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vendredi 3 octobre 2014

UN DROIT DE SUITE AU SQUARE

Joseph nous propose de créer une nouvelle rubrique dans nos débats : droit de suite.

De quoi s'agit-il ?

Très régulièrement nous proposons chacun des livres que nous recommandons, il pourrait être intéressant d'avoir le feed back de ceux qui ont suivi ces recommandations; par ailleurs nos débats sur  tel ou tel livre, tel ou tel écrivain peuvent susciter chez chacun d'entre nous des envies de lecture.
Dans ces deux cas il pourrait être bénéfique, après lecture, de pouvoir échanger sur un coup de cœur passé ou de rediscuter d'un livre ou d'un écrivain, sous un nouvel éclairage.

Bref, il s'agirait en quelque sorte d'introduire une dynamique interséances sans, bien sur, que cela soit systématique ni contraignant.

L'idée a semblé séduisante, elle a été adoptée.




A chacun donc maintenant d'utiliser ce droit de suite quand il le souhaite.

La seule petite contrainte serait de prévenir quelques jours avant la réunion Claude ou Gérard, afin de prévoir cette rubrique dans le timing de la soirée.


SYNHESE DES DEBATS DE NOTRE 23EME REUNION SUR MARGUERITE DURAS


 
 
Gérard présente le livre de Marguerite Duras : site, époque, personnages.

« J’ai lu le livre à deux périodes différentes en 2010 d’abord, puis en 2014.
 

En 2009 voici mes premières impressions :

« J'avais été fasciné par le Vietnam, lors de mon voyage en 2007. Je m'attendais à être fasciné également par le livre dont l’action se passe en Indochine. Mais la fascination, pour autant qu'elle existe, n'est pas du même ressort que celle éprouvée lors de mon périple. D’un côté l’appel de l’exotisme, le sourire des vietnamiens, la beauté des paysages, de l’autre la réalité d’une famille désemparée, miséreuse, spoliée au sein d’une société coloniale profiteuse et sans pitié pour les faibles.

 

Dans " Un barrage ", Marguerite Duras décrit des tranches de vie d’une cellule familiale à trois, comprenant la mère, le fils et la fille, en 1931 dans le sud de l'Indochine. Ces trois personnages vivent dans un bungalow, sur une concession achetée par la mère avec ses économies. Cette concession s'est avérée incultivable dès la première année, la mer envahissant la quasi totalité des terres chaque année. Aucune culture n'est possible, sauf si l'on construit un barrage.

 

·         Une description fascinante des trois personnages, de leurs relations entre eux et avec les autres

 

Ce qui fait la force de ce roman c'est la relation entre les trois personnages qui sont à la fois viscéralement unis, mais qui cherchent tous les trois à s’arracher à cette vie miséreuse, par différents moyens.

Aucun des trois n'est réellement "sympathique", ni la mère, qui lutte de manière désespérée contre l'injustice dont elle et ses enfants ont été victimes, ni le fils révolté et hargneux, obsédé par les autos et par les phonographes, adulé par sa mère et par sa sœur et à la recherche d’une femme qui lui apportera amour et richesse matérielle, ni enfin la jeune Suzanne, fascinée par son frère, mi-enfant, mi-jeune femme qui découvre son corps et son pouvoir naissant sur les hommes et sur ce qu’ils peuvent lui apporter à elle et à sa famille.

 

-       Une description critique puissante de la France coloniale

Relisant le « Barrage » en 2014, et connaissant l’histoire de ces trois personnages, c’est plus la description de la société coloniale avec ses trois classes : les riches hommes d’affaires et les administratifs corrompus, les petits blancs exploités par les premiers et la grande masse des peuples de l’Indochine, exploités par tout le monde.

La description du sort du caporal et de sa famille, les descriptions des enfants laissés à eux-mêmes dont des milliers meurent de faim, de maladie ou d’accident  sont bouleversantes. Marguerite Duras emploie des mots très forts qui ne peuvent laisser indifférent le lecteur. Parfois on est à la limite du supportable.

Il est important de rappeler que ce livre a été publié en 1950, en pleine guerre d’Indochine. Rappelons que l’indépendance du Cambodge date de 1953 et la bataille de Dien Bien Phu de 1954. C’est très important de le rappeler et cela donne sa vraie dimension à ce livre.

-       Le style de Duras

Le style de Duras m’a profondément marqué. Style parlé, direct, sans emphase avec des ruptures et beaucoup de répétitions. Répétition de mots. Marguerite dira beaucoup plus tard dans une interview à Bernard Pivot : « Je ne sais pas de quoi procède l’écrit… Je dis les choses comme elles arrivent sur moi. Je pose des mots beaucoup de fois. Les mots d’abord. C’est comme si l’étendue de la phrase était ponctuée par la place des mots. Par la suite la phrase s’attache aux mots, les prend et s’accorde à eux comme elle peut. Moi je m’en occupe infiniment moins que des mots. »

Deux passages sont époustouflants dans le livre : la séance de cinéma et la lettre adressée aux agents du cadastre.

-       La séance de cinéma :

« Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleur de bonheur C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité, que toutes les églises, la nuit où se consolent touts les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse d l’affreuse crasse de l’adolescence.» (folio, p.188)

On notera comme illustration des propos précédents de Duras, l’articulation des phrases à partir du mot « nuit ».

-       La lettre :

(extrait) « Si ça ne leur sert encore à rien, à eux, de vous tuer un jour d’inspection, ça pourrait peut-être un jour me servir à moi. Quand je serai seule, quand mon fils sera parti, quand ma fille sera partie et que je serai seule et si découragée que plus rien ne m’importera, alors, peut-être qu’avant de mourir, j’aurai envie de voir vos trois cadavres se faire dévorer par les chiens errants de la plaine. Enfin ils se régaleraient, ils auraient leur festin Alors oui, au moment de mourir je pourrais dire aux paysans : « Si l’un de vous veut me faire un dernier plaisir, avant que je meure, qu’il tue les trois agents cadastraux de Kam. » (folio, p.2)

Encore une fois les mots qui claquent dans la phrase sont « seul(e) », « mourir » et « meure ». La phrase s’articule à partir d’eux.

Voilà quelques unes des raisons pour lesquelles j’ai beaucoup aimé ce livre. Duras disait du Barrage que c’était son livre préféré, qu’ « elle s’y était mise tout entière dedans.»

 


Les débats sont ouverts :

·         Le barrage de la mère… des polders aujourd’hui !

Première remarque de Jean Bernard et de Serge, aujourd’hui à l’endroit même où se situe l’action du livre ont été construits, sous l’égide de l’association Française de Développement, des polders qui permettent de cultiver ces terres jadis incultivables.

Jean Bernard rappelle que sur le site même où était implanté le bungalow de la famille Donnadieu, existe une plaque mentionnant cet emplacement où vécut l’écrivaine entre 1925 et 1933.

Serge nous présente le DVD qui a été réalisé sur les polders de Prey Nup.


 


·        Les thèmes du livre

 

-       Critique forte de la société coloniale

Joseph dit ne pas s’être laissé influencer par l’opinion de Chantal sur Marguerite  Duras. Il a beaucoup aimé le livre en particulier les rapports entre les personnages et la description du monde des « petits blancs » dans la société coloniale. Il établit une comparaison avec la version filmée du Barrage (la dernière), certaines dimensions du livre ont été éliminées (la scène de drague au cinéma par exemple. La laideur de M. Jo à l’écran est également loin d’être évidente… C’est surtout l’évocation de la France coloniale qu’a retenue Joseph.

-       Dureté, violence, excès, lassitude des personnages devant l’injustice

Certains ont relevé la violence des personnages : violence physique de la mère contre la fille, violence du fils qui tire sur l’agent du cadastre, violence des trois contre M. Jo, mais aussi la violence faite à la mère et à la famille par les éléments naturels et par l’administration coloniale.

Alain-Pierre préfère parler de « dureté » dans le livre, plutôt que de violence. La violence impliquant une dynamique, ce qui ne semble pas être le cas ici.

Pour Claude, il y a  bien de la violence. Beaucoup de choses contenues s’échappent, jaillissent soudain ; violence de l’océan, violence des bagnards, violence des agents du cadastre…

Sylvie trouve que les personnages sont souvent dans l’excès, excès dans le rire, dans la fureur. Elle remarque une absence totale de contrôle dans certaines situations.

Alain-Pierre relève aussi une fatigue permanente chez les personnages, une lassitude et surtout une absence d’espoir.

 


·         Les personnages : sympathiques, antipathiques ? En tous cas amoraux

La question est posée de savoir si les personnages sont sympathiques ou antipathiques. Les uns considèrent que leur caractéristique principale est de ne pas susciter la sympathie du lecteur, d’autres participants relèvent qu’ils ne sont  pas vraiment antipathiques. Les enfants par exemple sont tolérants vis-à-vis de la mère, et la mère elle-même qui est parfois violente, vient en aide au caporal par exemple.

Catherine a été frappée par l’amoralisme de la narratrice dans le livre. Aucun jugement de valeur n’est porté sur les personnages et sur leurs actes. Le seul personnage moral du roman, c’est M. Jo, et encore !

·         Suzanne et son frère

Les relations entre Suzanne et son frère font également l’objet d’un débat entre nous. Claude considère que les rapports sont quasi incestueux et si l’action se prolongeait… D’autres ne partagent pas cet avis et considèrent qu’il y a un rapport d’admiration entre la sœur et son grand frère.

·         Suzanne et l’amour

Sujet de débat au cours de notre réunion. Suzanne est en situation de rupture avec son enfance, son adolescence. La question s’est posée de savoir si elle découvrait l’amour charnel ou si ce qui importait c’était l’argent qu’elle pouvait gagner en étant désirable. Pour Gérard, Suzanne prend conscience de sa propre sensualité, pour Catherine, elle n’attache pas d’importance particulière à l’amour, ce qui rejoint en quelque sorte le caractère amoral du personnage.

Quant au choix de l’homme avec qui la jeune Suzanne « couchera », Agnès observe qu’il ne s’agit pas d’un planteur de passage, comme dans ses rêves,  mais bien d’un petit blanc local, Agosti.

Quant à Carmen, elle aussi est elle-même, amorale, c’est une « put » qui assume totalement son statut de « put » (sic).
 

·         La mère, lutte et solitude

La mère n’a pas de nom. C’est une lutteuse. Elle aurait pu conserver son statut d’enseignante, mais elle fait le pari de l’exploitation de terres concédées. Ce choix l’amènera à lutter contre la nature, contre les agents du cadastre, il la poussera à mettre dans les bras d’un homme riche, sa fille Suzanne en échange d’une bague avec un diamant.

La mère est comme le vieux cheval qui crève au début du roman, quand elle sera à bout, elle mourra de lassitude, mais avec une certaine ironie. « Je les ai eus. Tous. Depuis l’agent du cadastre de Kam jusqu’à celle-là qui me regarde et qui était ma fille. »

 


·         Goûts littéraires de Duras et style du roman

Jean Bernard évoque les relations entre sa famille et Marguerite Duras, en Indochine mais aussi à Neauphle-le-Chateau. Il nous rappelle que l’écrivain préféré de Marguerite à l’époque du Barrage était Hemingway. Par le style elle s’approche du grand écrivain américain.

On peut également penser à Flaubert.

Chacun reconnaît que le livre est facile d’accès et que le style de Duras a une forte puissance d’évocation. Jean Bernard a beaucoup aimé le livre et il salue la prouesse de Duras qui réussit à mettre en scène de manière détachée des situations qu’elle a vécu personnellement.

Autres œuvres dont nous avons parlé :

·         « La douleur » de Marguerite Duras et « L’espèce humaine » de Robert Antelme

Il est ensuite fait référence à un autre livre de Marguerite Duras qui a été fort apprécié, il s’agit de « La douleur ». (Monique). Dans ce livre, l’auteur attend son compagnon qui  revient de Dachau. A  cette occasion est évoqué le livre écrit par l’ancien mari de Duras, Robert Antelme, « l’Espèce humaine » paru en 1947 aux éditions de la Cité Universelle.

·         Les « Cahiers rouges », ébauche du Barrage

Marie-Christine nous parle des « Cahiers rouges » où figure une ébauche de certains passages du Barrage. Marie-Christine a lu le Barrage il y a trente ans et très récemment. Dans sa première lecture c’est le souvenir de la lutte de la mère pour construire son barrage qui est resté très fort. Dans la plus récente, c’est plutôt la violence familiale qui lui a laissé une forte impression.

·         « L’Amant » : Goncourt 1984

On avait refusé le Goncourt à Marguerite en 1950 pour l’attribuer à un illustre inconnu, Paul Colin, pour son livre « Les jeux sauvages ». Elle-même disait que c’était parce qu’elle était communiste et que son roman critiquait avec force la France coloniale alors qu’on était en pleine guerre d’Indochine. « L’Amant », qui n’a pas la qualité du « Barrage » a été couronné en 1984. D’habitude les Goncourt se gardent bien d’attribuer leur prix à un écrivain célèbre et reconnu dans le monde. Alors s’agissait-il d’une compensation ? Des influences ont-elles été exercées. En tout cas ce fut un énorme succès d’édition. C’est grâce à ce livre que de nombreux lecteurs se sont plongés dans Duras.

L’Amant présente quelques points communs avec le Barrage : le personnage de la mère, l’amant asiatique (mais l’un est laid, l’autre ne l’est pas), la Léon Bollée superbe limousine, la péninsule indochinoise…, mais ce qui les relie c’est surtout l’expression autobiographique de Marguerite.

 

·         « Le camion », film

S’agissant de Duras réalisatrice, Joseph cite le film « Le camion » tourné en 1977.

Une écrivaine lit à un comédien le scénario de son prochain film. Il est question d'une femme prise en stop par un routier. Tout au long du trajet, la femme discute sans cesse alors que l'homme l'écoute et ne dit pas mot. Le film ne montre pas les personnages, mais de nombreux plans d'un semi-remorque Berliet traversant divers paysages ruraux, images parlantes de l'expression (datant de la même époque) « beau comme un camion » et dont l'effet est de repousser le scénario vers une zone frontalière floue située entre la réalité et l'épiphénomène. (WIKIPEDIA)

Joseph évoque aussi une…

·         Exposition à Beaubourg « DURAS SONG – portrait d’une écriture » aura lieu du 15 octobre au 12 janvier.

À l’occasion du centenaire de la naissance de Marguerite Duras (1914-1996), l’exposition « Duras Song » fait le portrait d’une œuvre littéraire phare du 20ème siècle. Autour d’une sélection de manuscrits et de tapuscrits rarement montrés au public (dont la dernière version très annotée d’India Song), d’articles de presse, de photos d’agence, de matériaux audiovisuels, de films documentaires ou de fiction, elle invite le visiteur à approcher au plus près de l’écriture de Duras.


·         « La vie matérielle »

Autre livre cité par Marie Christine : « La vie matérielle » « Ce livre, écrit Marguerite Duras, n'a ni commencement ni fin, il n'a pas de milieu. Du moment qu'il n'y a pas de livre sans raison d'être, ce livre n'en est pas un ».

« Dès lors, dans « cette espèce de livre qui n'en est pas un », Marguerite Duras « parle de tout et de rien comme chaque jour, au cours d'une journée comme les autres, banale », et dit « prendre la grande autoroute de la parole », sans s'attarder sur rien de particulier.

De courts textes se suivent, mêlant autobiographie et essai. Marguerite Duras revient sur les thèmes de son œuvre : la femme (mère, amante, femme au foyer), l'ivresse alcoolique, la rencontre avec Yann Andréa, tout en évoquant les personnages qui peuplent ses romans (l'amant chinois, Lol V. Stein...) et ses conceptions littéraires, théâtrales et cinématographiques. » (WIKI)




·         « Les 10 chevaux de Tarquinia »

Patrick nous parle de la lecture de ce livre dans lequel il ne se passe rien, mais qui prend le lecteur. On retrouve des situations qui s’apparentent au Barrage, une tribu d’un côté avec ses habitudes, ses codes, son langage et de l’autre un étranger, qui reste à l’écart et qui n’arrive pas s’intégrer. Egalement une relation entre un homme et une femme : que va-t-il se passer ? Toujours une description juste et sans complaisance d’un petit monde.

·         Dix heures et demie du soir en été

Plusieurs d’entre nous ont lu ce livre. Le thème du livre : Pierre et Maria, leur petite fille Judith et leur amie Claire sont en vacances, en route vers Madrid. Un violent orage les force à s'arrêter et à trouver un abri dans l'hôtel déjà surpeuplé d'une petite ville où un crime passionnel vient de défrayer la chronique: Rodrigo Paestra vient en effet de tuer sa femme et l'amant de celle-ci, avant de prendre la fuite par les toits. Dans la chaleur étouffante de la nuit, l'amour entre Maria et Pierre s'étiole à mesure que le désir monte entre Claire et Pierre et que Maria s'étourdit à grand renfort de petits verres de manzanilla... Et dans la chaleur étouffante de la nuit où elle ne parvient pas à dormir, Maria aperçoit une silhouette sur le toit d'une maison voisine: Rodrigo Paestra. Rencontre sans parole, improbable et éphémère.

Là aussi le style de Duras est remarquable, Agnès observe que ce style est évolutif et qu’il traduit l’évolution des sentiments.

 

·         Impression générale sur le Barrage
 
 
 

La plupart des participants ont aimé ce livre, mais il y eu néanmoins un débat. Pour Claude, ce livre est l’histoire d’une désespérance. Il est écrit dans un style magnifique, c’est un bouquin puissant qui génère des sensations grâce à la magie des mots. C’est aussi un livre contre l’injustice et contre la corruption de l’administration coloniale.

Pour Patrick, ce roman a l’avantage d’être facile d’accès, on entre rapidement dans le livre.

Chantal au contraire considère que ce genre de livre ne correspond pas à ce qu’elle recherche en littérature. Après nos échanges, elle n’est pas convaincue et reste plus que réticente sur l’écrivain Duras

Monique rappelle l’ambiguïté du personnage Duras : membre du PC, résistante dans le réseau Mitterrand, on lui a aussi reproché ses relations avec un membre de la Gestapo, même s’il s’agissait de sauver Robert Antelme son mari. Plus tard ses interventions dans l’affaire Gregory mettant  en cause la mère de l’enfant ont contribué à la discréditer aux yeux de certains.



Cela n’enlève rien à la qualité de l’œuvre et en particulier d’« Un Barrage contre le Pacifique » qui consacrait une grande écrivaine française, restée inclassable, adulée par les uns, détestée par les autres.


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INFO

Lundi 8 Décembre 2014 / 20h00
Odéon 6e / Grande Salle

La Vie matérielle de Marguerite Duras

Les Inattendus. Lecture musicale. Lu par Laure Adler. Accompagnée au violoncelle par Sonia Wieder-Atherton

dimanche 28 septembre 2014

23EME REUNION - COUPS DE COEUR DE GERARD

Premier coup de cœur dont nous avons déjà parlé (voir les coups de cœur de Michel), "Joseph" de Marie Hélène Lafon qui est à mon sens un vrai bijou littéraire.
Autre coup de cœur, un petit livre de Ken LOACH, qui donne vraiment à réfléchir sur le message qu'il transmet.


« DEFIER LE RECIT DES PUISSANTS » - KEN LOACH 
- 2014 Indigène Editions, juin 2014,  48 pages
 
 
 
 
 
En revanche, y a-t-il une esthétique de la résistance ? Ken Loach répond « oui ».
Mais soyons clairs. S’il est un des rares aujourd’hui à assurer que la lutte des classes est toujours aussi vivante, il ne cède jamais pour autant à la propagande. Il dit : « Je ne filme jamais un visage en gros plan ; car c’est une image hostile, elle réduit l’acteur, le personnage à un objet. » Or on peut faire ce qu’on veut d’un objet, l’exclure, l’expulser… Mais si la caméra est comme un œil humain, alors elle capte toutes les présences, les émotions, les lumières, les fragilités. Et nous devenons tous des « film makers ». (note éditeur)
Rebondissant sur le message final de Stéphane Hessel dans Indignez-vous ! (" Créer, c'est résister ; résister, c'est créer "), Ken Loach défend dans ce livre sa vision engagée de l'art, à travers évidemment le choix de ses sujets - des films populaires à thème social ou historique acclamés par la critique. Il montrera aussi comment aujourd'hui, en Europe, les gouvernements étranglent le cinéma d'auteur par des logiques économiques meurtrières qui augmente les coûts, vide les salles de leur public et les films de leur potentiel artistique. Mais il défendra aussi une pratique de l'esthétisme comme engagement, au sens où Flaubert déjà affirmait : " Là où la forme fait défaut, l'idée manque " et où Picasso déclarait : " L'art est un mensonge qui nous fait réaliser la vérité. "
Un livre tonique, profond et qui se lit en à peine une heure.
 
 

23 EME REUNION - COUPS DE COEUR DE JEAN BERNARD

Jean Bernard partage ses coups de cœur avec Michel, Gérard ("Joseph" de Marie Hélène Lafon), notamment en ce qui concerne la style remarquable de cette auteure, et avec Anne ("Et rien d'Autre" de James Salter). Concernant ce dernier, il préfère les livres antérieurs de Salter, c'est un très grand écrivain américain.

Jean Bernard nous redit tout l'intérêt qu'il porte à William GADDIS et en particulier à son livre "Gothique Charpentier". Chr. Bourgeois Editeur, mai 2006, 348 pages.




Une maison sur les bords de l'Hudson dans l'Etat de New York. De style " gothique charpentier ", elle imite les grandes maisons victoriennes. Les acteurs de ce huis clos tout en dialogues se rassemblent autour de Liz, femme au foyer, moderne vestale des valeurs américaines, de la radio, de la télévision et du téléphone. Son mari, son frère, son amant entrent et sortent, tissant plus serrés, à chacun de leurs passages, les fils de l'intrigue qui finiront par former le cordon d'une bombe qui pourrait bien être celle qui fera exploser la planète. Séquelles de la guerre du Vietnam, poussée impérialiste des multinationales, renaissance d'un évangélisme obtus et dangereux, liaisons entre cercles politiques et économiques, William Gaddis aborde, dans ce chef-d'œuvre tragi-comique, les grands thèmes de l'Amérique d'aujourd'hui. (note éditeur)

23EME REUNION - CATHERINE : LE DERNIER CARRERE


LE ROYAUME – Emmanuel CARRERE

POL – août 2014, 640 pages

 


Le Royaume raconte l histoire des débuts de la chrétienté, vers la fin du 1er siècle après Jésus Christ. Il raconte comment deux hommes, essentiellement, Paul et Luc, ont transformé une petite secte juive refermée autour de son prédicateur crucifié sous l’empereur Tibère et qu’elle affirmait être le messie, en une religion qui en trois siècles a miné l’Empire romain puis conquis le monde et concerne aujourd’hui encore le quart de l’humanité.
Cette histoire, portée par Emmanuel Carrère, devient une fresque où se recrée le monde méditerranéen d’alors, agité de soubresauts politiques et religieux intenses sous le couvercle trompeur de la pax romana. C’est une évocation tumultueuse, pleine de rebondissements et de péripéties, de personnages hauts en couleur.
Mais Le Royaume c’est aussi, habilement tissée dans la trame historique, une méditation sur ce que c’est que le christianisme, en quoi il nous interroge encore aujourd’hui, en quoi il nous concerne, croyants ou incroyants, comment l'invraisemblable renversement des valeurs qu’il propose (les premiers seront les derniers, etc.) a pu connaître ce succès puis cette postérité. Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que cette réflexion est constamment menée dans le respect et une certaine forme d’amitié pour les acteurs de cette étonnante histoire, acteurs passés, acteurs présents, et que cela lui donne une dimension profondément humaine.
Respect, amitié qu’Emmanuel Carrère dit aussi éprouver pour celui qu’il a été, lui, il y a quelque temps. Car, comme toujours dans chacun de ses livres, depuis L’Adversaire, l engagement de l'auteur dans ce qu’il raconte est entier. Pendant trois ans, il y a 25 ans, Emmanuel Carrère a été un chrétien fervent, catholique pratiquant, on pourrait presque dire : avec excès. Il raconte aussi, en arrière-plan de la grande Histoire, son histoire à lui, les tourments qu’il traversait alors et comment la religion fut un temps un havre, ou une fuite. Et si, aujourd’hui, il n'est plus croyant, il garde la volonté d interroger cette croyance, d’enquêter sur ce qu’il fut, ne s épargnant pas, ne cachant rien de qui il est, avec cette brutale franchise, cette totale absence d autocensure qu’on lui connaît.
Il faut aussi évoquer la manière si particulière qu’a Emmanuel Carrère d’écrire cette histoire. D’abord l’abondance et la qualité de la documentation qui en font un livre où on apprend des choses, beaucoup de choses. Ensuite, cette tonalité si particulière qui, s’appuyant sur la fluidité d une écriture certaine, passe dans un même mouvement de la familiarité à la gravité, ne se prive d aucun ressort ni d aucun registre, pouvant ainsi mêler la réflexion sur le point de vue de Luc au souvenir d une vidéo porno, l’évocation de la crise mystique qu’a connu l auteur et les problèmes de gardes de ses enfants (avec, il faut dire, une baby-sitter américaine familière de Philip K. Dick...).
Le Royaume
est un livre ample, drôle et grave, mouvementé et intérieur, érudit et trivial, total. (note éditeur)
Selon Catherine, cet ouvrage, lu en moins d'une semaine, qui est présenté comme didactique, prend en fait un peu le contrepied des Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar. C'est un livre foisonnant, intéressant et qui au fur et à mesure révèle des clés de compréhension. La dernière partie du livre permet ainsi de mieux saisir l'articulation donnée par l'auteur à son ouvrage.
Au sein du Square, les avis restent partagés sur les livres précédents de Carrère, certains d'entre nous ont beaucoup aimé Limonov en particulier, d'autres sont plus réticents.

23EME REUNION - COUP DE COEUR DE MARIE-CHRISTINE


LE COLLIER ROUGE – JEAN CHRISTOPHE RUFIN

Gallimard, février 2014, 155 pages



Dans une petite ville du Berry, écrasée par la chaleur de l'été, en 1919, un héros de la guerre est retenu prisonnier au fond d'une caserne déserte. Devant la porte, son chien tout cabossé aboie jour et nuit. Non loin de là, dans la campagne, une jeune femme usée par le travail de la terre, trop instruite cependant pour être une simple paysanne, attend et espère. Le juge qui arrive pour démêler cette affaire est un aristocrate dont la guerre a fait vaciller les principes. Trois personnages et, au milieu d'eux, un chien, qui détient la clef du drame... Plein de poésie et de vie, ce court récit, d'une fulgurante simplicité, est aussi un grand roman sur la fidélité. Etre loyal à ses amis, se battre pour ceux qu'on aime, est une qualité que nous partageons avec les bêtes. Le propre de l'être humain n'est-il pas d'aller au-delà et de pouvoir aussi reconnaître le frère en celui qui vous combat ? (note éditeur)

23EME REUNION - COUP DE COEUR DE CLAUDE


Le retour au pays de Jossel Wassermann – Edgar HILSENRATH

Lgf, Poche 2008,



En août 1939, à Zurich, un riche fabricant de pain azyme fait son testament. Outre sa fortune, Jossel Wassermann lègue l'histoire de sa famille et de son village natal, Pohodna, un pauvre schtetl de Bucovine, aux confins orientaux de l'ex-Empire austro-hongrois. A travers les paroles de Jossel, c'est le petit monde juif d'Europe centrale qui reprend vie, avec ses personnages pittoresques - porteurs d'eau, marieuse, traîne-savates, sans oublier le rabbin portant papillotes et caftan noir. Sur près d'un siècle, les histoires s'enchaînent, truculentes, subversives... si vivantes qu'elles paraissent devoir ne jamais finir. Pas même à l'heure de l'Holocauste, où le rabbin les confiera in extremis à la garde du vent, sur le toit du wagon qui emporte toute la population de Pohodna vers la mort. Avec cette évocation d'une culture anéantie, l'auteur du Conte de la pensée dernière nous rappelle le pouvoir du verbe, plus fort que la mort, plus fort que l'oubli. (note éditeur)

23EME REUNION - COUPS DE COEUR DE SERGE


Serge nous recommande la lecture d'un dossier sur le "Nouveau désordre économique mondial" paru dans la Revue Esprit





Serge nous présente ensuite un livre qu'il a relu et dont il nous a parlé il y a quelques mois et qu'il nous recommande vivement :


    "Les Somnambules" de Christopher Clark, traduction Marie-Anne de Béru

broché: 668 pages, Editeur : Flammarion (24 août 2013); Collection : Au fil de l'Histoire.

(voir coups de cœur 22ème réunion)

Le 28 juin 1914, dans Sarajevo écrasée de soleil, un certain Gavrilo Princip se réfugie à l'ombre d'un auvent pour guetter le cortège officiel de l'archiduc François-Ferdinand... Cinq semaines plus tard, le monde plonge dans une guerre qui entraînera la chute de trois empires, emportera des millions d'hommes et détruira une civilisation.

Pourquoi l'Europe, apparemment prospère et rationnelle, était-elle devenue si vulnérable à l'impact d'un unique attentat perpétré à sa périphérie ?

Quels formidables jeux d'alliances géopolitiques toujours fluctuantes et d'intérêts nationaux contradictoires se mêlaient-ils ?

Quelles craintes ancestrales, quelles mythologies nationales animaient les opinions publiques et influencèrent les décisions des diplomates ?

C'est ce que raconte cette fresque magistrale. Multipliant les points de vue et faisant dialoguer avec brio études classiques et sources inédites (en anglais, allemand, français, bulgare, serbe et russe), Christopher Clark replace les Balkans au coeur de la crise la plus complexe de l'histoire moderne et en décrit minutieusement les rouages. Plus clairement que jamais, il montre que rien n'était écrit d'avance : l'Europe portait en elle les germes d'autres avenirs, sans doute moins terribles. Mais de crise en crise, les personnages qui la gouvernaient, hantés par leurs songes et aveugles à la réalité des horreurs qu'ils allaient déchaîner, marchèrent vers le danger comme des somnambules. (Note de l'éditeur)

Et sur le même thème, il nous incite à lire le livre de Margaret Mac Mullan (voir coups de cœur 22ème réunion):

  "Vers la grande guerre. Comment l'Europe a renoncé à la paix", broché, 864 pages; Editeur : AUTREMENT (29 janvier 2014); Collection : L'atelier d'histoire

23EME REUNION - COUPS DE COEUR DE CHANTAL


ET QUE LE VASTE MONDE POURSUIVE SA COURSE FOLLE – Colum McCANN, trad. Jean-Luc PININGRE

10/18 Etranger, 2010, 475 pages
 
 

7 août 1974. Sur une corde tendue entre les Twin Towers s'élance un funambule. Un événement extraordinaire dans la vie de personnes ordinaires. Corrigan, un prêtre irlandais, cherche Dieu au milieu des prostituées, des vieux, des miséreux du Bronx ; dans un luxueux appartement de Park Avenue, des mères de soldats disparus au Vietnam se réunissent pour partager leur douleur et découvrent qu'il y a entre elles des barrières que la mort même ne peut surmonter ; dans une prison new-yorkaise, Tillie, une prostituée épuisée, crie son désespoir de n'avoir su protéger sa fille et ses petits-enfants... Une ronde de personnages dont les voix s'entremêlent pour restituer toute l'effervescence d'une époque. Porté par la grâce de l'écriture de Colum McCann, un roman vibrant, poignant, l'histoire d'un monde qui n'en finit pas de se relever. (note éditeur)

 

LE SECRET DU MAITRE DE THE - KENICHI YAMAMOTO, trad.Yoko Kawada-Sim et Silvain Chupin 

Mercure de France – 2012, 384 pages
 

 
Vers minuit, une forte pluie commença à battre les tuiles de la
toiture. Etendu dans sa chambre, Rikyû sentait son sang
bouillir de colère. La rage lui tenaillait les tempes. Son coeur
tapait dans sa poitrine... L'averse s'intensifia tout à coup, puis
un éclair fulgura, faisant jaunir le papier de la cloison, et le
tonnerre gronda aussitôt. "Le ciel a entendu ma fureur", pensa-
t-il... Le visage simiesque d'Hideyoshi envahit une nouvelle
fois son esprit. Aucun motif sérieux ne justifiait l'ordre de se
suicider que celui-ci venait de lui faire parvenir... Le 28 février
1591, le shogun Toyotomi Hideyoshi ordonna effectivement à
Sen no Rikyû, le plus grand maître de la cérémonie du thé de
l'époque, de se suicider — ce qu'il fit. Mais pourquoi? Cette
histoire bien réelle reste, après plus de quatre siècles, une
grande énigme, qui a inspiré de nombreux écrivains et
cinéastes japonais mais n'a jamais été résolue. On prétend, au
Japon, que l'art très codifié de ce cérémonial autour du thé
recèle un sortilège qui peut rendre fou le coeur des hommes.
Dans ce roman, au fil des heures précédant l'aube fatale,
Kenichi Yamamoto va nous faire découvrir comment son
héros aura constamment cherché à atteindre l'extrême limite
de la beauté, même si ce devait être au péril de sa vie. (note éditeur)


 


 L’AUTRE COTE DES DOCKS – Ivy POCHODA

-       Edit. Liana Levi, 2013, 352 pages



Red Hook. Une langue de terre tout au sud de Brooklyn, là où l'East River se jette dans la baie. L'horizon y est délimité et l'avenir aussi. Blancs ou noirs, habitants du front de mer résidentiel ou des cités, les jeunes du quartier passent leurs soirées d'été dehors à écouter du rap, boire des sodas alcoolisés et à rêver d'aller voir de l'autre côté, à Manhattan. L'aventure est là, tout près, dans cette ligne de gratte-ciels. Une nuit de canicule, June et Val, deux adolescentes inséparables, décident de mettre leur canot pneumatique à l'eau pour rejoindre une petite plage à une demi-heure de là. Sans imaginer que cette expédition va changer leur destin et celui du quartier. Car le lieu bouillonne de lourds contentieux, de rancunes et de dangers inattendus. (note éditeur)

 

AUX FRONTIERES DE L’EUROPE – PAOLO RUMIZ, trad. Béatrice VIENNE

Folio - avril 2012, 352
 
 


Le train pour Odessa file à cent cinquante à l'heure dans la lumière verte du soir, enjambe des fleuves cuivrés, descend vers la mer Noire à travers l'immense plan incliné de l'Ukraine. Le compartiment tremble si fort qu'on le croirait possédé du démon : sur ma tablette tout s'est renversé et sur la couchette du haut un bonhomme de cent cinquante kilos ronfle, agité de tels soubresauts que je crains de le voir dégringoler à son tour. En attendant, j'ai déjà reçu sur le râble son sac à dos, une pluie de menue monnaie et une bouteille d'eau minérale. Au moment du départ, il m'a demandé : «Tu es d'où ?» J'ai répondu «Italien» et il s'est écrié avec un rire incrédule : «Mais qu'est-ce que tu viens fiche ici ?» J'ai expliqué en soupirant : «Votre pays est merveilleux», mais il avait déjà allongé sur le flanc sa carcasse de plantigrade, sombrant, comme un patient anesthésié, dans une léthargie instantanée, au plus profond d'une nuit de tous les sens.
Premières étoiles. Elles ont déjà cette couleur jaune feu qu'on voit en Provence et en Turquie, si lumineuses qu'elles forment des auréoles sur la vitre de notre fenêtre ; on dirait les flambeaux célestes d'un Van Gogh halluciné. Le géant ukrainien ronfle, mais moi, je n'arrive pas à dormir dans cette course folle au bord du déraillement. La carte m'indique des bourgs dont je n'ai jamais entendu parler, Zmerinka, Kolima, Kotovsk. Mais non, Zmerinka, il me semble que je connais, Primo Levi - l'auteur de Si c'est un homme - y est passé à bord du long convoi qui l'a emporté en Biélorussie, puis jusque chez lui à travers les Balkans, après sa libération d'Auschwitz. La locomotive accélère encore, voici maintenant deux heures qu'elle circule en ligne droite - c'est comme ça à l'est, des Carpates à l'Oural, ni courbes ni tunnels. On dirait qu'elle cherche à compenser les zigzags déments du voyage ininterrompu le plus long de mon existence : trente-trois jours jusqu'à maintenant, de l'océan Glacial  Arctique à la Méditerranée, véritable slalom géant serpentant aux confins orientaux de l'Union européenne.


Odessa ! Cette ville m'appelle après six mille kilomètres de terre ferme, avec son nom impérieux de chanteuse d'opéra. C'est l'embarcadère idéal, la tête de ligne du ferry qui m'emportera jusqu'à Constantinople, elle-même tête de ligne du train qui me ramènera à Trieste le long des Balkans, suivant à contresens le trajet de l'Orient-Express. Je ne suis pas le seul voyageur éveillé dans le compartiment. Dans l'autre couchette du haut est installé un homme d'affaires de Kiev qui n'arrête pas de jacasser, le portable vissé à l'oreille, mais tout ce qu'il dit est couvert par le vacarme des roues, les coups de boutoir, les bruits sourds, les secousses à la limite de l'accident. Dans l'obscurité, le mécanicien cherche la mer, hypnotisé, semble-t-il, par sa boussole coincée au sud-est, et il se purge de toute la claustrophobie de cette lande interminable et sans escale qu'est l'Autre Europe. La nuit d'été grouille de trains au long cours, comme autant de vers luisants lancés vers le sud ; ils en ont pour des soixante ou soixante-dix heures de voyage, ces convois surpeuplés en provenance de Mourmansk, Omsk, Ekaterinbourg, Bakou.
(note éditeur)