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lundi 10 décembre 2018

40EME REUNION - PRESENTATION DE LA BIOGRAPHIE D'ERNEST HEMINGWAY PAR MONIQUE

Avant la présentation de Monique, nous sommes très fiers d'avoir fêté, non pas Paris, mais notre "Square Littéraire" qui en est à sa quarantième réunion.

Merci à tous pour votre chaleureuse et assidue participation depuis le 5 juin 2009, date de notre première réunion au Square Trousseau.


Monique nous a présente Ernest HEMINGWAY, l'homme et l'écrivain. Voici le texte de sa présentation.
"Ce qui peut arriver de mieux à un écrivain, c'est de vivre une enfance malheureuse."
Le 21 juillet 1899, un gros bébé de cinq kilos, prénommé Ernest Miller, voit le jour à Oak Park, commune huppée des faubourgs de Chicago. 
La mère, Grace, est professeur de chant. Contralto à la carrière avortée ,elle se comporte en diva. Le père, Clarence Edmonds - surnommé Ed -, est médecin.
Grace Hemingway a donné à son fils aîné le prénom de son propre père, héros de la guerre de Sécession. Ernest a quatre sœurs et un petit frère. Leur mère les initie aux arts mais Ernie ne supporte pas l'ancienne cantatrice devenue... castratrice. Elle l'appelle "poupée chérie", l'habille en fille et refuse de lui couper les cheveux. Il la qualifiera plus tard d'égoïste, d'hystérique et même de "salope".
Ernest apprécie la compagnie de son père, qui l'emmène pêcher la truite dès l'âge de trois ans. Il évoquera, dans la nouvelle Père et fils, les merveilleux moments passés à Walloon Lake, Michigan, en territoire indien.
A l'école, doué en anglais, en latin mais aussi en sciences et en algèbre, Ernest est souvent premier de sa classe. Il dévore le Robinson Crusoé de Defoe, Walter Scott, Dickens, Mark Twain, Kipling, tous écrivains de l'action, de l'aventure et des grands espaces. 
Au sortir du collège, renonçant à l'université, Hemingway entre comme reporter au Star de Kansas City. Journaliste, il apprend à « écrire des phrases claires, éviter les adjectifs passe-partout, faire des récits intéressants, des phrases courtes dans un anglais vigoureux et souple ». C'est donc dans le journalisme qu'il apprend ce style sec, rigoureux, ce laconisme de procès-verbal et cet art de regarder. Ernest Hemingway n'abandonnera jamais le journalisme : il sera reporter en Europe, en Asie et en Orient. Trente-cinq ans de journalisme nourrissent son œuvre.
En 1914, Ernest Hemingway rêve de participer à la Grande Guerre. Mais il est réformé en raison de sa mauvaise vue. Il s'engage comme volontaire de la Croix-Rouge. Le 8 juillet, il se trouve dans une tranchée avec trois hommes quand un obus autrichien tombe sur eux. Les jambes d'Hemingway sont criblées d'éclats. Il parvient à hisser le seul survivant sur son dos et à le porter sous le feu ennemi. 
le jeune Hemingway regagne son pays en janvier 1919. On accueille en héros le premier Américain à revenir blessé du front italien. A Chicago, il fait la connaissance de Sherwood Anderson, écrivain en vogue qui prône la révolution des lettres américaines par le dépouillement du style. Anderson a vécu à Paris et encourage Hemingway à l'imiter. 
Il rencontre aussi Elizabeth Hadley Richardson, une jolie rousse de huit ans son aînée. Ils se marient en septembre 1921.
Il suit le conseil d'Anderson et se fait engager comme correspondant en Europe du Toronto Star, décidé à faire ses débuts littéraires dans la ville des Lumières. 
Sherwood Anderson lui a remis des lettres de recommandation à l'attention de ses amis Gertrude Stein, Sylvia Beach, Ezra Pound et James Joyce. Autant dire l'avant-garde de la petite colonie anglo-saxonne. 
En 1919, les Etats-Unis ont ratifié l'amendement sur la prohibition de l'alcool. Pour les artistes américains, les Etats-Unis ne sont plus synonymes de liberté mais d'hypocrisie. Et Paris symbolise la modernité. Ses terrasses de café ne désemplissent pas. Montparnasse pullule de peintres, de musiciens et de poètes. Un carrefour obligé pour tout écrivain en mal de reconnaissance. La France offre un avantage supplémentaire aux Américains : le taux de change est particulièrement intéressant.
A parcourir les capitales d'Europe pour le Toronto Star - Hem s'épuise. Cela l'empêche de peaufiner ses nouvelles et de se lancer, enfin, dans le roman. Il finit par démissionner en 1924 et mettra encore deux ans pour publier Le soleil se lève aussi
En 1927, il divorce pour épouser sa maîtresse Pauline Pfeiffer, journaliste à Vogue, puis entame L'adieu aux armes. "Pendant que j'écrivais le premier jet, mon second fils Patrick vint au monde et pendant que je récrivais l'ouvrage, mon père se tua à Oak Park, Illinois..." 
Pour oublier les fantômes d'Oak Park, le couple Hemingway s'installe à Key West, à la pointe de la Floride. En 1931, Pauline donne un troisième fils à son mari, Gregory. Quand L'adieu aux armes paraît, 80 000 exemplaires s'écoulent en quelques mois. Hemingway devient une célébrité, les journaux s'arrachent ses nouvelles, Hollywood achète les droits et l'argent coule à flots. Il entreprend la tournée des bars, adopte une armée de chats (qui reposent toujours dans le cimetière de son jardin), s'offre un bateau pour pêcher au gros dans la mer des Caraïbes.


En tant que journaliste, il a assisté, lucide, à la montée de l'extrême droite en Europe et annonce, dès 1934 : "La tragédie est proche."Ses séjours en terre ibérique lui ont fait aimer le peuple espagnol. Il va s'engager dès 1936 aux côtés des républicains : "Le fascisme est un mensonge, il est condamné à la stérilité littéraire. Un écrivain qui n'a pas le sentiment de la justice ou de l'injustice ferait mieux de se consacrer à l'édition d'un annuaire." 
Hemingway offre pour 40 000 dollars de matériel sanitaire à l'armée loyaliste et devient correspondant de guerre de la North American Newspaper Alliance pour couvrir la guerre civile espagnole.
L'écrivain retourne plusieurs fois dans Madrid assiégé, sous le feu des batteries allemandes, et y retrouve Martha Gellhorn, une correspondante de guerre "qui en a". Elle deviendra sa troisième épouse. 
Selon la petite histoire, il se serait entendu avec André Malraux, rencontré sur place : l'un écrirait sur le début de la guerre d'Espagne, l'autre sur la fin. Cette entente cordiale donnera L'espoir et... Pour qui sonne le glas
Comme Hemingway l'avait prophétisé, la victoire du franquisme a affaibli les démocraties européennes et entraîné la Seconde Guerre mondiale. Il lui faut poursuivre le combat contre les nazis. Il monte un réseau de contre-espionnage à Cuba .
On le retrouve en Normandie, immortalisé par le photographe Robert Capa lors du Débarquement. Hemingway se l'était juré : être toujours là où l'Histoire s'écrit ! Sa propre "division", composée d'admirateurs des FFI, lui permet de participer à la libération de Rambouillet.
Après la guerre, Hemingway n'est plus le même. L'action lui manque.
Ses proches décrivent un être hâbleur, gavé de succès, ivrogne, colérique et volontiers bagarreur. Martha le trouve pathétique et demande le divorce. Complètement à la dérive, il ingurgite un litre de whisky par jour et voit des nazis sans visage dans ses cauchemars. Incompris, il s'exile pour se consacrer à la pêche, à ses chats et à l'écriture. Il épouse Mary Welsh, plus dévouée, plus effacée que Martha. 
Il a découvert Cuba dans les années 1930 : l'île se situe juste en face de Key West. Son cadre lui avait inspiré En avoir ou pas, adapté au cinéma par Howard Hawks sous le titre Le port de l'angoisse .
Il achète une vaste propriété sur les hauteurs, la Finca Vigia, réplique de la Spanish House de Key West, et reçoit les stars d'Hollywood au bord de sa piscine. Son installation à Cuba attire les soupçons du FBI. Edgar Hoover, l'un des hommes les plus puissants d'Amérique, met l'écrivain sous surveillance.
Le monde littéraire le croyait fini quand Hemingway publie Le vieil homme et la mer en 1952. Ce chef-d'oeuvre de dépouillement lui vaut le prix Pulitzer. Puis la presse annonce la mort du grand écrivain dans un accident d'avion en Afrique. Cela l'amuse : il conserve les articles nécrologiques laudateurs dans un album relié en peau de lion. Les séquelles empêcheront l'écrivain de se rendre à la remise de son prix Nobel de littérature, décerné en 1954
Hemingway quitte son paradis tropical après la révolution cubaine, il ne supporte plus l'antiaméricanisme de l'île. 
Retranché dans sa maison aux airs de bunker, dans l'Idaho, il souffre d'hypertension, de diabète, d'impuissance sexuelle, d'une cirrhose, d'un début de la maladie d'Alzheimer et surtout d'une dépression. Devenu paranoïaque, il voyait des agents du FBI partout.
Hemingway met fin à ses jours peu avant son soixante-deuxième anniversaire.


STYLE :

« La plus grande difficulté, dit-il, c'était de décrire ce qui s'était réellement passé au moment de l'événement. Quand on écrit pour un journal, on raconte ce qui s'est passé et, à l'aide d'un procédé ou d'un autre, on arrive à communiquer l'émotion au lecteur, car l'émotion confère toujours une certaine vérité au récit d'un événement du jour. Mais la chose réelle, la succession mouvante des phénomènes qui produit l'émotion, cette réalité qui serait valable dans un an ou dans dix ans et, avec de la chance et assez de pureté d'expression, pour toujours, j'en étais encore loin et je m'acharnais à l'atteindre. » « J'essayais, ajoute-t-il, d'écrire en commençant par les choses les plus simples. »
C'est alors qu'il met au point son célèbre style, glacé, simple, rigoureux, qui note les faits avec une objectivité de procès-verbal. D'abord il remplace les développements psychologiques par le récit de l'action et du comportement des personnages. Puis il utilise les mots vrais, techniques. Enfin, il tisse un réseau de correspondances qui crée une ambiance climatique ou linguistique. « La prose, écrit-il, n'est pas de la décoration, c'est de l'architecture. »
Les techniques de style sont, chez Hemingway, de la même nature que les techniques de chasse, de pêche, de boxe, de tauromachie ou de stratégie. Il s'agit à la fois d'évasion et de discipline. Le style de Hemingway n'admet pas plus de chiqué que celui du torero : il passe au ras des choses comme l'autre au ras des cornes. Il est célèbre et très imité.
Ainsi, Hemingway décrit non pas une émotion, mais le geste et l'objet qui la matérialisent et la symbolisent. Ce nouveau roman, qui remplace l'analyse par la vision et met un terme à la littérature d'introspection et au romancier omniscient, doit naturellement beaucoup au cinéma.
Cette vision objective, ces gestes sans rime ni raison, ces actions sans commentaires ni projets sont ceux d'êtres perdus qui agissent à tâtons dans un univers où personne ne juge, n'espère, ne projette ni ne regrette, parce que rien n'a de sens. L'homme est réduit à ses faits et gestes, n'a plus ni espoir ni personnalité ; il ne cherche le combat que par goût du suicide, sachant que le néant – « nada » – triomphera toujours.
« Dans la pleine lumière d’un style clair, compact, sans épaisseur et transparent malgré sa densité, dans la franchise de cette prose dont un critique américain a dit que “chaque mot y était aussi frais et aussi résistant qu’un caillou ramassé au fond d’un ruisseau”, d’une simplicité dépouillée, d’une objectivité “à trois dimensions”, le message spirituel d’Ernest Hemingway prend une extraordinaire éloquence, établit le critique littéraire Marcel Brion dans son article de novembre 1954.  Il s’adresse à ce qu’il y a de plus secret et de plus universel à la fois en chaque homme.

OEUVRES 
Romans

Récits autobiographiques

Recueils de nouvelles
160 nouvelles

QUELQUES PHOTOS EN COMPLÉMENT



 Ernest en 1923

Ernest et Hardley en 1921

Gertrude STEIN devant son portrait peint par Picasso

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dimanche 10 décembre 2017

36 EME REUNION - PRESENTATION TRES COMPLETE DE "KAZUO ISHIGURO" PAR CHANTAL

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ISHIGURO KAZUO


Né le 8 novembre  1954 à Nagasaki

Quitte le Japon à l’âge de 6 ans. Sa famille s’installe à Guildford (Surrey).

Père chercheur océanographe (pétrole dans la mer du nord)



Fait des études de littérature et de philosophie.

Travailleur social à Londres et en Ecosse.

Master d’écriture créative à l’université East Anglia (1980)

Marié à une écossaise. Une fille.

Il acquiert la nationalité britannique en 1982

1995 décoré de l’ordre de l’Empire britannique pour ses services rendus à la littérature

1998 la France le fait chevalier de l’ordre des Arts et des lettres

7 romans et un recueil de nouvelles. Traduit dans 40 langues.



1982  « Lumière pâle »

1986  « un artiste du monde flottant »-  prix Whitbread Award

1989 Vestiges du jour – Booker price

1995 L’inconsolé

2000 Quand nous étions orphelins

2005 Auprès de moi toujours, classé  science fiction

2009 Nocturnes. Cinq nouvelles de musique au crépuscule

2015 Le géant enfoui, classé Fantasy, le préféré de la secrétaire de l’Académie suédoise



Travail autour de la mémoire et des souvenirs personnels ou collectifs, des  traumatismes liés à la guerre.



Il écrit le script de deux longs métrages.

. Celui de « Auprès de moi toujours » filmé par Mark Romanek en 2011.

. Celui de « La comtesse blanche » de James Ivory. Sur les rapports d’un diplomate anglais ayant perdu la vue et une aristocrate russe survivant entre petits boulots et prostitution pour aider les membres de sa belle-famille. Dans l’agitation du Shangaï de 1936.

. Il coécrit aussi avec Guy Maddin, Georges Toler, The saddest music in the world, une comédie dramatique de winnipeg, canada, Un concours de la musique la plus triste à l’époque de la grande dépression.

1884 A Profile of Arthur J. Mason, scénario pour Channel 4.

Il a également signé quatre textes de chansons pour la chanteuse de jazz américaine Stacey Kent.



Prix Nobel (845 000 euros)

Discours et interview de la secrétaire de l’académie

Romans d’une puissante force émotionnelle. A révélé un abîme sous notre illusoire sentiment de confort dans le monde. Mélange d’Austen, Kafka, Proust. Grand intégrité, universel. Compréhension du passé. Explore ce qu’il faut oublier pour survivre.

Interview BBC

« C’est un honneur magnifique, principalement parce que cela signifie que je marche dans les traces des plus grands écrivains de tous les temps, c’est une reconnaissance fantastique.  Le monde traverse une grande période d’incertitude et je voudrais que l’ensemble des prix Nobel puissent être une force positive dans le monde. Je ne me souviens pas d'une époque où nous étions aussi incertains de nos valeurs. Les gens ne se sentent pas en sécurité. Alors j'espère que des choses comme le prix Nobel permettront d'une façon de rendre le monde meilleur».

Kazuo Ishiguro revient ensuite sur le thème de prédilection de ses romans, la confrontation entre deux univers, l'un personnel et étroit, l'autre large et universel. «L'une des choses qui m'a toujours intéressé est la façon dont nous vivons dans des mondes petits et grands en même temps, explique-t-il. Nous avons tous un domaine personnel dans lequel nous essayons de trouver l'accomplissement et l'amour. Mais cela interagit toujours avec un monde plus large où les politiques, ou même les univers dystopiques, peuvent prévaloir. Cela m'a toujours intéressé, on vit dans deux mondes en même temps et on ne peut pas faire comme si l'un ou l'autre n'existait pas».

Enfin, le prix Nobel de littérature s'est réjoui de l'attention des médias autour de l'événement, alors que des hordes de journalistes attendent en bas de chez lui pour l'interviewer: «Heureusement que les médias, la presse, prennent ce Nobel avec sérieux. Je serais inquiet le jour où un prix Nobel de littérature passera inaperçu et n'intéressera pas les médias. Cela signifierait que des choses terribles sont arrivées.»

Pas grand monde n'avait parié sur Kazuo Ishiguro. Pas même ses agents littéraires. «Ils regardaient la télé sans y croire une seconde, juste parce qu'ils voulaient savoir qui serait le prochain Nobel», explique le romancier britannique au site officiel des prix Nobel. «Puis j'ai commencé à recevoir beaucoup d'appels et, à chaque fois, nous essayions de savoir s'il s’agissait d'un hoax ou d'une fake news. Mais c'est rapidement devenu certain».

Son éditeur, Faber & Faber, a également réagi, sur Twitter, se disant « ravi que Kazuo Ishiguro ait remporté le prix Nobel ». « C’est totalement inattendu. Son nom a été avancé pendant longtemps mais pas cette année », a reconnu son éditrice suédoise à la radio publique SR.

Domination des anglophones au palmarès du prix Nobel de littérature, avec 29 lauréats contre 14 francophones. Décerné pour la première fois en 1901 (à l’écrivain français Sully Prudhomme), le Nobel de littérature a récompensé, pour l’immense majorité de ses 114 récipiendaires, des romanciers, de sexe masculin (14 femmes seulement), âgés en moyenne de 65 ans.




Extrait du discours Prix Nobel 7 décembre 2017


« Me voici donc, à soixante ans passés, en train de me frotter les yeux et d'essayer de discerner dans la brume les contours de ce monde dont je ne soupçonnais pas l'existence jusqu'à hier. Trouverai-je l'énergie d'observer ce lieu inconnu, moi qui suis un auteur harassé, d'une génération intellectuellement à bout de forces ? Me reste-t-il quelque chose qui puisse aider à proposer une perspective, à introduire des strates d'émotions dans les querelles, les conflits et les guerres qui surviendront alors que les sociétés luttent pour s'adapter à ces énormes changements ?

Je devrai m'acquitter de cette tâche du mieux que je peux. Parce que je crois encore que la littérature est importante, et le sera d'autant plus lorsque nous franchirons ce terrain accidenté. Mais je compte sur les écrivains des jeunes générations pour nous inspirer et nous guider. C'est leur époque, et ils en auront l'instinct et la connaissance qui me manquent. Dans le monde des livres, du cinéma, de la télévision et du théâtre je vois aujourd'hui des talents exaltants, audacieux: des femmes et des hommes de vingt, trente et quarante ans. Donc je suis optimiste. Pourquoi ne devrais-je pas l'être ?

Mais permettez-moi de conclure en lançant un appel – si vous voulez, mon appel du Nobel ! Il est difficile de refaire le monde, mais réfléchissons du moins à la manière de préparer notre coin de l'édifice, ce coin de "littérature", où nous lisons, écrivons, publions, dénonçons, et décernons des prix aux livres. Si nous devons jouer un rôle important dans cet avenir incertain, si nous devons tirer le meilleur parti des écrivains d'aujourd'hui et de demain, je crois qu'il nous faut devenir plus divers. Cela peut se faire en deux façons.

D'abord, nous devons élargir notre univers littéraire habituel pour inclure beaucoup d'autres voix au-delà des zones de confort des cultures d'élite des pays riches. Nous devons chercher avec plus d'énergie les joyaux de cultures littéraires qui demeurent inconnues à ce jour, que les auteurs vivent dans des contrées lointaines ou au sein de nos propres communautés. Ensuite: nous devons prendre grand soin de ne pas définir ce qui constitue une bonne littérature à nos yeux en des termes trop étriqués ou trop classiques. Les écrivains de la génération à venir vont inventer toutes sortes de manières nouvelles, parfois déroutantes de raconter des histoires essentielles et merveilleuses. Nous devons nous montrer ouverts à leur égard, en particulier en ce qui concerne le genre et la forme, afin de les stimuler et de rendre hommage aux meilleurs d'entre eux. En un temps où s'accélère dangereusement la division, nous devons écouter. Des écrits et des lectures de qualité briseront les barrières. Nous trouverons peut-être même une idée neuve, une grande vision humaine, autour de laquelle nous rassembler ».





Ishiguro interview (2015)


« Il écrit difficilement. Il a écrit deux fois « Never let me go »
La Fantasy n’est qu’un vecteur pour rappeler les choses des amnésiques. Il n’a pas cherché à écrire de la Fantasy. 

« Je ne suis pas la bonne personne pour transposer mes livres sur les écrans. Les écrivains jeunes pensent qu’ils ont le temps d’écrire leur grande œuvre ; c’est le danger. Il ne faut pas attendre. La richesse qu’apporte l’âge et l’expérience quant d’autres auteurs écrivent toujours la même chose. Ecrire sur les changements culturels.

Il ne va pas chercher à écrire plus à cause du prix. Sa femme est son éditeur. Les écrivains ont besoin d’éditeurs professionnels qui soient francs.  

« Le décor change dans chacun de mes livres. Mais les thèmes sont toujours identiques.» Si une société ne veut pas se désintégrer, elle doit parfois tirer un trait sur ses années les plus sombres.»





BNF avril 2015 Interview par Florent Georesco

 A propos de la sortie de son dernier livre
LE GEANT ENFOUI 

(voir ci-dessous)



LES DEUX ROMANS JAPONAIS



LUMIERE PALE SUR LES COLLINES - 1982



Nagasaki après la guerre. L’histoire de deux jeunes femmes qui se lient d’amitié. L’une, amie d’un soldat américain, espère partir en Amérique avec son fils. L’autre après son divorce, partira vivre en Angleterre. Sa fille japonaise se suicidera.

 Roman écrit dans le cadre de son master d’écriture.


Extrait du discours Prix Nobel

 « Puis un soir, pendant ma troisième ou quatrième semaine dans cette petite chambre, je me retrouvai en train d’écrire sur le Japon, avec un sentiment d’urgence d’une force inédite – sur Nagasaki, la ville de ma naissance, aux derniers jours de la Seconde Guerre Mondiale.

Ce fut, je dois le souligner, une surprise pour moi. Aujourd’hui, la tendance dominante pousse un jeune auteur débutant au bagage culturel métissé à explorer ses racines d’instinct, pour ainsi dire. Mais c’était loin d’être le cas alors. L’explosion de la littérature “multiculturelle“ n’aurait lieu que quelques années plus tard en Grande-Bretagne. Salman Rushdie était un inconnu dont le seul roman publié était épuisé. Les étrangers comme Gabriel Garcia Marquez, Milan Kundera ou Borges restaient des auteurs confidentiels, leurs noms n’évoquaient rien, même aux lecteurs passionnés.

Ces mois furent décisifs pour moi, dans la mesure où sans eux, je ne serais jamais devenu écrivain. Depuis, j’y ai souvent repensé et je me suis demandé: qu’est-ce qui m’avait pris ? D’où venait cette curieuse énergie ? J’en ai conclu qu’à ce point précis de mon existence, je m’étais engagé dans un acte de préservation d’une urgence extrême. Pendant toute mon enfance, bien avant de songer à créer des mondes fictionnels en prose, je m’affairais à construire dans mon esprit un lieu riche en détails qui s’appelait “le Japon“ – un lieu auquel j’appartenais en quelque sorte, où je puisais un certain sens de mon identité, et ma confiance en moi. Le fait que je n’étais jamais retourné physiquement au Japon pendant cette période ne servait qu’à rendre ma propre vision du pays plus vivace et personnelle. D’où le besoin de préservation ».



Extraits

« Les anglais ont une théorie de prédilection selon laquelle notre race a l’instinct de suicide et s’estiment dés lors dispensés de toute autre explication. »

« On ne devrait pas oublier si vite les liens anciens. Il est bon de jeter parfois un regard en arrière ; cela aide à avoir une vision d’ensemble ».

« Les enfants deviennent adultes, mais ils ne changent pas beaucoup ».

« De notre temps, on enseignait aux enfants des choses déplorables, des mensonges de l’espèce la plus nocive. Pire encore, on leur apprenait à ne pas ouvrir les yeux, à ne rien remettre en question. Voilà pourquoi le pays a été plongé dans le désastre le plus funeste de son histoire. Vous dépensiez votre énergie en faveur d’une mauvaise cause »
 
UN ARTISTE DU MONDE FLOTTANT – 1986

Entre octobre 1948 et juin 1950. Evolution de la peinture  « du monde flottant » sous influence de la guerre et de la situation de l’économie. Les artistes dont la peinture est jugée anti-patriotique sont mis en prison jusqu’à la fin de la guerre. La peinture classique est jugée décadente par la génération montante. Evolution de la société. Persistance et ampleur de la pénurie longtemps après la capitulation. Suicides.



Extrait du discours Prix Nobel

« Pendant quelque temps j'avais été assez fier de mon premier livre, mais ce printemps-là, un sentiment d'insatisfaction me taraudait. Il y avait un problème. Mon premier roman et mon premier scénario pour la télévision avaient trop de similitudes. Il ne s'agissait pas du sujet, mais de la méthode et du style. Plus j'y réfléchissais, et plus mon roman ressemblait à un scénario – dialogue plus indications. Rien de grave, jusqu'à un certain point, mais je souhaitais à présent écrire une fiction qui ne soit efficace que sur la page. À quoi bon écrire un roman qui ne procure rien de plus au lecteur que ce qu'il peut éprouver en allumant son poste de télévision ? Comment la fiction écrite pouvait-elle espérer de survivre face à la puissance du cinéma et de la télévision si elle n'offrait pas quelque chose d'unique, une oeuvre que les autres formes de création n'étaient pas capables de réaliser ?

Vers cette époque (printemps 1983) j'entamai la lecture du premier volume d'À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. La première partie, Combray, me captiva totalement. Je la lus et la relus encore. Mise à part la beauté pure de ces passages, je fus fasciné par la manière dont Proust enchaînait les épisodes. L'ordre des événements et des scènes ne respectait pas les exigences habituelles de la chronologie, ni celles d'une intrigue linéaire. Au lieu de cela, les associations de pensée décousues, ou les caprices de la mémoire, semblaient entraîner le récit d'un épisode à l'autre. Parfois je me surprenais à me demander : pourquoi ces deux moments sans lien apparent étaient-ils placés côte à côte dans l'esprit du narrateur ? Je vis soudain comment composer mon second roman d'une façon plus libre, très intéressante; cela créerait une richesse sur la page, et introduirait des mouvements internes impossibles à capter sur un écran. Si je pouvais évoluer d'un passage à l'autre en fonction des associations de pensée du narrateur et de la fluctuation des souvenirs, je réussirais à composer une oeuvre à la façon d'un peintre abstrait qui choisit l'emplacement des formes et des couleurs sur une toile. Je pouvais juxtaposer une scène survenue deux jours auparavant à une séquence remontant à vingt ans, et demander au lecteur de méditer le rapport entre les deux. De cette manière, pensais-je, il me serait possible de laisser entrevoir les multiples strates du déni et de l'aveuglement qui brouillaient la perception que chacun de nous a de son moi et de son passé ».





Extraits

« Quel besoin de s’excuser par la mort, il n’y a aucune honte à soutenir son pays s’il est en guerre. Les jeunes, les braves meurent pour des causes stupides, et les vrais coupables sont toujours des nôtres ».

« Le fait que les gens éprouvent la nécessité d’exprimer ouvertement et énergiquement leurs opinions, c’est une chose salutaire ».

Définition du monde flottant : « Les plus belles choses vivent une nuit et s’évanouissent avec le matin. C’est ce que les gens appellent le monde flottant ».

« Nous sommes la génération montante. Dans toutes les couches de la société, il y a des gens comme nous. Le monde, c’est la misère qui augmente, les enfants affamés et malades. A une époque pareille, il est indécent de la part d’un artiste de se cacher dans son trou pour fignoler ses tableaux de courtisanes ».

« J’ai parfois la nostalgie du passé, mais quand je vois notre ville reconstruite, la rapidité avec laquelle le vie a repris…Quel qu’erreurs qu’aient commises notre nation dans le passé, il semble qu’une nouvelle chance lui est donnée d’améliorer son sort. On ne peut que souhaiter à ces jeunes gens de réussir ».



LES VESTIGES DU JOUR - 1989


Son roman le plus connu, (1989), porté au cinéma en 1993 par James Ivory avec Anthony Hopkins et Emma Thompson. L’histoire se déroule entre 1922 et juillet 1956. Il a participé à son adaptation au cinéma.

En 1995, il expliquait être souvent ramené à l’une ou l’autre de ses identités. Ses premiers romans situés au Japon étaient, en outre, davantage perçus comme des reconstitutions historiques que comme des fictions universelles. Avec Les Vestiges du jour, il  pensait que s’il écrivait  un livre situé en Grande-Bretagne,  cela s’estomperait largement, mais parce que Les Vestiges du jour fixent la Grande-Bretagne dans un moment particulier de l’histoire, il dit s’être ensuis heurté aux mêmes écueils ». ‘Entretien avec  l’International Herald Tribune.)


Extrait du discours Prix Nobel


" Mars 1988. J'avais 33 ans je venais – du moins je le croyais – d'achever mon troisième roman. Le premier dont le cadre n'était pas japonais – mon Japon personnel ayant perdu de sa fragilité grâce à l'écriture de mes livres précédents. En réalité mon roman suivant, qui devait s'appeler Les vestiges du jour, paraissait anglais à un point extrême – mais, espérais-je, pas dans le style de nombreux écrivains britanniques de l'ancienne génération. Au contraire de la plupart d'entre eux, supposais-je, je ne partais pas du principe que mes lecteurs étaient tous anglais, dotés d'une connaissance innée des subtilités et des préoccupations anglaises. À présent, des écrivains tels que Salman Rushdie et V.S. Naipaul avaient ouvert la voie à une littérature plus internationale, tournée vers l'extérieur, qui ne revendiquait pas la centralité de la Grande-Bretagne, ni son importance systématique. Leur oeuvre était post-coloniale dans le sens le plus large du terme. Je voulais, comme eux, créer une fiction “internationale“ qui franchirait aisément les frontières linguistiques et culturelles, même en écrivant une histoire située dans un monde qui paraissait typiquement anglais. Ma version de l'Angleterre serait en quelque sorte une version mythique dont les contours, j'en étais persuadé, étaient déjà présents dans l'imagination de beaucoup de gens dans le monde, même si certains n'avaient jamais visité le pays.

Le personnage principal du roman que je venais de terminer était un majordome anglais qui se rend compte trop tard qu'il s'est trompé de valeurs morales pendant toute sa vie; et qu'il a consacré ses meilleures années à servir un sympathisant nazi; qu'en évitant d'assumer une responsabilité morale et politique dans son existence, il a gâché cette vie au sens le plus profond du terme. Plus encore: dans son désir de devenir le domestique parfait, il s'est interdit d'aimer la seule femme qui lui tient à coeur, et d'être aimé par elle.

J'avais relu mon manuscrit à plusieurs reprises, et j'étais assez satisfait. Mais le sentiment lancinant qu'il manquait quelque chose persistait. 

Quelque temps auparavant, j'avais décidé sans réfléchir que mon majordome anglais conserverait ses défenses émotionnelles, qu'il parviendrait, grâce à ce bouclier, à se cacher de lui-même et de son lecteur jusqu'au bout. Je comprenais à présent que je devais revenir sur cette décision. Juste un moment, vers la fin de mon livre, un moment que je devrais choisir avec soin, je devrais percer son armure. Faire entrevoir un désir immense et tragique.

Je dois préciser qu'en de multiples occasions, les voix des chanteurs m'ont enseigné des leçons essentielles. Ici, je me réfère moins aux paroles qu'au chant lui-même. Nous le savons, une voix humaine qui chante est capable d'exprimer un mélange d'émotions d'une complexité insondable. Au cours des années, divers aspects de mon écriture ont été influencés par Bob Dylan, Nina Simone, Emmylou Harris, Ray Charles, Bruce Springsteen, Gillian Welch et mon amie et collaboratrice Stacey Kent. Je percevais quelque chose dans leurs voix, et je me disais: "Ah oui, c'est ça. C'est ce que je dois saisir dans cette scène. Une sensation très proche de cela." Souvent, c'est une émotion que je ne peux formuler avec des mots, mais elle est là, dans la voix du chanteur, et je sais dans quel sens je dois aller ».



Stevens

La dignité des grands majordomes est analogue à la beauté d’une femme et il est vain d’essayer de l’analyser. Les grands majordomes sont grands parce qu’ils ont la capacité d’habiter leur rôle professionnel. Les habitants de l’Europe continentale ne peuvent pas être des butlers parce qu’ils appartiennent à une race incapable de cette maîtrise de soi qui est propre aux anglais. Le prestige du majordome est lié à la valeur morale de l’employeur. Chacun de nous nourrissait le désir de contribuer à la création d’un monde meilleur. Le chemin le plus sûr était de servir les grands personnages de notre époque entre les mains de qui se trouvait le sort de la civilisation. Les gens du village lui répondent que la dignité n’est pas seulement pour les gentlemen : « Le pays où nous vivons est un pays démocratique. Nous nous sommes battus pour lui. Nous devons tous jouer notre rôle ».

 A propos du renvoi des deux jeunes filles juives, Miss Kenton : pourquoi faut-il toujours que vous fassiez semblant ? Stevens : nous ne devons pas nous soumettre à nos penchants et à nos sentiments, mais aux vœux de notre employeur. Lorsqu’on commence à examiner le passé en y cherchant de tels tournants, on a tendance avec le recul à trouver partout ce que l’on cherche. Ce n’est que rétrospectivement que l’on peur identifier ces tournants. Aucun indice ne révélait à l’époque que des incidents d’allure anodine rendraient des rêves entiers à jamais impossible.


Lord Darlington

Il jugeait que  la démocratie convenait à une ère révolutionnaire. Le monde était devenu trop compliqué pour le suffrage universel. A Lewis qui lui reproche d’être un rêveur naïf il répond que le professionnalisme c’est parvenir à ses fins par la tricherie et la manipulation : on fait son choix par souci de son intérêt. « J’ai livré cette guerre pour préserver la justice dans le monde ».


Humour

La déception de l’acheteur américain : « c’est bien une véritable demeure anglaise d’antan, non ? J’ai payé pour ça. Et vous, vous êtes un véritable butler anglais à l’ancienne ; vous êtes authentique, non ?

Stevens s’essayant au badinage. Les considérations sur l’importance  de l’argenterie : critère public de la bonne tenue d’une maison. Les scènes cocasses entre Stevens et Miss Kenton.



L’INCONSOLE - 1995

Dans une ville d’Europe centrale, la visite d’un pianiste célèbre est une aubaine pour  les habitants. Ils le sollicitent pour résoudre leurs problèmes personnels. Les histoires de chacun d’entre eux s’entremêlent à celle de la  vie du pianiste.

« J’essaie de m’extérioriser. J’ai commencé avec des romans prudents, puis plus expérimentaux comme pour ce livre. La raison de ce bond : j’étais jeune jusqu’Aux vestiges du jour. Je pensais important de cartographier notre avenir et de déterminer les bons principes. d’être dans l’abstrait sur les valeurs qui peuvent nous guider, mais avant il fallait tracer notre avenir et déterminer les bonnes valeurs. Vers 40 ans, il me semblait que c’était une façon naïve de voir les choses. Il n’était pas en symbiose avec ce que je vivais. Ce que nous faisons dépendait du hasard. Des portes s’ouvraient et se fermaient. J’ai alors vu un nouveau modèle, un vent qui nous soulevait et nous laissait sur le sol. Nous avons travaillé pour avoir une  certaine dignité. Je n’étais pas satisfait de cette hypothèse dans Vestiges du jour. Je voulais écrire sur la vie incontrôlable et absurde. «L’inconsolé » est moins contrôlé. »

En 1997, Kazuo Ishiguro  sur France Culture dans l’émission Un livre des voix pour parler de son nouveau livre, L’inconsolé. A propos de la dimension onirique de l'ouvrage, il affirmait : “Je ne m’intéresse pas au rêve en tant que tel. [...] Ce que je fais dans ce livre, c’est que je me sers de certaines des techniques qu’utilise l’esprit rêvant, pour raconter une histoire.”Le romancier donne ensuite des exemples de techniques utilisées pour créer de nouvelles possibilité de narration : “Par exemple, dans un rêve, vous êtes dans une voiture devant un immeuble. Pourtant vous pouvez voir ce qui se passe à l’intérieur de l’immeuble avec force, précision et clarté, alors que vous n’y êtes pas. Ou bien encore, on peut rencontrer quelqu’un qu’on ne connaît pas, un étranger complet, mais dans la seconde qui suit la rencontre, on connaît toute sa vie, toute sa biographie". Ces situations, bien qu’étant impossibles, sont pourtant familières pour tout un chacun, "nous les avons rencontrées les uns et les autres dans l’univers de nos rêves". Et il poursuit en ces termes : « Pour moi, cette technique ouvre des possibilités nouvelles parce qu’elle donne le moyen d’exprimer des relations, des émotions, des choses que l’on ne peut pas exprimer avec les techniques classiques d’écriture ».)



 QUAND NOUS ETIONS ORPHELINS  - 2000
 Londres et Shangaï années 1930-1958.
Aventure d’un détective dont les parents ont disparu de façon énigmatique dans la concession internationale du vieux Shangaï. Avant la seconde guerre mondiale, il décide de retourner dans la ville de son enfance. Evoque l’espoir lors de la création de la Société des Nations, signe que les forces de la civilisation l’avaient emporté. Rappel de la responsabilité des anglais dans l’importation de l’opium ; leur absence de compassion vis-à-vis des réfugiés chinois en guerre avec le Japon. Déni de responsabilité de toute la communauté occidentale.

 Extraits
« L’enfant vivant au milieu des différentes nationalités serait moins méchant, devenu homme, avec les autres. Mais, les gens ont besoin de se sentir une appartenance à une nation, à une race. Les gens disent qu’ils ont des principes, mais très peu en ont vraiment ; ils cèdent à la complaisance ».

« Quand nous avons la nostalgie nous nous rappelons un monde meilleur que celui que nous découvrons en grandissant et nous désirons que ce monde meilleur revienne ».

«Peut-être est-il des gens capables de vivre leur vie sans l’entrave de tels tourments (le sentiment d’une mission à accomplir), mais notre destin est d’affronter le monde comme des orphelins que nous sommes, pourchassant au fil de longues années les ombres de parents évanouis. A cela, il n’est d’autre remède que d’essayer de mener nos missions à leur fin du mieux que nous pouvons, car aussi longtemps que nous n’y sommes pas parvenus, la quiétude nous est refusée."



AUPRES DE MOI TOUJOURS - 2005 


Trois enfants élevés dans une institution anglaise dans les années 1990. Ces enfants sont destinés à devenir des donateurs à l’âge adulte, jusqu’à leur mort.

Le roman, fable de science-fiction, a été nommé en 2005 au Booker Prize, au Arthur C. Clark Award et au National Book Critics Circle Award. Le Time Magazine l'a désigné comme le meilleur roman de la décennie et l'a placé dans les 100 meilleurs romans modernes jamais écrits.

« Première expérience où il se repose sur la science-fiction. Les enfants resteraient jeunes toute leur vie. Comment faire pour passer par toutes les expériences, la cruauté de la condition humaine, le processus du vieillissement. Je n’y arrivais pas. A la troisième tentative, j’ai pensé que si j’osais utiliser les motifs de la science-fiction j’y arriverais. D’où la création des clones. J’avais besoin des ingrédients de la science-fiction, je devais prendre des décisions artistiques et je me suis retrouvé dans un territoire où je n’avais pas l’intention d’aller. J’étais moins intéressé par le thème du clonage en lui-même que par le fait de m’en servir comme arrière-plan pour m’interroger sur ce qui est vraiment important, ce qui compte réellement dans une vie. L’histoire traite donc avant tout de l’amitié, de l’amour et de ce que vous choisissez de faire du temps qui vous est imparti."



NOCTURNES – 2009

Cinq nouvelles de musique au crépuscule.
Crooner

Les touristes sont obsédés par la tradition et le passé. Ils veulent une musique pas trop moderne, mais ils supportent aussi modérément le classique. Le public doit devenir une vieille connaissance, quelqu’un devant qui le musicien peut se produire, il faut penser à son mode de vie.

Advienne que pourra

Une femme qui ferait surgir cet autre moi, celui qui a été pris au piège à l’intérieur.

Les collines de Marven

L’industrie de la musique. Nostalgie de la jeunesse. Les changements des personnes, la prétention de ceux qui pensent avoir réussi et qui parlent avec une nouvelle voix « universitaire ». Les gens ne sont pas différents. Nous attendons tous la même chose de la vie. Si vous rencontrez des déceptions, vous irez encore de l’avant.

Nocturnes

Peut-être la vie est-elle beaucoup plus grande que l’amour d’une personne.

Violoncellistes

Comment les amis de cœur d’aujourd’hui deviennent des inconnus demain.



 LE GEANT ENFOUI : Histoire d’Axel et de Béatrice -2015
Une brume d’oubli a frappé le pays. Un couple de personnes âgées part à la recherche de leur fils et de leurs souvenirs. Les anciens semblent moins frappés que les jeunes. Leur monde est peuplé de monstres. Dans leur pays se sont affrontés saxons et bretons. La paix est menacée par l’ambition d’un homme et le désir de vengeance d’un peuple ivre de vengeance et d’expansion.


Extraits

Les monstres étaient considérés comme un risque banal. La préoccupation des habitants, extraire la nourriture d’un sol réfractaire, enrayer la maladie porcine. Si de temps en temps, un ogre emportait un enfant, les gens devaient accepter avec philosophie.

Cette pauvre étrangère, épuisée et solitaire, obligée de poursuivre sa route (sans l’aumône des villageois) : c’est un pays chrétien qu’elle a traversé.

Est-ce la honte qui affaiblit leur mémoire ou seulement la peur ? la brume est –elle l’œuvre de Dieu, est-il en colère, pourquoi ne nous punit-il pas ?

N’est-il pas curieux qu’un homme qualifie de frère celui qui hier à peine assassinait ses enfants ?

Nous devons découvrir ce qui a été caché et affronter le passé. Il est préférable que les secrets ne soient plus gardés.

Pourquoi se battre ainsi avec la mort pour tout remerciement ? ils le font pas colère et par haine de nous.

Le massacre des innocents n’a pas été ordonné  d’un cœur léger, ils ne connaissaient aucun autre moyen d’imposer la paix. Leur mort a brisé le cercle des massacres. Voyez comme la soif de vengeance est profonde : le cercle de la haine n’est en rien écorné, mais forgé en fer.

Nous avons le devoir de haïr, même ceux qui se montrent gentils. Quand il est trop tard pour porter secours, il est encore assez tôt pour se venger.

Quelle sorte de dieu est-il donc pour souhaiter que les infamies soient oubliées et restent impunies ? Comment de vieilles blessures peuvent-elles se refermer ou une paix se maintenir pour toujours, fondée sur des massacres.

Qui sait ce qui arrivera quand des hommes à la parole facile feront rimer d’anciens griefs avec un désir neuf de terre et de conquête.





BNF avril 2015 Interview par Florent Georesco

Florent Georesco interroge Ishiguro sur les enjeux, l’articulation du plan intime et du collectif
« La première idée du livre, c’est la guerre de Yougoslavie et le génocide rwandais. J’ai grandi dans l’ombre de la Guerre froide. Nous avions peur à l’époque qu’une guerre nucléaire ne soit déclenchée. En 1989, quand on a connu la fin de la Guerre froide, beaucoup de gens de ma génération ont eu le sentiment qu’un fardeau avait disparu, et qu’on entrait alors dans une nouvelle ère magnifique. Et puis à nouveau, un grand choc. Des massacres, des camps d’extermination comme en Yougoslavie où au Rwanda. Ce qui me fascine dans ces résurgences, c’est le rôle que joue la mémoire au sein de la société. Il semblait que des mémoires obscures de vengeances, d’injustices, d’atrocités avaient dégénéré et été réveillées par le gouvernement de Milocevic. Comment les nations se souviennent-elles et par quels moyens, comment les nations oublient-elles ? La mémoire d’une nation est-elle comme la mémoire d’un individu ? Dans mes premiers livres, c’est ma mémoire que j’explorais ; c’est le déclenchement initial.

Lien de la mémoire et de la guerre. La fin de l’amnésie crée la guerre.  Où sont les banques de la mémoire. La décision est-elle facile à prendre ? Il est fasciné par ce choix, les mémoires et les oublis des individus. Puis dans ce livre les personnages savent –t-ils ce qu’a été leur vie ?

Il commence avec une idée, réfléchit au côté dramatique. Ecrit 2/3 phrases assez simples  - (depuis 1982 dans un carnet). S’il ressent des émotions intenses dans ces phrases, alors il veut les exprimer ; c’est ce qu’il recherche. Le mariage des personnages : à quel point c’est bien de se souvenir de tout, vaut-il mieux mettre au placard certains souvenirs ?

J’ai donc une histoire dans la tête et je me demande comment la contextualiser. C’est abstrait. Une trame, une communauté et tout le monde souffre d’une perte de mémoire. Dans une telle situation singulière, un vieux couple qui s’aime s’inquiète de cette perte précieuse. L’amour restera-t-il si la mémoire s’efface ? Ils partent en voyage pour détruire ce qui a effacé leur mémoire. La mémoire unifie tout un pays.

Il fait des repérages quant au genre à utiliser : science-fiction ? Livre journalistique ? Il avait besoin d’éléments surnaturels mais sans qu’ils soient trop présents. Il a travaillé avec les règles du genre Fantasy, très simples, sans aller au-delà de l’imaginaire, sans soucoupe volante. La recherche d’explications scientifiques est l’expression humaine de culpabilité.

Il a préféré le contexte de GB, avec des créatures surnaturelles (6ème S. après le roi Arthur).

Il n’est pas naturellement motivé par les histoires d’ogres et de lutins. Il ne lit pas de Fantasy contemporaines, mais des contes japonais surnaturels. Il aime travailler avec ces règles très simples, sans aller au-delà. »



Gauvin ressemble à Stevens, un homme du passé, mélancolique et ridicule. Vous avez dit « nous sommes tous des majordomes, des amnésiques. Avons-nous tous en nous ce côté géant ? La précarité humaine est au centre de vos livres.



« Dans une société stable, il y a des choses qui remontent de l’histoire des pays et qui mettent les gens mal à l’aise. Il vaut mieux les cacher. Quand est-ce bon ou non de le faire, c’est difficile à dire. Il prend l’exemple des USA. Tous les jours, il se passe quelque chose, des tensions existent. A cause de la ségrégation, c’est un géant enfoui pour eux. Il y a un débat : prenons cette partie de l’histoire et sortons-la des manuels scolaires et la tension disparaîtra. On peut dire tout au contraire que c’est à cause du silence que persistent ces tensions : se souvenir ou oublier ?

Il existe des géants enfouis en France, quels sont-ils ? En cas d’erreur dans la réponse, la guerre peut survenir. Si on laisse le souvenir enfoui, peut-être que ça ira bien. Il en est de même dans toute relation qui dure : oublions ceci ou cela pour la sauvegarde de la relation, même si l’authenticité de la relation disparaît. Donc, nous sommes tous des majordomes si dans nos relations familiales nous avons des géants enfouis. A quel moment faut-il le réveiller ? Il n’y a pas de réponse nette. »



Sur la forme : C’est le premier livre, où il parle à la  troisième personne. Avant, c’était un - je - toujours accompagné d’un – tu- .

 « Je m’intéresse à la question du souvenir et de l’oubli au niveau de l’individu. C’est à la mémoire d’une personne. Si je veux envisager la question pour la société, une nation, je ne dois pas limiter mon propos au point de vue d’un individu, mais en traitant le problème dans la société pour faire basculer ce point de vue. C’est moins confortable mais pour ce projet c’était nécessaire. Sur le jeux du je et du tu : C’est important que le narrateur puisse toujours s’adresser à un tu, « you », au lecteur ; cela l’implique en qualité de lecteur : le narrateur s’adresse à moi. Mais le narrateur ne s’adresse pas au lecteur lorsqu’il dit –you-.
Dans Vestiges du jour, Stevens gâche sa vie à cause de sa vision étriquée. Il ne pouvait pas s’adresser à quelqu’un d’autre. Alors lorsqu’il dit « you », il s’adresse à un autre serviteur. Il n’arrive pas à imaginer un autre public. C’est crucial par rapport au point de vue des gens.

Dans  Auprès de moi toujours, l’effet est important. Ce n’est pas l’auteur qui s’adresse au lecteur. Il demande que vous écoutiez la conversation. C’est un élément vital pour créer cet univers limité des personnages.

Dans le Géant enfoui, c’est assez tard que j’ai changé. Au départ, le narrateur s’adresse à « you », aux innocents massacrés. Progressivement, il voulait dire qui est ce « you » à qui s’adressait le narrateur. Il savait que ce serait l’histoire de ces enfants, mais il avait un  peu peur de toucher à l’équilibre du livre. Tous les enfants sont morts. Il s’adresse à leurs fantômes. Il faut donner des indications au lecteur : à qui s’adresse le narrateur ? Aux innocents massacrés. Pour équilibrer le livre, il a changé. C’est un peu un échec dans le livre. Je n’avais pas assez de place dans ce livre. Il reviendra sur cette idée. »



Le thème de l’enfant abîmé ou mort est constant : le suicide de la fille de la narratrice  se prolonge dans un autre (Lumière pâle sur les collines). Les enfants sont abandonnés par leurs parents ou maltraités.

 « Il se pourrait que ce soit le contraire. Je ne suis pas obsédé par ce thème. Dans les parties du Monde en conflit, tant d’enfants vivent hors de cette bulle de protection. Il veut exprimer le sentiment d’innocence trahie. Certains veulent voir et montrer le Monde plus beau qu’il n’est. Pour l’enfant, c’est une déception de découvrir que le monde est plus sombre. Nous voulons garder l’enfant dans cet optimiste, mais peu à peu il faut leur faire découvrir une autre réalité. L’enfant est le symbole de notre désir que le monde soit meilleur. La nostalgie de notre innocence est une émotion très importante ; c’est bien d’y rester accroché. Je veux susciter cette émotion et que les adultes comprennent cet apprentissage que l’image est fausse. C’est l’expression d’une partie de nous. »


Tous vos livres sont différents ? Vous avez dit que chaque livre sort du précédent.



« Toutes mes histoires explorent les mêmes idées, même si je change le contexte. J’admire ceux qui arrivent à changer tout en gardant la maîtrise. Je n’ai pas voulu copier ça. Je commence avec une histoire abstraite. J’essaie de me poser la question : comment faire fonctionner cette histoire, à travers quel genre.



Un arlequin bien déguisé. Dans l’inconsolé, vous avez rompu. L’incertitude du réel. Ce qui est et ce qui n’est pas. Le narrateur triche beaucoup
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