Affichage des articles dont le libellé est COMMENTAIRE DE LIVRE. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est COMMENTAIRE DE LIVRE. Afficher tous les articles

dimanche 14 avril 2019

41 EME REUNION - LE POINT DE VUE DE CLAUDE SUR "LE CUL DE JUDAS" D'ANTONIO LOBO ANTUNES

Paru en 1977, "Le cul de Judas", le second roman de l'auteur portugais nobélisable, Antonio Lobo Antunes, aujourd'hui âgé de 76 ans, est un livre touffu qui invite le lecteur à partager les désillusions d'un homme revenu de la guerre en Angola, hanté par les atrocités qu'il a pu y voir et auxquelles il a pu participer, vivant à présent seul car récemment séparé de sa femme, en rébellion contre le système salazariste et la bourgeoisie portugaise confite dans la religion, les traditions et les faux-semblants, jetant un regard d'une ironie cruelle sur la vie banale et médiocre de ses compatriotes - "un peuple de petits employés qui ronflent au milieu de plats argentés et de napperons en crochet".
Comment ne pas voir un récit autobiographique dans cette dérive qui nous conduit du parc zoologique de son enfance - un univers onirique, hors du temps, où les odeurs puissantes des animaux se conjuguent avec le souvenir de la figure de ce patineur noir, allégorie d'une certaine innocence -  au bar à rencontres dans lequel l'homme drague, avec des mots avinés et une tendresse maladroite, une femme dont on ne connaîtra que très peu de choses et dont on observera la soumission (pécuniaire ? par pitié ?) ; une dérive du fin fond de l'Angola, théâtre d'une guerre absurde où le sordide côtoie en permanence l'ennui, où la mort et la folie rodent comme ces chiens galeux africains, jusqu'à son horizon actuel de solitude ?
L'enfance comme un marqueur pour toute une vie, cette expérience de la guerre, comme un autre marqueur profond, la dépression, la recherche sans illusions de l'amour, le regard sur soi, aussi cruel et sans concessions que le regard porté sur les autres, coincés dans une vie morne : voilà la face sombre de l'univers de Lobo Antunes traduit dans un style unique qui peut paraître par endroit pesant, forcé, dérangeant, dans lequel surgissent des pépites comme autant de fulgurances, où l'humour, toujours noir, n'est pas absent.


Lobo Antunes nous associe à une autre "Recherche du temps perdu", infiniment plus douloureuse, amère, désespérante que celle de Proust, à une prose aux accents baudelairiens des "Fleurs du mal".
Un livre essentiel.   


RENDEZ VOUS AVEC CLAUDE SUR : 

  http://pergame-shelter.blogspot.com/

vendredi 12 avril 2019

APPROCHE PICTURALE ET SURRÉALISTE DU CUL DE JUDAS : DE L'ENTRE-DEUX DE L'ENFANCE A LA CONCAVITE DE L'ENFER DE LA GUERRE - PAR GERARD


« Le cul de Judas » est un livre qui m’intrigue tant les portes d’entrée sont multiples.
Pour trouver un sens à ma lecture (2ème lecture), il m’a fallu choisir.

Dans ce que j’appellerais la partie « métropolitaine du roman », celle qui se passe à Lisbonne et qui apparait périodiquement à des endroits divers du roman, je perçois le narrateur réactivant sans cesse le souvenir de l’enfant qu’il était, évoluant dans un monde éthéré, dans un « entre deux » surréaliste que symbolise à mon sens le Jardin Zoologique.
Tapis volant, vol en rase-mottes sont les expressions qui me viennent à l’esprit pour décrire cette vision d’un monde onirique à la fois verticale et horizontale.
Lorsqu’il se remémore ses visites au Jardin Zoologique accompagné de son père, quelles images surgissent dans l’imagination de Lobo Antunes ?

D’abord celle d’un glissement horizontal sans accroc.
« Ce qui me plaisait le plus au Jardin Zoologique c’était la patinoire sous les arbres et le professeur de gymnastique noir, très droit, glissant en arrière, sur le ciment, en ellipses lentes… »
Au tout début du livre, c’est ce mouvement de glissement, de glissement en arrière, qui m’interpelle et qui oriente ma lecture. Le glissement suppose une horizontalité sans obstacle. C’est ce mouvement de glissement qui caractérise le monde de l’enfance du narrateur.

Mais aussi une vision verticale d’un monde éthéré, en apesanteur.
C’est le monde vertical des poètes, des peintres, mais pas n’importe quels peintres, ceux de l’entre-deux, de l’entre ciel et terre : Chagall d’abord, Giotto ensuite.

La première correspondance qui m’a frappée est celle des « fiancées volantes » de Chagall. Dans le A de l’abécédaire, l’image naît d’une association entre « ces mères (attablées au restaurant du Jardin zoologique) … qui éloignaient avec leur fourchette des ballons à la dérive, comme des sourires distraits trainant derrière eux des bouts de ficelle comme les fiancées volantes de Chagall traînent l’ourlet de leur robe. »
Cette analogie émerge dans le souvenir du narrateur portant un regard sur son enfance. A ma connaissance, « les fiancées volantes » ne se réfèrent pas à une œuvre en particulier. Aucun tableau de Chagall ne s’intitule ainsi. Il s’agit plutôt d’évoquer un registre-clé dans l’œuvre de Chagall, celui de fiancés s’élançant dans un espace éthéré symbolisant l’amour. Monde imaginé de l’insouciance, de l’innocence et peut-être… du bonheur.

Parmi les œuvres évoquant les « fiancées » de Chagall, je choisis deux exemples pour tenter de retrouver l’émotion du narrateur.
-->



 Les Fiancés sur fond bleu

                                                  Les fiancés


Image du bonheur et de l’innocence préservée ?

Pour aller plus loin dans l’imaginaire de l’écrivain, observons une œuvre picturale bien antérieure à celles de Chagall : « Le vol difficile des anges » de Giotto, cité aussi par Lobo Antunes dans le A.
Cette fois-ci, la correspondance s’établit en ces termes : « A cette époque-là je nourrissais l’espoir insensé de tourner un jour en spirales gracieuses autour des hyperboles majestueuses du professeur noir, en bottes blanches et pantalon rose, glissant dans un bruit de poulies, comme j’ai toujours imaginé le vol difficile des anges de Giotto battant des ailes dans leurs ciels bibliques avec l’innocence d’une littérature de foire. »

-->




Reprise de la vision initiale sous forme d’espoir. L’espoir de vivre dans un monde de l’entre deux dans un glissement horizontal permanent mais non exempt de difficultés. Vie projetée.

La seconde allusion à Chagall apparaît quelques pages plus loin (dans le B), le jeune homme a grandi, il cherche à poursuivre son glissement dans un monde de l’entre deux :
« A Elvas,… j’ai souhaité m’évaporer par-dessus les murailles de la ville à la façon des violonistes de Chagall dans le bleu épais de la toile, battant de mes ailes malhabiles tissées dans le drap militaire de mes manches jusqu’à me poser à Paris. »
L’allusion à ce monde de l’entre deux où le sujet survole le monde réel est plus claire.

Que peut bien évoquer ce thème chagallien ?
D’abord, comme pour les « fiancées volantes », aucun tableau connu de Chagall ne s’appelle « les violonistes ». En revanche, les œuvres représentant des violonistes sont multiples. Deux tableaux peuvent toutefois correspondre à la description de Lobo Antunes « le bleu épais de la toile… » : 
-       
 "le violoniste" … d’abord
 
-->




-       "le violoniste bleu" ensuite.
-->


Curieusement, que l’on choisisse l’une ou l’autre œuvre, ce qui frappe chez Chagall c’est ce flottement des personnages dans l’air, comme s’ils étaient en lévitation. Nous sommes dans l’univers du rêve, un univers symbolique, expression d’une réorganisation du monde réel.
C’est peut-être cette démarche que tente de recréer un Lobo Antunes surréaliste, à la manière de la littérature sud-américaine.

D’un côté l’espoir du jeune homme, de l’autre la dure réalité de la guerre coloniale.
L’espoir des autres, ceux de Lisbonne, était de faire du jeune homme, un homme. Mais la métamorphose espérée ne s’opérera pas. La voix de l’une des tantes étabira un constat catégorique « Tu as maigri. J’ai toujours espéré que l’armée ferait de toi un homme, mais avec toi, il n’y a rien à faire. » (p. 213)
Le monde de l’entre deux disparaîtra, faisant place à un monde de la concavité, symbolisé par « le cul de Judas ». En portugais, cette expression signifie tout simplement "un trou perdu", un endroit reculé, oublié de tous.
Plusieurs passages dans le livre évoquent cette chute au fond du trou, au fur et à mesure de l’immersion du jeune médecin dans la guerre coloniale.

En voici quelques exemples :
-       « Dehors, un ciel d’étoiles inconnues me surprenait : l’impression qu’on avait superposé un univers faux à mon univers habituel m’assaillait parfois. » (p. 32)

-       « J’appartiens sans doute à un autre lieu, je ne sais d’ailleurs pas bien lequel, mais je suppose qu’il n’est pas si loin dans le temps et dans l’espace que jamais je ne le retrouverai. J’appartiens peut-être au Jardin Zoologique d’antan, et au professeur noir glissant en arrière sous les arbres, entre cris des animaux et la clochette du vendeur de glace. » (p. 35)

A un moment, l’entre-deux céleste de l’enfance se transforme en un entre-deux marin symbolisant un univers auquel on ne peut s’échapper que par la mort :
-       « Nous étions tous des poissons, Nous sommes des poissons, nous avons toujours été des poissons, en équilibre entre deux eaux, à la recherche d’un impossible compromis entre la révolte et la résignation… » (p. 112)

Un passage décrit avec précision la métamorphose du narrateur, le passage d’un monde de l’entre-deux à un monde de la concavité, du trou.
-       « J’avais sauté sans transition de ma communion solennelle à la guerre, pensais-je en boutonnant mon treillis de camouflage, on m’a obligé à me confronter à une mort qui n’avait rien de commun avec la mort aseptisée des hôpitaux, une agonie d’inconnus qui ne faisait qu’augmenter et renforcer ma certitude d’être en vie et mon agréable condition de créature angélique et éternelle et on m’a offert le vertige de ma propre fin dans la fin de ceux qui mangeaient avec moi, dormaient avec moi, parlaient avec moi, occupaient avec moi les nids des tranchées pendant le tir des attaques. » (p. 147)

Dans le S, Sofia représente la seule lueur d’espoir.
-       « J’étais certain Sofia que tu souriais dans le noir, de ce rire silencieux et mystérieux des femmes lorsque les hommes redeviennent soudain des enfants et s’abandonnent comme des fils sans défense et fragiles, exténués d’avoir lutté en eux contre ce qui en eux-mêmes les révoltent. » (p. 167)

Un retour en arrière, un retour dans un entre-deux éthéré, celui des « fiancées volantes et des violonistes » en apesanteur est-il possible ?
Peut-on échapper au Cul de Judas ? Ou doit-on rester au fond du trou, dans le monde à jamais clos de la concavité extérieure et intérieure ?

Sofia disparait, sa maison est vide, le jeune médecin militaire se trouve confronté très vite à « l’horrible concavité de l’absence. » (p. 169)
La porte n'est peut-être pas fermée cependant... grâce à Sofia une autre monde est imaginable, celui de l'enfance avec la lucidité en plus.
« J’ai envie de vomir dans les w.-c., l’inconfort de ma mort quotidienne que je porte sur moi comme une pierre d’acide dans l’estomac, qui se ramifie dans mes veines et qui glisse le long de mes membres avec une fluidité huilée de terreur. J’ai envie de retourner, bien coiffé et sain, à la ligne de départ où un cercle de visage compatissants et affables m’attend : la famille, les frères, les amis, mes filles, les inconnus qui attendent de moi ce que, par timidité ou par vanité, je n’ai pas pu leur donner et leur offrir : la lucidité sans ressentiment et la chaleur dépourvue de cynisme dont jusqu’ici je n’ai pas été capable. » (p. 200)

Dernière allusion à cette concavité du monde de l’Afrique colonisée :
-       « la guerre est dans le cul de Judas, dans les trous pourris, vous comprenez et non pas dans cette ville coloniale que je hais désespérément, la guerre ce sont les points de couleur sur la carte d’Angola et les populations humiliées, transies de faim sur les barbelés, les glaçons dans le derrière, l’invraisemblable profondeur des calendriers immobiles. » (p. 205)

Oserais-je dire que j’ai tenté de m’engager dans une lecture symbolique et picturale du « Cul de Judas »?
Pour beaucoup ce ne sera pas concluant mais pour moi cela a facilité ma prise de repères dans une œuvre foisonnante aux interférences multiples, dans un espace-temps à la fois écartelé et modelé par les émotions.

L’enfance, la mort, deux thèmes majeurs dans la littérature, traités ici avec poésie, violence et ironie par un grand écrivain.
-->

mercredi 10 avril 2019

PROPOS DE MICHEL BAC SUR "LE CUL DE JUDAS"


Il n’est pas facile d’entrer dans ce livre ; et il faut ensuite accepter d’être secoué par un torrent tumultueux ou encore par le sac et le ressac des vagues lourdes et inépuisables du souvenir de la terreur et de la honte.  

Dans un bar de nuit de Lisbonne, à grand renfort d’alcools, le narrateur délivre à une auditrice, passive, silencieuse, et certainement bienveillante, ses souvenirs de jeune médecin confronté à la guerre coloniale d’Angola, au début des années 1970.

Le style est ambitieux, les phrases longues, au risque parfois de la boursouflure. Mais elles recèlent d’étincelantes pépites.

Le bouillonnement de ces évocations oppose d’abord le monde étriqué de Lisbonne et du Portugal salazariste aux vastes espaces de l’Afrique, par exemple ceux des « Terres de la Fin du Monde ».
Il oppose violemment la veulerie suffisante et le cynisme de ceux qui veulent la guerre, à la peur, et au dégoût de ceux qui la font, le système colonial plutôt minable à la noire misère de ceux qui ont été privés de toutes les ressources et activités qui leur permettaient de vivre.
L’auteur précise que « dans le milieu où je suis né, la définition de noir était : créatures adorables lorsqu’ils sont petits » p .162 . Ensuite, c’est une autre histoire, meurtrière.

Le sexe et la mort sont également en opposition, obsessionnellement entrelacés.
Dans la masturbation ou dans les copulations infligées aux esclaves sexuelles trouvées dans les villages à proximité des camps militaires.
Mais aussi dans le souvenir des horreurs de la guerre, qui vient systématiquement s’immiscer dans l’acte d’amour s’il se déroule hors du théâtre des opérations ; jusqu’à empêcher parfois « la jubilation molle de deux spaghettis qui se croisent ».p.106

C’est un homme  dévasté qui exprime son dégoût de soi de « sa sensiblerie », de son « auto commisération » et donc de son « égoïsme féroce » par lesquels il « continue à  blesser imperturbablement les gens ». p.84.

Rares sont les signes d’humanité dans son récit. Un officier qui pose la main sur l’épaule du médecin confronté à l’horrible blessure d’un soldat qui a sauté sur une mine. Mais surtout l’évocation de Sofia, la belle angolaise, de ses sourires et de son rire, de l’accueil qu’elle offre à son effroyable angoisse pour lui redonner le goût de s ‘abandonner à elle comme un enfant. Avant qu‘elle ne soit mise à mort, avec la cruauté traditionnelle de la PIDE, l’équivalent portugais de la Gestapo, laissant le narrateur en proie à l’irrémédiable emprise de sa lâcheté.

Ce chapitre « S » est pour moi le plus fort d’un recueil dont aucun n’est indifférent, et dont chacun recèle d’étonnantes fulgurances.

C’est d’un homme saccagé dont il est question.

Mais mis en scène par un écrivain dont l’ironie scintille d’images vives et de bonheurs d’écriture.

Ainsi la description de la famille ; les mâles, dont les graves conciliabules portaient sur « les tendres mérites des fesses de la bonne » ; les femelles qui, (après d’indescriptibles excitations ), « mangeaient la soupe du bout des lèvres comme les hémorroïques s’accommodent des tangentes des fauteuils »p.25

Comme la description de ce trou du cul du monde qu’est le poste militaire de Gato Coutinho où viennent se faire « soigner » des lépreux comparables à des créatures de Jérôme Bosch, où le café est tenu par « une espèce de blanc mou que ses efforts tordaient dans des grimaces de défécation, marié à (…) une femme apparentée à une immense fesse roulante dont même les joues avaient quelque chose d’anal et le nez ressemblait à une enflure gênante d’hémorroïde » … p.48
Un lieu assez peu propice à l’élévation spirituelle, où le lieutenant révèle « la synthèse du produit des méditations d’une vie : une bonniche que le patron ne baise pas ne s’attache jamais à une maison » p.48

Ou encore l’évocation glaçante d’un vieillir ensemble p.94, d’un loto au milieu de la jungle p.150, de ces bourgades perdues dans les immensités africaines et dans lesquelles « de rares blancs, devenus translucides de paludisme essayaient désespérément de recréer des banlieues de Lisbonne perdues, collant des hirondelles de faïence entre les fenêtres ou suspendant des lanternes de fer forgé sous les auvents des portes ; qui sème des églises pendant des siècles finit, inévitablement, par placer des vases avec des fleurs en plastique sur les frigos » …p.41.

Cet homme en a « tellement marre de la farce tragique et ridicule de ma vie »  qu’il voudrait « retourner à la ligne de départ » ou m’attend un cercle de visages compatissants et affables (…) qui attendent de moi ce que par timidité ou par vanité je n’ai pas su leur donner ou leur offrir : la lucidité sans ressentiment et la chaleur dépourvue de cynisme dont jusqu’ici je n’ai pas été capable. »p. 206. Il ne parvient pas à « expulser l’odeur pestilentielle de la guerre »p .196

Evoquer un livre d’une telle densité en quelques lignes est plutôt dérisoire. Mais, sur un sujet inépuisable, « ce que la guerre a fait de nous » Lobo Antunes offre un texte puissant, d’une prodigieuse profusion d’images ; en bref, inoubliable, et dans lequel je reviendrai.


mb 08/04/2019
-->

samedi 16 février 2019

41ÈME REUNION - COMMENTAIRE DE GÉRARD SUR LE CUL DE JUDAS

N'étant pas présent à la réunion du Square consacrée au Cul de Judas de Lobo Antunes, je me permets d'insérer ci-après le commentaire que j'avais fait après la lecture de ce livre en 2011, de cette manière j'ai l'impression de participer un peu au débat.


« LE CUL DE JUDAS » D’ANTONIO LOBO ANTUNES - 1ère lecture

"Avertissement :  
Certains passages du commentaire ci-dessous sont proches de l'article écrit dans mon blog "Contrastes et Lumière", mais ils expriment la réalité de mes impressions de lecture sous un angle un peu décalé, plus axé sur la lente progression du tragique dans le roman de Lobo Antunes.

Contexte :
A Lisbonne, une nuit, dans un bar un homme parle à une femme. Ils boivent et l'homme raconte un cauchemar horrible et destructeur : son séjour comme médecin en Angola, au fond de ce " cul de Judas ", trou pourri, cerné par une guerre sale et oubliée du monde. Un humour terrible sous-tend cet immense monologue qui parle aussi d'un autre front : les relations de cet homme avec les femmes.
Au départ, je retrouve les mêmes sensations que lors de mes précédentes tentatives de lecture de livres de Lobo Antunes, réputés difficiles d'accès. Je suis par goût personnel peu disposé à me confronter à une écriture faite d'emphase, de métaphores multiples, d'associations d'idées improbables, de ruptures dans la continuité du récit, de phrases d'une longueur labyrinthique et à une jonglerie incessante et tourbillonnante dans l'espace et le temps, des époques, des situations et des lieux.
   
Toutefois, au fil des pages, vraisemblablement attiré par le contexte de l'Afrique, continent pour lequel j'éprouve une réelle passion, le lecteur réticent que j'étais au tout début du roman ne peut s'empêcher d'être peu à peu emporté par le courant de ce fleuve rugissant d'ironie et de flamboyance, fuyant dans des tourbillons sans fins, chutant dans des cascades explosives et insondables. Bientôt même, naît en moi une réelle jubilation devant ce carnaval abracacabrantesque de métaphores surprenantes, d'allégories saisissantes, d'associations d'idées voltigeantes, qui donnent un ton sarcastique, souvent satirique et puissant au roman.
J'observe également que ce bouillonnement du style masque en réalité une grande pudeur. Plus j'avance dans ma lecture, plus j'ai la sensation de découvrir la face cachée de ce roman, la condamnation implacable d'une guerre sale ordonnée par " les seigneurs de la guerre de Lisbonne, ceux qui dans la caserne du Carmo chiaient dans leur culotte et pleuraient honteusement, dans une panique vertigineuse, le jour de leur misérable défaite, devant la mer triomphale du peuple..." (p.180) *. Guerre qui aboutit à la destruction systématique des populations et à la mort violente de militaires, à l'amputation de leurs corps, à l'anéantissement de leurs espoirs en une vie future.
Peu à peu le ton devient plus dur, le médecin militaire crache sa révolte intérieure : "Debout devant la porte de la salle d'opérations, les chiens de la caserne en train de flairer mes vêtements, assoiffés du sang de mes camarades blessés en taches sombres sur mes pantalons, ma chemise, les poils clairs de mes bras; je haïssais, Sofia, ceux qui nous mentaient et nous opprimaient, nous humiliaient et nous tuaient en Angola, les messieurs sérieux et dignes qui, de Lisbonne, nous poignardaient en Angola, les politiciens, les magistrats, les policiers, les bouffons, les évêques, ceux qui au son d'hymnes et de discours nous poussaient vers les navires de la guerre et nous envoyaient en Afrique, nous envoyaient mourir en Afrique, et tissaient autour de nous de sinistres mélopées de vampires." (p.165)
Dans sa description de la guerre coloniale et de la révolte toute intérieure de son personnage principal, Lobo Antunes excelle, son style devient alors une arme foudroyante qui balaie tout sur son passage. Le voile se lève progressivement sur la réalité toute nue de la guerre. Tous les discours de circonstance sur le patriotisme, sur le courage des vainqueurs, sur l'héroïsme et sur la défense de la patrie menacée, sont chassés d'un coup de pied rageur par ceux qui ne demandaient rien que de vivre en paix et qu'on a condamné à l'autodestruction et au meurtre pour le service des intérêts de la classe politique fasciste au pouvoir à Lisbonne et de quelques riches familles.
Mais voilà, la révolte reste intérieure et gratuite, par lassitude, par crainte, par lâcheté ? Lâcheté, le mot terrible est lâché. Arrive alors la pire des sensations, celle du mépris de soi, la destruction définitive du vivant que l'on porte en soi comme une flamme précieuse. L'émergence de ce mépris de soi constitue le point culminant du roman :
" Non, écoutez-moi, je n'ironise qu'en partie, surtout pour dissimuler l'humiliation de mon échec et la désillusion qui traverse légèrement votre silence, comme les ombres qui croisent de temps en temps, le sourire gai de ma plus jeune fille et qui me touchent au fond des entrailles, comme la goutte d'acide d'un remords ou d'un doute, je voudrais désespérément être un autre, vous savez, quelqu'un qu'on pourrait aimer sans honte et dont mes frères seraient fiers, dont je serai fier moi-même en me regardant dans le miroir du coiffeur ou du tailleur, le sourire content, les cheveux blonds, le dos droit, les muscles apparents sous les vêtements, le sens de l'humour à toute épreuve et l'intelligence pratique." (p.184)
On retrouve dans cette phrase un exemple typique du style de l'auteur et des émotions qu'il sait nous transmettre : l'expression d'une vérité tragique et une pirouette finale, ironique, qui révèle le fossé infranchissable creusé par la guerre entre un mal d'être ancré dans les profondeurs intimes de ceux "qui y étaient" et la vie "normale" d'un jeune homme portugais qui soigne son apparence pour mieux séduire, dans une société sans risques où l'aventure ultime au quotidien rime avec le flirt.
   
 A la fin du roman la métamorphose entre le civil et le combattant forcé qui n'a rien compris de ce qui lui est arrivé, s'est opérée dans des souffrances muettes jusqu'à une mort intérieure, le jeune médecin portugais est devenu : "une créature vieillie et cynique qui rit d'elle-même et des autres du rire envieux, aigre, cruel des défunts, le rire sadique et muet des défunts, le rire répugnant et gras des défunts, et en traine de pourrir de l'intérieur, à la lumière du whisky, comme pourrissent les photos dans les albums, péniblement, en se dissolvant lentement dans une confusion de moustaches." (p.171)
En définitive, j'ai aimé ce livre, parce qu'il est universel. Il concerne également tous ces jeunes appelés partis en Algérie ou ces GI's expédiés au Vietnam et qui n'ont jamais pu oublier les marques indélébiles des guerres sales.
 
Après le combat initial entre l'expression de la singularité de l'auteur et mes habitudes de lecteur, j'ai succombé au talent de Lobo Antunes. J'ai eu à faire un effort, j'ai dû sortir de mon confort de lecteur, parcourir un bout de chemin en direction d'un univers riche de multiples vérités jusqu'alors cachées ou méconnues. Et je ne le regrette pas. C'est cela aussi le plaisir de la littérature.
Merci M. Antunes et à bientôt j'espère !"

-->