CONTRIBUTION AU DEBAT
Jonathan Coe a saisi un
thème de très grande ampleur. « Un ensemble gazeux » de haute densité, instable
et explosif.
Il me semble que son
savoir-faire habituel ne suffit pas à maîtriser complètement un tel sujet, et,que
d’un point de vue littéraire,le livre souffre de quelques faiblesses .Quelques
ficelles, voire cordages, subsistent dans l’ intrigue–par exemple le retour de Yann
vers Sophie le final provençal-, et qu’il présente quelques personnages «
porte enseigne » faibles et schématiques. : Le couple estonien, trop Feelgood, ou
le couple que forment Sohan et son riche amant .
Mais, une fois ces
réserves posées, je recommanderai vraiment la lecture de cet ouvrage qui pose
avec légèreté des questions bien lourdes, qui vont au-delà du cœur de
l’Angleterre et de l’épisode Brexit.
· La question de
l’identité, qui ne saurait se confondre avec la nostalgie d’une enfance heureuse.
· Celle du temps,
cruellement illustrée par le changement d’échelle
· La civilité anglaise,
vue comme art de masquer les fractures sous-jacentes, qui se révèlent au fil du
temps et sous la pression de l’événement
· « L’amour immodéré de
la modération » ne résiste pas à la puissance du ressentiment, soigneusement
attisé par des démagogues qui distillent le mensonge du « politiquement
correct » et ne mettent plus de barrière à la violence de
l’expression ( cf les tabloïds anglais
et le Brexit) ;jusqu’au meurtre politique de Jo Cox.
C’est là une
problématique qui n’est pas propre l’Angleterre, qui affecte, et infecte, les
États-Unis, le Brésil, et à peu près tous les pays d’Europe…
Je suis frappé, pour ma
part, par le fait que les personnages « positifs » du roman sont
systématiquement sur la défensive face à l’émergence du discours et les
pratiques « anti système ».
Mais, spécificité
anglaise : la morgue et le cynisme du personnel politique britannique qui a
lancé le bras exit apparaissent encore tout à fait exceptionnels. Cf
l’excellent personnage du « communiquant »
de l’alliance conservateurs -libéraux .
Je souligne enfin que
le talent de Jonathan Coe nous offre des morceaux de bravoure d’une superbe
puissance d’évocation. La communion autour de la cérémonie d’ouverture des Jeux
olympiques, La sourde puis vive montée de la violence lors de la manifestation
et, plus intimistes, les retrouvailles et la séparation des anciens amants ; mais
aussi l’implacable violence des réseaux sociaux pour mettre en valeur « « une
énorme micro agression ». Ou encore la grotesque galerie des « animations
culturelles » lors de la croisière …
Et bien sûr, comme
toujours chez Jonathan Coe, tant de moments d’humour et de délicatesse .
Et
la célébration des livres :
« il y avait peu de partages aussi
intimes à ses yeux que celui de deux personnes se promenant ensemble parmi les
livres. «