Claude a rappelé dans son introduction les faits marquants de la vie, très riche, de Romain Kacew, alias Romain Gary et bien d'autres personnages/écrivains dont il a créé l'identité (Emile Ajar, bien sûr, mais plusieurs autres également) .
Nos débats ont été animés et particulièrement riches. Chacun a pu apporter ses impressions de lecture. Il ne s'agit pas ici d'élaborer un verbatim, mais plutôt d'esquisser une synthèse sur un certain nombre de thèmes qui ont émergé lors de ce dîner fort sympathique et chaleureux.
Gary : un homme et un écrivain
qui déchaîne les polémiques
Le premier constat de cette soirée est que Gary ne fait pas l'unanimité chez les honorables membres de notre Square littéraire. Rien d'étonnant à cela, puisque durant toute sa vie Romain Gary a été l'objet à la fois de louanges et de critiques sévères.
- Les thèmes du livre " La
promesse de l'aube"
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L'enfance
et la relation mère-fils
C'est le thème principal du
roman. Dès sa plus tendre enfance, la vie du héros du livre a été programmée
par une mère omniprésente, omnipotente, possessive. Il a reçu une éducation héritée
du 19ème siècle. Cette éducation l'a totalement enfermé dans un monde de rêve.
C'est le drame de Gary.Par amour pour sa mère, l'enfant cherche à être à la hauteur du destin qui lui a été tracé. " Tu seras ambassadeur de France." "Tu seras un grand artiste mon fils !"
Il commence à se lancer des défis extraordinaires. Pour conquérir une petite fille dont il est épris, l'enfant en arrive à manger la semelle de ses chaussures.
Une chose est certaine : Gary n'a pas connu son père. Il a eu des professeurs en tout, choisis par sa mère pour qu'ils le préparent à être ce qu'elle voulait qu'il devienne. Selon l'un d'entre nous, Gary n'a pas été réellement initié à la vie, il n'a pas progressé vers un destin qu'il aurait choisi de se construire lui-même. C'est bien là son drame.
Toute sa vie il cherchera à être celui dont sa mère rêvait : héros de la guerre, consul général de France, écrivain célèbre, homme aux nombreuses conquêtes féminines.
Toutefois confronté à ce destin programmé, il cherche fréquemment des échappatoires . Il invente des subterfuges, des mensonges, des supercheries... qui apparaissent à chaque fois comme des fuites devant le réel.
En tant que lecteurs, la relation mère-fils telle qu'elle est décrite dans le livre nous a interpellé. Quel parti prendre : celui de la mère (surtout si on est femme et mère), celui du fils ou de l'enfant ? Et quand on est homme comment se positionne-t-on en tant que lecteur ? Quel parti choisit-on ?
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Gary : un
mystificateur, un schizophrène ?
Nous nous sommes posé la question
de savoir si Gary, l'écrivain, dans "la Promesse de l'Aube", avait
inventé une grande partie des situations relatées dans le livre : a-t-il effectivement
mangé la semelle de sa chaussure ? A-t-il essayé de jouer des balles devant le
roi de Suède à Monaco ? A-t-il reçu au dernier moment avant de s'envoler dans
l'avion qui allait se scratcher un coup de fil de sa mère, grâce auquel il
échappe à la mort ? A-t-il réellement observé les circonstances de la mort de
ses camarades au combat pour se souvenir d'autant de détails ?
−
Pour certains d'entre nous la réponse à ces
questions est un point-clé : y a-t-il vérité, y a-t-il invention, y a-t-il
mensonge ?
Si la réponse
est oui, il y a mystification et le livre perd de sa puissance. Le lecteur ne
s'y retrouve pas, il a l'impression d'être "mené en bateau".
L'émotion n'est pas au rendez-vous. Le roman lui-même devient une illustration
première de la dépendance de Gary par rapport à sa mère. Il témoigne de l'impuissance
de l'auteur à échapper au personnage imaginaire créé par sa mère. Le roman
transpire la mystification. C'est ce qui peut rebuter certains lecteurs. En
revanche sous l'angle psychologique c'est une situation qui nous permet de nous
interroger sur notre propre relation à nos parents (nous y reviendrons), mais
on glisse alors de la littérature à la psychologie. (Rappelons qu'un écrit de
Gary a fait l'objet d'une étude de la grande psychanalyste Marie Bonaparte).
− Pour
une autre partie d'entre nous, il ne faut surtout pas prendre ce livre comme
une autobiographie, mais bien comme un roman. L'auteur exprime son imaginaire,
sa part de vérité à lui, et on ne voit pas pourquoi on ne lui reconnaîtrait pas
ce droit, alors qu'on le reconnaît à d'autres écrivains. Le danger c'est de
chercher à faire le rapprochement entre la réalité et le récit imaginé par
l'auteur. Quelle importance s'il prend ses distances avec le réel ? Gary est un
artiste pur, un créateur. Il exprime sa vision d'écrivain. Il est
"vrai" dans ses mensonges". Et alors ?
Le débat s'est prolongé avec d'excellents arguments de part et d'autre. Il est clair que sur ce point Gary n'a pas fait l'unanimité
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Gary et
les femmes
Dans le roman, Gary fait un
certain nombre de conquêtes féminines, souvent flatteuses pour l'auteur.
Tantôt il s'agit de "la plus jolie fille du quartier latin à l'époque" (p. 193), tantôt " d'une Suédoise adorable comme on en rêve dans tous les pays depuis que le monde a fait don de la Suède aux hommes " (p. 207).
Mais certains d'entre nous ont pu être choqués par les propos de Gary sur les femmes.
" Je lui donnai quelques gifles bien senties - senties par moi je
veux dire : j'ai toujours eu la plus grande difficulté à battre les femmes,
dans ma vie. Je dois manquer de virilité." Premier degré ? Deuxième degré ? Chacun appréciera.
Première certitude, Gary ne trouve pas chez les femmes qu'il rencontre un amour à la hauteur de celui qui le liait à sa mère.
On a cité aussi comme autre exemple le cas de l'adolescente qu'il rencontre en Afrique :
"
Je l'ai vue un jour marcher sur la route, les seins nus, portant sur sa tête
une corbeille de fruits.
Toute la splendeur du corps féminin dans sa tendre adolescence, toute
la beauté de la vie, de l'espoir, du sourire, et une démarche comme si rien ne
pouvait nous arriver. Louison avait seize ans et lorsque sa poitrine me donnait
deux cœurs, j'avais parfois le sentiment d'avoir tout tenu et accompli. J'allai
trouver ses parents et nous célébrâmes notre union à la mode de la tribu..."
(Ed Gallimard p. 342)Bientôt notre héros s'aperçoit que la jeune fille a la lèpre. Il la quittera en se donnant bonne conscience.
Il y a aussi la femme dont il ne parle pas : Iona, la hongroise (cela étant, il en parle quand même.)
Gary restera un éternel insatisfait avec les femmes, comment pourrait-il en être autrement quand on connaît le lien particulier qui l'unissait à sa mère ?
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Gary : un
prince des apparences, un virtuose de l'échappatoire
Un côté incontestable de Gary est
sa recherche permanente du paraître. Nos avons relevé qu'il aimait se déguiser
(CF photos de l'exposition), qu'il aimait emprunter divers pseudonymes pour
écrire des livres. A cet égard, le blouson de cuir et la casquette qu'il porte
dans "La promesse de l'aube" sont particulièrement symboliques.Nous avons mentionné l'épisode où il s'est rendu en blouson à l'enterrement de Gaulle à Colombey.
Il y a un réel paradoxe et un réelle souffrance chez Gary, qui ont été relevés par plusieurs d'entre nous : d'un côté il se veut un homme libre, de l'autre il est en rapport de dépendance quasi absolu par rapport à sa mère et au destin qu'elle lui a tracé.
Il se sent enfermé dans le monde de sa mère comme il se sentira enfermé dans le monde littéraire qui l'a catalogué une fois pour toutes. Ce fut notamment l'ennemi des germanopratins.
Catalogué également politiquement comme homme de droite, soutien indéfectible de de Gaulle en 1968. Mais, d'autres de ses écrits révèlent un autre engagement au service de grandes causes. Gary a toujours été un homme épris de justice. Cela est incontestable. Plusieurs d'entre nous ont recommandé à cet égard la lecture de " Chien Blanc ".
Face à ses adversaires, à ceux qui le critiquent, notamment en littérature, Gary ne baissera jamais les bras, il utilisera l'un des subterfuges les plus célèbres des lettres modernes en écrivant plusieurs livres sous le pseudo d'Emile Ajar. Il obtiendra une seconde fois le Goncourt avec " La vie devant soi". Belle revanche pour l'artiste, mais qui s'est peut-être pris à son propre piège !
Ecartelé entre plusieurs vies, Gary se pose la question : où est la vérité ? Est ce que j'existe vraiment ?
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Gary et la
mort
La mort est omniprésente chez
Gary. Mort de ses camarades au combat ( il sera un des rares survivants parmi
les aviateurs), mort de sa mère et enfin sa mort à lui (il se suicidera en 1980
à son domicile de la rue du Bac en se tirant une balle dans la bouche et en
ayant pris soin de s'envelopper dans un peignoir rouge).Nous avons relevé que plusieurs fois il fait allusion au suicide dans "la Promesse de l'Aube", a tel point qu'on peut se demander si sa mort n'était pas elle-même programmée dès le départ.
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Le style de Gary
A l'évidence Gary a l'écriture
facile, c'est un écrivain doué. Le passage où il évoque la promesse faite à sa
mère est sublime, il a été lu par Claude (voir son commentaire ci-dessous) :
" Etait-ce vraiment moi, ce
garçon frémissant et acharné, si naïvement fidèle à un conte de nourrice et
tout entier tendu vers quelque merveilleuse maîtrise de son destin ? Ma mère
m'avait raconté trop de jolies histoires, avec trop de talent et dans ces
heures balbutiantes de l'aube où chaque fibre d'un enfant se trempe à jamais de
la marque reçue, nous nous étions faits tant de promesses et je me sentais
tenu. Avec au coeur un tel besoin d'élévation, tout devenait abîme et chute.
Aujourd'hui que la chute est vraiment accomplie je sais que le talent de ma
mère m'a longtemps poussé à aborder la vie comme un matériau artistique et que
je me suis brisé à vouloir l'ordonner autour d'un être aimé selon quelque règle
d'or." (op. cit. p. 297)
Gary est capable de fulgurances
stylistiques, parfois son style est plus négligé, plus inégal. Il apparaît
comme un dilettante très doué, mais qui ne travaille pas suffisamment. Camus le
considérait comme un grand écrivain, il a reçu deux fois le Goncourt, mais on
lui a trouvé des défauts, parfois il a du relire ses livres sous la
pression des éditeurs, il a du supprimer
des redites ...Un exercice intéressant est de comparer le style de Gary et celui d'Ajar. Nul ne peut contester la facilité d'écriture et le talent d'un homme qui, selon ses propres dires, n'a rien de français dans ses origines.
Nous n'avons pas enfin oublié de souligner l'humour de Romain Gary et son sens de l'autodérision qui sont deux traits caractéristiques de son livre, de ses livres.
·
Conclusion
On a pu regretter le choix de
"La promesse de l'aube" comme thème de nos débats. On aurait pu
préférer "Les racines du ciel" ou "Chien Blanc", ce qui
aurait peut être donné un autre éclairage, d'autres impressions. Mais l'avenir est devant nous, suivons l'exemple de l'une de nos honorables participantes qui a lu huit livres de Gary et qui a pu certainement se faire une opinion plus complète et plus juste de cet écrivain qui n'a jamais été là où on l'attendait, qui a souvent fui pour échapper à son destin, jusqu'à la mort, peut-être programmée, mais certainement mise en scène.





