- Présentation du livre
Nous sommes dans les
années 50 et la ségrégation fait encore rage dans cette Amérique meurtrie par
la guerre. Celle de Corée vient de se terminer et les soldats rentrent chez
eux, traumatisés.
C'est le cas de Frank
Money, un noir-américain, qui subit régulièrement des crises d'angoisse
paralysantes et garde une rage au fond de lui dont il ne sait que faire. Isolé,
solitaire malgré la présence d'une petite amie, Lily, et surtout sans le sou,
il doit se contenter de la médaille reçue pour ses loyaux services et regarde
d'un œil extérieur les commémorations des braves soldats.
Franck est extérieur
à tout ça. Il est noir et personne ne voit en lui un de ces héros qui a
combattu pour le pays. Parti à la guerre en compagnie de ses amis d'enfance, il est le seul
survivant de ce groupe de copains et culpabilise d'être rentré vivant.
La guerre transforme
Frank, elle lui révèle une autre dimension de son être :
"Il n'
avait au monde pas assez de Jaunes ou de Chinetoques morts pour qu'il soit satisfait.
L'odeur cuivrée du sang ne lui soulevait plus l'estomac : elle lui ouvrait
l'appétit." p. 105
Il culpabilise aussi pour un crime inavouable commis pendant cette
guerre.
Alors que sa relation
avec sa petite amie lassée de son laissez-aller prend fin, Franck part à la
recherche sa sœur jeune Cee, lorsque le courrier d'une amie l'alerte de sa
situation. "Venez vite, elle
mourra si vous tardez."
Cee est ce qu'il a de plus précieux. Sa seule vraie
famille. Il l'a toujours protégée jusqu'à son départ pour la guerre.
Les deux enfants ont grandi à Lotus, sous la coupe
d'une grand-mère détestable, Lénore, qui hébergea à contrecœur la famille
fuyant le Texas et ses menaces raciales.
Dès qu'il l'a pu, Frank a fui cette ville et cette
maison haïes. Cee a fait de même en se mariant avec un bon à rien qui la
laissera très vite tomber en lui volant sa voiture.
Et pourtant, Frank revient à Lotus, il y revient avec
Cee, sauvée des mains d'un médecin eugéniste qui l'utilisait impunément pour mener
à bien ses expériences médicales. Il y revient et trouve, en compagnie de sa sœur
et contre toute attente, la rédemption et surtout cet apaisement inhérent à "home"
où chacun retrouve ses racines et cette plénitude qui vous fait dire : " je suis ici chez moi, à ma place".
De retour dans sa
ville, Frank donne une sépulture digne à un jeune noir enterré vivant jadis,
par des hommes en cagoule et il écrit sur la croix qu'il plante sur la tombe :
"Ici se dresse un
homme." p. 152
C'est une des clés
du roman. La boucle est bouclée.
Plusieurs thèmes ont retenu notre attention dans ce livre très condensé.
- Une
société bloquée dans le sud des Etats-Unis
Toni Morrison décrit une société
bloquée. Celle du sud des Etats-Unis, dans les années 1950. Cette description
est très efficace, il n'y a aucun pathos dans ce livre, aucune démonstration.
Les faits sont évoqués, parfois seulement esquissés avec une grande pudeur. Ils
se suffisent à eux-mêmes, point n'est besoin d'en rajouter.
Ainsi ne mentionne-t-elle à aucun
moment le fait que Frank soit noir. En revanche, le livre est truffé de détails
qui rappellent la conditions des Noirs à l'époque. L'un d'entre nous a relevé
cette allusion au "Guide de voyage à
l'usage des Noirs ("The Negro Motorist Green Book") qui en dit
long sur la ségrégation aux Etats-Unis à cette époque là.
Un passage du livre résume les
caractéristiques de cette société bloquée, sans espoir :
"
Lotus, Géorgie, est le pire endroit du monde, pire que n'importe quel champ de
bataille. Au moins sur le champ de bataille, il y a un but de l'excitation, de
l'audace et une chance de gagner en même temps que plusieurs chances de perdre.
La mort est une chose sûre, mais la vie est tout aussi certaine. Le problème
c'est qu'on ne peut pas savoir à l'avance.
A Lotus, vous saviez bel et bien à
l'avance puisqu'il n'y avait pas d'avenir, rien que de longues heures passées à
tuer le temps. Il n'y avait pas d'autre but que de respirer, rien à gagner et,
à part la mort silencieuse de quelqu'un d'autre, rien à quoi survivre ni qui
vaille la peine qu'on y survive."
p.89
Pour
survivre, il faut s'en échapper, c'est ce que font Frank et sa jeune sœur Cee.
Mais
le voyage censé être salutaire se transforme en enfer pour l'un et pour
l'autre.
Pour
l'un ce sera la guerre de Corée, pour l'autre l'exploitation dans tous les sens
du terme par un époux sans scrupule d'abord, par un médecin eugéniste ensuite.
Elle sera à deux doigts de mourir
- La guerre de Corée
Cette guerre est décrite dans ses
atrocités avec la mort horrible des jeunes conscrits de Frank. Tous ces jeunes
noirs servant de chair à canon. Mais le pire n'est peut-être pas là pour Frank,
le pire c'est cette scène de la petite fille coréenne qui rôde à proximité du
camp des Américains, vole des détritus pour manger et nourrir sa famille et qui
lorsqu'elle est prise par un des soldats lui propose une fellation en échange
de sa liberté. Celui-ci la " flingue"
sur le champ. Frank a été témoin de cette scène horrible.
Plus tard en feuilletant les
pages livre, on apprend que le soldat qui a tué la petite fille n'est autre que
Frank. Dès lors Frank sera animé par "une
haine de soi déguisée en faute de quelqu'un d'autre." (p. 22)
Cette scène en deux temps, la
révélation du crime, puis la responsabilité assumée par Frank est la clé de
voûte du roman. Les victimes ne sont pas toujours des victimes, elles peuvent
être aussi des assassins. Cee d'un côté, sauvée par Frank, la petite coréenne
de l'autre, "flinguée" par Frank.
Son engagement dans l'armée, loin
d'être une porte de salut social est en quelque sorte un passeport pour
l'enfer. Il croyait échapper au monde bloqué de Lotus en s'engageant, il
découvre les atrocités de la guerre, l'anéantissement atroce de ses camarades
et aussi sa propre cruauté à lui Frank.
Un débat animé a opposé ceux
d'entre nous qui considèrent que Frank, en s'engageant dans l'armée a découvert
ce qui semble évident, c'est-à-dire les atrocités générées par les combats et
ceux qui reconnaissent que l'engagement dans l'armée était pour Frank un moyen
de fuir sa condition, et d'accéder à une reconnaissance sociale. Reconnaissance
sociale qui devait être inexistante, à l'exception d'une médaille dont il ne
sait que faire.
- Le personnage de Frank
On peut faire une lecture sociale
du livre, mais on peut aussi analyser le personnage de Frank et sa démarche individuelle.
C'est un dur, un écorché vif. On
ne sait pas où le situer et c'est ce qui donne de la tension au roman. A chaque
instant on se pose la question de savoir jusqu'où il peut aller, jusqu'où il va
aller. Tantôt d'une violence extrême, tantôt protecteur de sa sœur.
C'est un personnage complexe, qui
se construit au fur et à mesure. Il a pour but de sauver de la mort sa sœur, ce
qu'il n'a pu faire avec ses camarades de combat.
- Le rôle déterminant des femmes
Nous avons fait le constat que
les personnages féminins sont très marqués dans Home. Ils marquent les points
d'ancrage du roman.
Bien sûr, il y a Cee, qui dans
une certaine mesure est le personnage principal du roman. C'est elle qui est à
la source de la démarche de son frère. Elle est l'inspiratrice de Frank.
Lénore, la méchante grand-mère, est
quant à elle la source des malheurs de Cee, et par conséquent de l'élan
protecteur de Frank envers sa sœur.
Lily, la petite amie de Frank, cherchera
à l'aider, - "contrariée ou
inquiète, elle lui pardonnait beaucoup" - et qui finalement le laissera
partir.
Enfin, il y a ces femmes qui
pratiquent la solidarité et qui vont redonner de l'espérance à Cee et à Frank. Jean
Locke dans un premier temps, Sarah ensuite, la domestique du docteur Beau, qui
intervient pour sauver Cee d'une mort certaine due aux pratiques médicales de
ce dernier. Melle Ethel et d'autres femmes de Lotus enfin qui se chargeront de
soigner Cee et qui réussiront à la remettre d'aplomb :
"Leur peu d'attentes du monde s'affichaient toujours
ostensiblement. Leur dévouement mutuel ainsi qu'à Jésus les mettait au centre
et bien au-dessus de leur destinée dans cette vie. Elles avaient rendu à Frank
une Cee qui plus jamais n'aurait besoin de sa main sur ses yeux, ni de ses bras
pour faire cesser le murmure de ses os." p. 135
Morrison met l'accent sur le rôle
joué par ces femmes dans sachant dispenser réconfort et solidarité, permettant ainsi
à leurs proches de mieux supporter leurs souffrances. C'est semble-t-il un
thème récurrent dans son œuvre.
- La reconstruction de Frank et de Cee
Home décrit un travail de
reconstruction de la sœur et du frère. C'est ce qui fait la force du roman.
C'est en revenant chez eux (home) que le frère et la sœur retrouvent leur
dignité. C'est ce retour qui leur permettra de donner enfin une sépulture à
leur frère noir enterré vivant par des blancs racistes et fanatiques.
Enterrement horrible auquel ils
ont assisté, cachés, alors qu'ils étaient enfants ("on était seulement des gosses").
" Sans jamais lever la tête, juste en regardant à travers l'herbe,
on les a vus tirer un corps d'une brouette et le balancer dans une fosse qui
attendait déjà. Un pied dépassait du bord et tremblait, comme s'il pouvait
sortir, comme si, en faisant un petit effort, il pouvait surgir de la terre qui
se déversait. On ne voyait pas le visage des hommes qui procédaient à
l'enterrement, seulement leur pantalon; mais on a vu le tranchant d'une pelle
enfoncer le pied qui tressautait pour lui faire rejoindre ce qui allait avec.
Quand elle a vu ce pied noir, avec sa plante rose crème striée de boue, enfoui
à grand coups de pelle dans la tombe, elle s'est mise à trembler de tout son
corps. Je l'ai prise par les épaules en la serrant très fort et j'ai essayé
d'attirer son tremblement dans mes os parce que, en tant que grand frère âgé de
quatre ans de plus qu'elle, je pensais pouvoir y arriver." p.12
Enterrement dans la dignité après le retour à la maison. De
retour à Lotus, le frère et la sœur déterrent les os de l'homme enterré vivant
alors qu'ils étaient encore enfants et le conduisent auprès d'un bel arbre, au
bord de la rivière pour lui donner une vraie sépulture avec une croix auquel
est attaché un écriteau portant la mention : "Ici se dresse un homme". (p. 152)
La reconstruction est achevée, la
boucle est bouclée, Cee peut dire à Frank "Viens
mon frère, on rentre à la maison". (p. 153)
- Hier et aujourd'hui
La question a été posée de
l'intérêt d'écrire aujourd'hui sur une période de l'histoire des Etats-Unis qui
est heureusement dépassée. Martin Luther King et bien d'autres ont fait évolué
la législation. Aujourd'hui, les lois antiségrégationnistes sont très sévères,
même si certains comportements, une certaine culture blanche, sont encore bien
présentes, notamment dans le sud. Mais le président des Etats-Unis est
aujourd'hui un noir.
Bien sûr, cela ne signifie pas
que la démarche de Morrison n'a pas d'intérêt, elle a notamment l'avantage de
mesurer les progrès qui ont été faits en 50 ans qui vont dans le sens de la
dignité des hommes, de tous les hommes, qu'ils soient blancs ou noirs.
- Architecture romanesque et style du roman
Synthèse de l'œuvre de Morrison,
Home est un roman condensé, sobre et maîtrisé. C'est un roman où le rythme est
important. Certains commentateurs ont vu des analogies avec des morceaux de
musique de jazz.
Certains d'entre nous ont noté
une alternance entre passages en italiques et passages en caractères normaux.
Balancement dans le temps entre la mémoire et la confidence exprimée à la
première personne du singulier et la narration du temps présent.
Architecture du récit très
élaborée qui sait ménager une certain suspens dans la description du
comportement parfois surprenant de Frank, mais qui présente aussi de manière
rigoureuse le cheminement des deux personnages qui finalement les ramènera à la
maison.
- Que reste-t-il de Home après sa lecture ?
Pour un certains nombre d'entre
nous, il ne reste pas grand chose. Pour d'autres cependant, une seconde lecture
a été bénéfique. Elle a apporté une éclairage nouveau ou a conforte une
première impression favorable.
D'aucuns ont considéré que ce
n'était pas le meilleur livre de Morrison et ont préféré Beloved par exemple,
roman plus dense, générateur d'impressions fortes, mais aussi construit,
relevant d'une littérature cartésienne.
Certains jugent même le livre
déprimant, lu sans plaisir.
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