentiment d'insatisfaction me taraudait. Il y avait un problème. Mon premier roman et mon premier scénario pour la télévision avaient trop de similitudes. Il ne s'agissait pas du sujet, mais de la méthode et du style. Plus j'y réfléchissais, et plus mon roman ressemblait à un scénario – dialogue plus indications. Rien de grave, jusqu'à un certain point, mais je souhaitais à présent écrire une fiction qui ne soit efficace que sur la page. À quoi bon écrire un roman qui ne procure rien de plus au lecteur que ce qu'il peut éprouver en allumant son poste de télévision ? Comment la fiction écrite pouvait-elle espérer de survivre face à la puissance du cinéma et de la télévision si elle n'offrait pas quelque chose d'unique, une oeuvre que les autres formes de création n'étaient pas capables de réaliser ?

Vers cette époque (printemps 1983) j'entamai la lecture du premier volume d'À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. La première partie, Combray, me captiva totalement. Je la lus et la relus encore. Mise à part la beauté pure de ces passages, je fus fasciné par la manière dont Proust enchaînait les épisodes. L'ordre des événements et des scènes ne respectait pas les exigences habituelles de la chronologie, ni celles d'une intrigue linéaire. Au lieu de cela, les associations de pensée décousues, ou les caprices de la mémoire, semblaient entraîner le récit d'un épisode à l'autre. Parfois je me surprenais à me demander : pourquoi ces deux moments sans lien apparent étaient-ils placés côte à côte dans l'esprit du narrateur ? Je vis soudain comment composer mon second roman d'une façon plus libre, très intéressante; cela créerait une richesse sur la page, et introduirait des mouvements internes impossibles à capter sur un écran. Si je pouvais évoluer d'un passage à l'autre en fonction des associations de pensée du narrateur et de la fluctuation des souvenirs, je réussirais à composer une oeuvre à la façon d'un peintre abstrait qui choisit l'emplacement des formes et des couleurs sur une toile. Je pouvais juxtaposer une scène survenue deux jours auparavant à une séquence remontant à vingt ans, et demander au lecteur de méditer le rapport entre les deux. De cette manière, pensais-je, il me serait possible de laisser entrevoir les multiples strates du déni et de l'aveuglement qui brouillaient la perception que chacun de nous a de son moi et de son passé ».





Extraits

« Quel besoin de s’excuser par la mort, il n’y a aucune honte à soutenir son pays s’il est en guerre. Les jeunes, les braves meurent pour des causes stupides, et les vrais coupables sont toujours des nôtres ».

« Le fait que les gens éprouvent la nécessité d’exprimer ouvertement et énergiquement leurs opinions, c’est une chose salutaire ».

Définition du monde flottant : « Les plus belles choses vivent une nuit et s’évanouissent avec le matin. C’est ce que les gens appellent le monde flottant ».

« Nous sommes la génération montante. Dans toutes les couches de la société, il y a des gens comme nous. Le monde, c’est la misère qui augmente, les enfants affamés et malades. A une époque pareille, il est indécent de la part d’un artiste de se cacher dans son trou pour fignoler ses tableaux de courtisanes ».

« J’ai parfois la nostalgie du passé, mais quand je vois notre ville reconstruite, la rapidité avec laquelle le vie a repris…Quel qu’erreurs qu’aient commises notre nation dans le passé, il semble qu’une nouvelle chance lui est donnée d’améliorer son sort. On ne peut que souhaiter à ces jeunes gens de réussir ».



LES VESTIGES DU JOUR - 1989


Son roman le plus connu, (1989), porté au cinéma en 1993 par James Ivory avec Anthony Hopkins et Emma Thompson. L’histoire se déroule entre 1922 et juillet 1956. Il a participé à son adaptation au cinéma.

En 1995, il expliquait être souvent ramené à l’une ou l’autre de ses identités. Ses premiers romans situés au Japon étaient, en outre, davantage perçus comme des reconstitutions historiques que comme des fictions universelles. Avec Les Vestiges du jour, il  pensait que s’il écrivait  un livre situé en Grande-Bretagne,  cela s’estomperait largement, mais parce que Les Vestiges du jour fixent la Grande-Bretagne dans un moment particulier de l’histoire, il dit s’être ensuis heurté aux mêmes écueils ». ‘Entretien avec  l’International Herald Tribune.)


Extrait du discours Prix Nobel


" Mars 1988. J'avais 33 ans je venais – du moins je le croyais – d'achever mon troisième roman. Le premier dont le cadre n'était pas japonais – mon Japon personnel ayant perdu de sa fragilité grâce à l'écriture de mes livres précédents. En réalité mon roman suivant, qui devait s'appeler Les vestiges du jour, paraissait anglais à un point extrême – mais, espérais-je, pas dans le style de nombreux écrivains britanniques de l'ancienne génération. Au contraire de la plupart d'entre eux, supposais-je, je ne partais pas du principe que mes lecteurs étaient tous anglais, dotés d'une connaissance innée des subtilités et des préoccupations anglaises. À présent, des écrivains tels que Salman Rushdie et V.S. Naipaul avaient ouvert la voie à une littérature plus internationale, tournée vers l'extérieur, qui ne revendiquait pas la centralité de la Grande-Bretagne, ni son importance systématique. Leur oeuvre était post-coloniale dans le sens le plus large du terme. Je voulais, comme eux, créer une fiction “internationale“ qui franchirait aisément les frontières linguistiques et culturelles, même en écrivant une histoire située dans un monde qui paraissait typiquement anglais. Ma version de l'Angleterre serait en quelque sorte une version mythique dont les contours, j'en étais persuadé, étaient déjà présents dans l'imagination de beaucoup de gens dans le monde, même si certains n'avaient jamais visité le pays.

Le personnage principal du roman que je venais de terminer était un majordome anglais qui se rend compte trop tard qu'il s'est trompé de valeurs morales pendant toute sa vie; et qu'il a consacré ses meilleures années à servir un sympathisant nazi; qu'en évitant d'assumer une responsabilité morale et politique dans son existence, il a gâché cette vie au sens le plus profond du terme. Plus encore: dans son désir de devenir le domestique parfait, il s'est interdit d'aimer la seule femme qui lui tient à coeur, et d'être aimé par elle.

J'avais relu mon manuscrit à plusieurs reprises, et j'étais assez satisfait. Mais le sentiment lancinant qu'il manquait quelque chose persistait. 

Quelque temps auparavant, j'avais décidé sans réfléchir que mon majordome anglais conserverait ses défenses émotionnelles, qu'il parviendrait, grâce à ce bouclier, à se cacher de lui-même et de son lecteur jusqu'au bout. Je comprenais à présent que je devais revenir sur cette décision. Juste un moment, vers la fin de mon livre, un moment que je devrais choisir avec soin, je devrais percer son armure. Faire entrevoir un désir immense et tragique.

Je dois préciser qu'en de multiples occasions, les voix des chanteurs m'ont enseigné des leçons essentielles. Ici, je me réfère moins aux paroles qu'au chant lui-même. Nous le savons, une voix humaine qui chante est capable d'exprimer un mélange d'émotions d'une complexité insondable. Au cours des années, divers aspects de mon écriture ont été influencés par Bob Dylan, Nina Simone, Emmylou Harris, Ray Charles, Bruce Springsteen, Gillian Welch et mon amie et collaboratrice Stacey Kent. Je percevais quelque chose dans leurs voix, et je me disais: "Ah oui, c'est ça. C'est ce que je dois saisir dans cette scène. Une sensation très proche de cela." Souvent, c'est une émotion que je ne peux formuler avec des mots, mais elle est là, dans la voix du chanteur, et je sais dans quel sens je dois aller ».



Stevens

La dignité des grands majordomes est analogue à la beauté d’une femme et il est vain d’essayer de l’analyser. Les grands majordomes sont grands parce qu’ils ont la capacité d’habiter leur rôle professionnel. Les habitants de l’Europe continentale ne peuvent pas être des butlers parce qu’ils appartiennent à une race incapable de cette maîtrise de soi qui est propre aux anglais. Le prestige du majordome est lié à la valeur morale de l’employeur. Chacun de nous nourrissait le désir de contribuer à la création d’un monde meilleur. Le chemin le plus sûr était de servir les grands personnages de notre époque entre les mains de qui se trouvait le sort de la civilisation. Les gens du village lui répondent que la dignité n’est pas seulement pour les gentlemen : « Le pays où nous vivons est un pays démocratique. Nous nous sommes battus pour lui. Nous devons tous jouer notre rôle ».

 A propos du renvoi des deux jeunes filles juives, Miss Kenton : pourquoi faut-il toujours que vous fassiez semblant ? Stevens : nous ne devons pas nous soumettre à nos penchants et à nos sentiments, mais aux vœux de notre employeur. Lorsqu’on commence à examiner le passé en y cherchant de tels tournants, on a tendance avec le recul à trouver partout ce que l’on cherche. Ce n’est que rétrospectivement que l’on peur identifier ces tournants. Aucun indice ne révélait à l’époque que des incidents d’allure anodine rendraient des rêves entiers à jamais impossible.


Lord Darlington

Il jugeait que  la démocratie convenait à une ère révolutionnaire. Le monde était devenu trop compliqué pour le suffrage universel. A Lewis qui lui reproche d’être un rêveur naïf il répond que le professionnalisme c’est parvenir à ses fins par la tricherie et la manipulation : on fait son choix par souci de son intérêt. « J’ai livré cette guerre pour préserver la justice dans le monde ».


Humour

La déception de l’acheteur américain : « c’est bien une véritable demeure anglaise d’antan, non ? J’ai payé pour ça. Et vous, vous êtes un véritable butler anglais à l’ancienne ; vous êtes authentique, non ?

Stevens s’essayant au badinage. Les considérations sur l’importance  de l’argenterie : critère public de la bonne tenue d’une maison. Les scènes cocasses entre Stevens et Miss Kenton.



L’INCONSOLE - 1995

Dans une ville d’Europe centrale, la visite d’un pianiste célèbre est une aubaine pour  les habitants. Ils le sollicitent pour résoudre leurs problèmes personnels. Les histoires de chacun d’entre eux s’entremêlent à celle de la  vie du pianiste.

« J’essaie de m’extérioriser. J’ai commencé avec des romans prudents, puis plus expérimentaux comme pour ce livre. La raison de ce bond : j’étais jeune jusqu’Aux vestiges du jour. Je pensais important de cartographier notre avenir et de déterminer les bons principes. d’être dans l’abstrait sur les valeurs qui peuvent nous guider, mais avant il fallait tracer notre avenir et déterminer les bonnes valeurs. Vers 40 ans, il me semblait que c’était une façon naïve de voir les choses. Il n’était pas en symbiose avec ce que je vivais. Ce que nous faisons dépendait du hasard. Des portes s’ouvraient et se fermaient. J’ai alors vu un nouveau modèle, un vent qui nous soulevait et nous laissait sur le sol. Nous avons travaillé pour avoir une  certaine dignité. Je n’étais pas satisfait de cette hypothèse dans Vestiges du jour. Je voulais écrire sur la vie incontrôlable et absurde. «L’inconsolé » est moins contrôlé. »

En 1997, Kazuo Ishiguro  sur France Culture dans l’émission Un livre des voix pour parler de son nouveau livre, L’inconsolé. A propos de la dimension onirique de l'ouvrage, il affirmait : “Je ne m’intéresse pas au rêve en tant que tel. [...] Ce que je fais dans ce livre, c’est que je me sers de certaines des techniques qu’utilise l’esprit rêvant, pour raconter une histoire.”Le romancier donne ensuite des exemples de techniques utilisées pour créer de nouvelles possibilité de narration : “Par exemple, dans un rêve, vous êtes dans une voiture devant un immeuble. Pourtant vous pouvez voir ce qui se passe à l’intérieur de l’immeuble avec force, précision et clarté, alors que vous n’y êtes pas. Ou bien encore, on peut rencontrer quelqu’un qu’on ne connaît pas, un étranger complet, mais dans la seconde qui suit la rencontre, on connaît toute sa vie, toute sa biographie". Ces situations, bien qu’étant impossibles, sont pourtant familières pour tout un chacun, "nous les avons rencontrées les uns et les autres dans l’univers de nos rêves". Et il poursuit en ces termes : « Pour moi, cette technique ouvre des possibilités nouvelles parce qu’elle donne le moyen d’exprimer des relations, des émotions, des choses que l’on ne peut pas exprimer avec les techniques classiques d’écriture ».)



 QUAND NOUS ETIONS ORPHELINS  - 2000
 Londres et Shangaï années 1930-1958.
Aventure d’un détective dont les parents ont disparu de façon énigmatique dans la concession internationale du vieux Shangaï. Avant la seconde guerre mondiale, il décide de retourner dans la ville de son enfance. Evoque l’espoir lors de la création de la Société des Nations, signe que les forces de la civilisation l’avaient emporté. Rappel de la responsabilité des anglais dans l’importation de l’opium ; leur absence de compassion vis-à-vis des réfugiés chinois en guerre avec le Japon. Déni de responsabilité de toute la communauté occidentale.

 Extraits
« L’enfant vivant au milieu des différentes nationalités serait moins méchant, devenu homme, avec les autres. Mais, les gens ont besoin de se sentir une appartenance à une nation, à une race. Les gens disent qu’ils ont des principes, mais très peu en ont vraiment ; ils cèdent à la complaisance ».

« Quand nous avons la nostalgie nous nous rappelons un monde meilleur que celui que nous découvrons en grandissant et nous désirons que ce monde meilleur revienne ».

«Peut-être est-il des gens capables de vivre leur vie sans l’entrave de tels tourments (le sentiment d’une mission à accomplir), mais notre destin est d’affronter le monde comme des orphelins que nous sommes, pourchassant au fil de longues années les ombres de parents évanouis. A cela, il n’est d’autre remède que d’essayer de mener nos missions à leur fin du mieux que nous pouvons, car aussi longtemps que nous n’y sommes pas parvenus, la quiétude nous est refusée."



AUPRES DE MOI TOUJOURS - 2005 


Trois enfants élevés dans une institution anglaise dans les années 1990. Ces enfants sont destinés à devenir des donateurs à l’âge adulte, jusqu’à leur mort.

Le roman, fable de science-fiction, a été nommé en 2005 au Booker Prize, au Arthur C. Clark Award et au National Book Critics Circle Award. Le Time Magazine l'a désigné comme le meilleur roman de la décennie et l'a placé dans les 100 meilleurs romans modernes jamais écrits.

« Première expérience où il se repose sur la science-fiction. Les enfants resteraient jeunes toute leur vie. Comment faire pour passer par toutes les expériences, la cruauté de la condition humaine, le processus du vieillissement. Je n’y arrivais pas. A la troisième tentative, j’ai pensé que si j’osais utiliser les motifs de la science-fiction j’y arriverais. D’où la création des clones. J’avais besoin des ingrédients de la science-fiction, je devais prendre des décisions artistiques et je me suis retrouvé dans un territoire où je n’avais pas l’intention d’aller. J’étais moins intéressé par le thème du clonage en lui-même que par le fait de m’en servir comme arrière-plan pour m’interroger sur ce qui est vraiment important, ce qui compte réellement dans une vie. L’histoire traite donc avant tout de l’amitié, de l’amour et de ce que vous choisissez de faire du temps qui vous est imparti."



NOCTURNES – 2009

Cinq nouvelles de musique au crépuscule.
Crooner

Les touristes sont obsédés par la tradition et le passé. Ils veulent une musique pas trop moderne, mais ils supportent aussi modérément le classique. Le public doit devenir une vieille connaissance, quelqu’un devant qui le musicien peut se produire, il faut penser à son mode de vie.

Advienne que pourra

Une femme qui ferait surgir cet autre moi, celui qui a été pris au piège à l’intérieur.

Les collines de Marven

L’industrie de la musique. Nostalgie de la jeunesse. Les changements des personnes, la prétention de ceux qui pensent avoir réussi et qui parlent avec une nouvelle voix « universitaire ». Les gens ne sont pas différents. Nous attendons tous la même chose de la vie. Si vous rencontrez des déceptions, vous irez encore de l’avant.

Nocturnes

Peut-être la vie est-elle beaucoup plus grande que l’amour d’une personne.

Violoncellistes

Comment les amis de cœur d’aujourd’hui deviennent des inconnus demain.



 LE GEANT ENFOUI : Histoire d’Axel et de Béatrice -2015
Une brume d’oubli a frappé le pays. Un couple de personnes âgées part à la recherche de leur fils et de leurs souvenirs. Les anciens semblent moins frappés que les jeunes. Leur monde est peuplé de monstres. Dans leur pays se sont affrontés saxons et bretons. La paix est menacée par l’ambition d’un homme et le désir de vengeance d’un peuple ivre de vengeance et d’expansion.


Extraits

Les monstres étaient considérés comme un risque banal. La préoccupation des habitants, extraire la nourriture d’un sol réfractaire, enrayer la maladie porcine. Si de temps en temps, un ogre emportait un enfant, les gens devaient accepter avec philosophie.

Cette pauvre étrangère, épuisée et solitaire, obligée de poursuivre sa route (sans l’aumône des villageois) : c’est un pays chrétien qu’elle a traversé.

Est-ce la honte qui affaiblit leur mémoire ou seulement la peur ? la brume est –elle l’œuvre de Dieu, est-il en colère, pourquoi ne nous punit-il pas ?

N’est-il pas curieux qu’un homme qualifie de frère celui qui hier à peine assassinait ses enfants ?

Nous devons découvrir ce qui a été caché et affronter le passé. Il est préférable que les secrets ne soient plus gardés.

Pourquoi se battre ainsi avec la mort pour tout remerciement ? ils le font pas colère et par haine de nous.

Le massacre des innocents n’a pas été ordonné  d’un cœur léger, ils ne connaissaient aucun autre moyen d’imposer la paix. Leur mort a brisé le cercle des massacres. Voyez comme la soif de vengeance est profonde : le cercle de la haine n’est en rien écorné, mais forgé en fer.

Nous avons le devoir de haïr, même ceux qui se montrent gentils. Quand il est trop tard pour porter secours, il est encore assez tôt pour se venger.

Quelle sorte de dieu est-il donc pour souhaiter que les infamies soient oubliées et restent impunies ? Comment de vieilles blessures peuvent-elles se refermer ou une paix se maintenir pour toujours, fondée sur des massacres.

Qui sait ce qui arrivera quand des hommes à la parole facile feront rimer d’anciens griefs avec un désir neuf de terre et de conquête.





BNF avril 2015 Interview par Florent Georesco

Florent Georesco interroge Ishiguro sur les enjeux, l’articulation du plan intime et du collectif
« La première idée du livre, c’est la guerre de Yougoslavie et le génocide rwandais. J’ai grandi dans l’ombre de la Guerre froide. Nous avions peur à l’époque qu’une guerre nucléaire ne soit déclenchée. En 1989, quand on a connu la fin de la Guerre froide, beaucoup de gens de ma génération ont eu le sentiment qu’un fardeau avait disparu, et qu’on entrait alors dans une nouvelle ère magnifique. Et puis à nouveau, un grand choc. Des massacres, des camps d’extermination comme en Yougoslavie où au Rwanda. Ce qui me fascine dans ces résurgences, c’est le rôle que joue la mémoire au sein de la société. Il semblait que des mémoires obscures de vengeances, d’injustices, d’atrocités avaient dégénéré et été réveillées par le gouvernement de Milocevic. Comment les nations se souviennent-elles et par quels moyens, comment les nations oublient-elles ? La mémoire d’une nation est-elle comme la mémoire d’un individu ? Dans mes premiers livres, c’est ma mémoire que j’explorais ; c’est le déclenchement initial.

Lien de la mémoire et de la guerre. La fin de l’amnésie crée la guerre.  Où sont les banques de la mémoire. La décision est-elle facile à prendre ? Il est fasciné par ce choix, les mémoires et les oublis des individus. Puis dans ce livre les personnages savent –t-ils ce qu’a été leur vie ?

Il commence avec une idée, réfléchit au côté dramatique. Ecrit 2/3 phrases assez simples  - (depuis 1982 dans un carnet). S’il ressent des émotions intenses dans ces phrases, alors il veut les exprimer ; c’est ce qu’il recherche. Le mariage des personnages : à quel point c’est bien de se souvenir de tout, vaut-il mieux mettre au placard certains souvenirs ?

J’ai donc une histoire dans la tête et je me demande comment la contextualiser. C’est abstrait. Une trame, une communauté et tout le monde souffre d’une perte de mémoire. Dans une telle situation singulière, un vieux couple qui s’aime s’inquiète de cette perte précieuse. L’amour restera-t-il si la mémoire s’efface ? Ils partent en voyage pour détruire ce qui a effacé leur mémoire. La mémoire unifie tout un pays.

Il fait des repérages quant au genre à utiliser : science-fiction ? Livre journalistique ? Il avait besoin d’éléments surnaturels mais sans qu’ils soient trop présents. Il a travaillé avec les règles du genre Fantasy, très simples, sans aller au-delà de l’imaginaire, sans soucoupe volante. La recherche d’explications scientifiques est l’expression humaine de culpabilité.

Il a préféré le contexte de GB, avec des créatures surnaturelles (6ème S. après le roi Arthur).

Il n’est pas naturellement motivé par les histoires d’ogres et de lutins. Il ne lit pas de Fantasy contemporaines, mais des contes japonais surnaturels. Il aime travailler avec ces règles très simples, sans aller au-delà. »



Gauvin ressemble à Stevens, un homme du passé, mélancolique et ridicule. Vous avez dit « nous sommes tous des majordomes, des amnésiques. Avons-nous tous en nous ce côté géant ? La précarité humaine est au centre de vos livres.



« Dans une société stable, il y a des choses qui remontent de l’histoire des pays et qui mettent les gens mal à l’aise. Il vaut mieux les cacher. Quand est-ce bon ou non de le faire, c’est difficile à dire. Il prend l’exemple des USA. Tous les jours, il se passe quelque chose, des tensions existent. A cause de la ségrégation, c’est un géant enfoui pour eux. Il y a un débat : prenons cette partie de l’histoire et sortons-la des manuels scolaires et la tension disparaîtra. On peut dire tout au contraire que c’est à cause du silence que persistent ces tensions : se souvenir ou oublier ?

Il existe des géants enfouis en France, quels sont-ils ? En cas d’erreur dans la réponse, la guerre peut survenir. Si on laisse le souvenir enfoui, peut-être que ça ira bien. Il en est de même dans toute relation qui dure : oublions ceci ou cela pour la sauvegarde de la relation, même si l’authenticité de la relation disparaît. Donc, nous sommes tous des majordomes si dans nos relations familiales nous avons des géants enfouis. A quel moment faut-il le réveiller ? Il n’y a pas de réponse nette. »



Sur la forme : C’est le premier livre, où il parle à la  troisième personne. Avant, c’était un - je - toujours accompagné d’un – tu- .

 « Je m’intéresse à la question du souvenir et de l’oubli au niveau de l’individu. C’est à la mémoire d’une personne. Si je veux envisager la question pour la société, une nation, je ne dois pas limiter mon propos au point de vue d’un individu, mais en traitant le problème dans la société pour faire basculer ce point de vue. C’est moins confortable mais pour ce projet c’était nécessaire. Sur le jeux du je et du tu : C’est important que le narrateur puisse toujours s’adresser à un tu, « you », au lecteur ; cela l’implique en qualité de lecteur : le narrateur s’adresse à moi. Mais le narrateur ne s’adresse pas au lecteur lorsqu’il dit –you-.
Dans Vestiges du jour, Stevens gâche sa vie à cause de sa vision étriquée. Il ne pouvait pas s’adresser à quelqu’un d’autre. Alors lorsqu’il dit « you », il s’adresse à un autre serviteur. Il n’arrive pas à imaginer un autre public. C’est crucial par rapport au point de vue des gens.

Dans  Auprès de moi toujours, l’effet est important. Ce n’est pas l’auteur qui s’adresse au lecteur. Il demande que vous écoutiez la conversation. C’est un élément vital pour créer cet univers limité des personnages.

Dans le Géant enfoui, c’est assez tard que j’ai changé. Au départ, le narrateur s’adresse à « you », aux innocents massacrés. Progressivement, il voulait dire qui est ce « you » à qui s’adressait le narrateur. Il savait que ce serait l’histoire de ces enfants, mais il avait un  peu peur de toucher à l’équilibre du livre. Tous les enfants sont morts. Il s’adresse à leurs fantômes. Il faut donner des indications au lecteur : à qui s’adresse le narrateur ? Aux innocents massacrés. Pour équilibrer le livre, il a changé. C’est un peu un échec dans le livre. Je n’avais pas assez de place dans ce livre. Il reviendra sur cette idée. »



Le thème de l’enfant abîmé ou mort est constant : le suicide de la fille de la narratrice  se prolonge dans un autre (Lumière pâle sur les collines). Les enfants sont abandonnés par leurs parents ou maltraités.

 « Il se pourrait que ce soit le contraire. Je ne suis pas obsédé par ce thème. Dans les parties du Monde en conflit, tant d’enfants vivent hors de cette bulle de protection. Il veut exprimer le sentiment d’innocence trahie. Certains veulent voir et montrer le Monde plus beau qu’il n’est. Pour l’enfant, c’est une déception de découvrir que le monde est plus sombre. Nous voulons garder l’enfant dans cet optimiste, mais peu à peu il faut leur faire découvrir une autre réalité. L’enfant est le symbole de notre désir que le monde soit meilleur. La nostalgie de notre innocence est une émotion très importante ; c’est bien d’y rester accroché. Je veux susciter cette émotion et que les adultes comprennent cet apprentissage que l’image est fausse. C’est l’expression d’une partie de nous. »


Tous vos livres sont différents ? Vous avez dit que chaque livre sort du précédent.



« Toutes mes histoires explorent les mêmes idées, même si je change le contexte. J’admire ceux qui arrivent à changer tout en gardant la maîtrise. Je n’ai pas voulu copier ça. Je commence avec une histoire abstraite. J’essaie de me poser la question : comment faire fonctionner cette histoire, à travers quel genre.



Un arlequin bien déguisé. Dans l’inconsolé, vous avez rompu. L’incertitude du réel. Ce qui est et ce qui n’est pas. Le narrateur triche beaucoup
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