« Le cul de Judas » est
un livre qui m’intrigue tant les portes d’entrée sont multiples.
Pour trouver un sens à ma lecture
(2ème lecture), il m’a fallu choisir.
Dans ce que j’appellerais la
partie « métropolitaine du roman », celle qui se passe à Lisbonne et
qui apparait périodiquement à des endroits divers du roman, je perçois le
narrateur réactivant sans cesse le souvenir de l’enfant qu’il était, évoluant
dans un monde éthéré, dans un « entre deux » surréaliste que
symbolise à mon sens le Jardin Zoologique.
Tapis volant, vol en rase-mottes
sont les expressions qui me viennent à l’esprit pour décrire cette vision d’un
monde onirique à la fois verticale et horizontale.
Lorsqu’il se remémore ses visites
au Jardin Zoologique accompagné de son père, quelles images surgissent dans
l’imagination de Lobo Antunes ?
D’abord celle d’un glissement horizontal
sans accroc.
« Ce qui me plaisait le plus au Jardin Zoologique c’était la patinoire
sous les arbres et le professeur de gymnastique noir, très droit, glissant en
arrière, sur le ciment, en ellipses lentes… »
Au tout début du livre, c’est ce
mouvement de glissement, de glissement en arrière, qui m’interpelle et qui
oriente ma lecture. Le glissement suppose une horizontalité sans obstacle.
C’est ce mouvement de glissement qui caractérise le monde de l’enfance du
narrateur.
Mais aussi une vision verticale
d’un monde éthéré, en apesanteur.
C’est le monde vertical des poètes,
des peintres, mais pas n’importe quels peintres, ceux de l’entre-deux, de
l’entre ciel et terre : Chagall d’abord, Giotto ensuite.
La première correspondance qui
m’a frappée est celle des « fiancées volantes » de Chagall. Dans le A
de l’abécédaire, l’image naît d’une association entre « ces mères (attablées au restaurant du
Jardin zoologique) … qui éloignaient avec
leur fourchette des ballons à la dérive, comme des sourires distraits trainant
derrière eux des bouts de ficelle comme les fiancées volantes de Chagall
traînent l’ourlet de leur robe. »
Cette analogie émerge dans le
souvenir du narrateur portant un regard sur son enfance. A ma
connaissance, « les fiancées
volantes » ne se réfèrent pas à une œuvre en particulier. Aucun
tableau de Chagall ne s’intitule ainsi. Il s’agit plutôt d’évoquer un
registre-clé dans l’œuvre de Chagall, celui de fiancés s’élançant dans un
espace éthéré symbolisant l’amour. Monde imaginé de l’insouciance, de
l’innocence et peut-être… du bonheur.
Parmi les œuvres évoquant les « fiancées »
de Chagall, je choisis deux exemples pour tenter de retrouver l’émotion du
narrateur.
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Les Fiancés sur fond bleu
Les fiancés
Image du bonheur et de
l’innocence préservée ?
Pour aller plus loin dans
l’imaginaire de l’écrivain, observons une œuvre picturale bien
antérieure à celles de Chagall : « Le vol difficile des anges » de Giotto, cité aussi par Lobo
Antunes dans le A.
Cette fois-ci, la correspondance
s’établit en ces termes : « A
cette époque-là je nourrissais l’espoir insensé de tourner un jour en spirales
gracieuses autour des hyperboles majestueuses du professeur noir, en bottes
blanches et pantalon rose, glissant dans un bruit de poulies, comme j’ai
toujours imaginé le vol difficile des anges de Giotto battant des ailes dans
leurs ciels bibliques avec l’innocence d’une littérature de foire. »
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Reprise de la vision initiale
sous forme d’espoir. L’espoir de vivre dans un monde de l’entre deux dans un
glissement horizontal permanent mais non exempt de difficultés. Vie projetée.
La seconde allusion à Chagall
apparaît quelques pages plus loin (dans le B), le jeune homme a grandi, il
cherche à poursuivre son glissement dans un monde de l’entre deux :
« A Elvas,… j’ai souhaité m’évaporer par-dessus les murailles de la ville
à la façon des violonistes de Chagall dans le bleu épais de la toile, battant
de mes ailes malhabiles tissées dans le drap militaire de mes manches jusqu’à
me poser à Paris. »
L’allusion à ce monde de l’entre
deux où le sujet survole le monde réel est plus claire.
Que peut bien évoquer ce thème chagallien ?
D’abord, comme pour les « fiancées
volantes », aucun tableau connu de Chagall ne s’appelle « les
violonistes ». En revanche, les œuvres représentant des violonistes sont
multiples. Deux tableaux peuvent toutefois correspondre à la description de
Lobo Antunes « le bleu épais de la
toile… » :
-
"le
violoniste" … d’abord
-->
- "le
violoniste bleu" ensuite.
-->
Curieusement, que l’on choisisse
l’une ou l’autre œuvre, ce qui frappe chez Chagall c’est ce flottement des
personnages dans l’air, comme s’ils étaient en lévitation. Nous sommes dans
l’univers du rêve, un univers symbolique, expression d’une réorganisation du
monde réel.
C’est peut-être cette démarche
que tente de recréer un Lobo Antunes surréaliste, à la manière de la
littérature sud-américaine.
D’un côté l’espoir du jeune
homme, de l’autre la dure réalité de la guerre coloniale.
L’espoir des autres, ceux de
Lisbonne, était de faire du jeune homme, un homme. Mais la métamorphose espérée
ne s’opérera pas. La voix de l’une des tantes étabira un constat catégorique
« Tu as maigri. J’ai toujours espéré
que l’armée ferait de toi un homme, mais avec toi, il n’y a rien à faire. »
(p. 213)
Le monde de l’entre deux
disparaîtra, faisant place à un monde de la concavité,
symbolisé par « le cul de Judas ». En portugais, cette expression
signifie tout simplement "un trou perdu", un endroit reculé, oublié de tous.
Plusieurs passages dans le livre
évoquent cette chute au fond du trou, au fur et à mesure de l’immersion du
jeune médecin dans la guerre coloniale.
En voici quelques exemples :
- « Dehors, un ciel d’étoiles inconnues me
surprenait : l’impression qu’on avait superposé un univers faux à mon
univers habituel m’assaillait parfois. » (p. 32)
- « J’appartiens sans doute à un autre lieu, je
ne sais d’ailleurs pas bien lequel, mais je suppose qu’il n’est pas si loin
dans le temps et dans l’espace que jamais je ne le retrouverai. J’appartiens
peut-être au Jardin Zoologique d’antan, et au professeur noir glissant en
arrière sous les arbres, entre cris des animaux et la clochette du vendeur de
glace. » (p. 35)
A un moment, l’entre-deux céleste
de l’enfance se transforme en un entre-deux marin symbolisant un univers auquel
on ne peut s’échapper que par la mort :
- « Nous étions tous des poissons, Nous sommes
des poissons, nous avons toujours été des poissons, en équilibre entre deux
eaux, à la recherche d’un impossible compromis entre la révolte et la
résignation… » (p. 112)
Un passage décrit avec précision
la métamorphose du narrateur, le passage d’un monde de l’entre-deux à un monde
de la concavité, du trou.
- « J’avais sauté sans transition de ma
communion solennelle à la guerre, pensais-je en boutonnant mon treillis de
camouflage, on m’a obligé à me confronter à une mort qui n’avait rien de commun
avec la mort aseptisée des hôpitaux, une agonie d’inconnus qui ne faisait
qu’augmenter et renforcer ma certitude d’être en vie et mon agréable condition
de créature angélique et éternelle et on m’a offert le vertige de ma propre fin
dans la fin de ceux qui mangeaient avec moi, dormaient avec moi, parlaient avec
moi, occupaient avec moi les nids des tranchées pendant le tir des attaques. »
(p. 147)
Dans le S, Sofia représente la
seule lueur d’espoir.
- « J’étais certain Sofia que tu souriais dans
le noir, de ce rire silencieux et mystérieux des femmes lorsque les hommes
redeviennent soudain des enfants et s’abandonnent comme des fils sans défense
et fragiles, exténués d’avoir lutté en eux contre ce qui en eux-mêmes les
révoltent. » (p. 167)
Un retour en arrière, un retour
dans un entre-deux éthéré, celui des « fiancées volantes et des
violonistes » en apesanteur est-il possible ?
Peut-on échapper au Cul de
Judas ? Ou doit-on rester au fond du trou, dans le monde à jamais clos de
la concavité extérieure et intérieure ?
Sofia disparait, sa maison est
vide, le jeune médecin militaire se trouve confronté très vite à « l’horrible concavité de l’absence. »
(p. 169)
La porte n'est peut-être pas fermée cependant... grâce à Sofia une autre monde est imaginable, celui de l'enfance avec la lucidité en plus.
« J’ai envie de vomir dans les w.-c., l’inconfort de ma mort quotidienne
que je porte sur moi comme une pierre d’acide dans l’estomac, qui se ramifie
dans mes veines et qui glisse le long de mes membres avec une fluidité huilée
de terreur. J’ai envie de retourner, bien coiffé et sain, à la ligne de départ
où un cercle de visage compatissants et affables m’attend : la famille,
les frères, les amis, mes filles, les inconnus qui attendent de moi ce que, par
timidité ou par vanité, je n’ai pas pu leur donner et leur offrir : la
lucidité sans ressentiment et la chaleur dépourvue de cynisme dont jusqu’ici je
n’ai pas été capable. » (p. 200)
Dernière allusion à cette
concavité du monde de l’Afrique colonisée :
- « la guerre est dans le cul de Judas, dans les
trous pourris, vous comprenez et non pas dans cette ville coloniale que je hais
désespérément, la guerre ce sont les points de couleur sur la carte d’Angola et
les populations humiliées, transies de faim sur les barbelés, les glaçons dans
le derrière, l’invraisemblable profondeur des calendriers immobiles. »
(p. 205)
Oserais-je dire que j’ai tenté de
m’engager dans une lecture symbolique et picturale du « Cul de
Judas »?
Pour beaucoup ce ne sera pas concluant mais pour moi cela a
facilité ma prise de repères dans une œuvre foisonnante aux interférences multiples,
dans un espace-temps à la fois écartelé et modelé par les émotions.
L’enfance, la mort, deux thèmes
majeurs dans la littérature, traités ici avec poésie, violence et ironie par un
grand écrivain.
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