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mardi 12 juin 2018

38EME RÉUNION - SYNTHESE DES DÉBATS PAR GÉRARD

Nous avons d'abord le grand plaisir d'accueillir parmi nous Jean-Paul Dumont qui est un grand lecteur et qui lui-même, à plusieurs titres, a publié plusieurs ouvrages. C'est également un grand voyageur, qui aujourd'hui partage son temps entre Paris, le Japon et les Etats-Unis. Nous lui souhaitons tous la bienvenue au Square littéraire.

Nous avons ensuite ouvert les débats sur le livre de Marie Darrieusecq.

Photo : Michel Bac

Premier constat : une écriture qui déroute

Nos premiers propos ont eu trait à l'accessibilité du livre.
D'aucuns ont en effet éprouvé des difficultés à la lecture des premières pages, puis ils ont trouvé la clé, ou une des clés, du livre et la lecture est devenue aisée. 
Pour d'autres en revanche, les premières pages ont eu un effet séducteur, mais ils ont éprouvé ensuite une certaine lassitude.
D'autres enfin ont éprouvé une réaction de rejet.

- Ceux qui ont aimé "Bref séjour chez les vivants" ont apprécié la construction du livre, les innovations dans le style et aussi la maîtrise de Marie Darrieusecq à traduire les flux de la conscience de ses personnages dans des monologues intérieurs faits de sensations très brèves, de souvenirs fugaces, d'images, de couleurs, d'impressions désordonnées et de pensées rompues, le tout combiné dans des entrelacements labyrinthiques. Nous avons évoqué une parenté avec le nouveau roman et avec Nathalie Sarraute que Marie a rencontrée plusieurs fois.
Plusieurs d'entre nous ont trouvé que le style de l'auteure était travaillé, souvent avec brio et parfois avec poésie, comme dans l'extrait suivant.
"Elle enfile sa veste, enclenche le répondeur, Vous êtes bien chez Anne Johnson, s'il vous plait, laissez-moi un message et je vous rappellerai dès mon retour, pathétique, sa voix seule et électrique dans l'appartement vide. Les peupliers crachotent dans la cour ; côté rue les fenêtres palpitent en bleu télévision, pause bleue, variation bleu-gris, fond rouge abrupt au rythme du montage. Elle ouvre la fenêtre, secoue sa cigarette. Un silence crémeux, blanc de réverbères et de lune, l'air d'en haut qui rejoint l'air d'en bas; elle sent la terre s'incliner, s'éloigner cran par cran du soleil; et quand le bip du répondeur annonce que la bande est calée pour recevoir d'improbables messages, c'est le signal qu'elle peut se fondre dans cette nuit d'automne." (édition brochée p. 247)
- Ceux qui n'ont pu "entrer" dans le livre, ou qui l'ont quitté par désintérêt ou par épuisement (sic), ont évoqué l'utilisation de procédés stylistiques répétitifs, qui forcent le lecteur à dépasser les obstacles créés par une sorte de gymnastique des mots stérile. D'aucuns ont considéré que Darrieusecq faisait du sous-Virginia Woolf ou s'était essayée  à une pâle imitation de Joyce, deux écrivains géniaux dont Marie Darrieusecq revendique l'influence.
D'autres se sont interrogés sur l'intérêt d'écrire par exemple plusieurs pages en anglais, plusieurs passages en espagnol, sans traduction, de donner dans les onomatopées ou encore de supprimer toute ponctuation et de ne pas terminer des phrases. Ceux-là ont ressenti le procédé de manière permanente et ils ne sont pas entrés dans le livre
A croire que Marie Darrieusecq écrit pour elle plutôt que pour le lecteur. Certains d'entre nous ont considéré qu'ils avaient passé l'âge pour ce genre d'exercice de lecture et qu'ils préféraient se consacrer à la lecture d'ouvrages qui leur apportaient réellement quelque chose.


Ecrire : un renouvellement permanent

La sentence ne fut toutefois pas sans appel pour le clan du rejet car ceux qui n'avaient pas aimé "Bref séjour chez les vivants" ont pu apprécié d'autres livres de Marie Darrieusecq comme "Truismes", ou "Il faut beaucoup aimer les hommes". 
Le constat que nous avons fait à cette occasion est que Marie Darrieusecq écrit un nouveau livre à chaque fois, elle se renouvelle en permanence; ce qu'elle confirme dans le propos ci après : 
"Pour moi, le modèle, si modèle il y a, était, plus que le nouveau roman, Ulysse de Joyce. Joyce commence par Gens de Dublin, qui est d'une composition très simple et finit avec Finnegan's Wake, d'une complexité extrême. Je crois qu'en tant qu'écrivain, j'ai mûri. A chaque livre, et c'est vrai pour Truismes comme pour les autres, ce que je fais, c'est essayer d'écrire le livre que je ne sais pas écrire". Sans cela, je m'ennuie... Certains ont besoin de faire du saut à l'élastique, moi c'est d'écrire des livres que je ne sais pas écrire. A chaque fois il faut que j'invente une nouvelle forme, que j'invente un livre."("L'Humanité", 13 septembre 2001)

Ces propos et ce dessein n'ont pas convaincu tous les lecteurs du Square : "Elle s'essaie à des styles, mais ne réussit pas. Dans Truismes elle a fait du sous-Kafka."
Lorsqu'on établit des comparaisons entre Darrieusecq d'une part, et Joyce, Woolf ou Kafka d'autre part, ce n'est pas à l'avantage de la première. 
Mais à quoi bon établir des comparaisons se sont exclamés quelques uns d'entre nous. Chaque écrivain n'a-t-il pas droit à son originalité ? Après tout comparaison n'est pas raison.
Mais précisément sur la question de l'originalité de l’œuvre écrite, un point a fait débat.


Photo : Michel Bac


La polémique : une nouvelle forme "le plagiat psychique"

Le microcosme littéraire parisien a été mis en émoi par deux fois concernant Marie Darrieusecq. Celle-ci a été, en effet, à deux reprises accusée de plagiat par deux de ses collègues.
À l’automne 2007, Camille Laurens a accusé Marie Darrieussecq de « plagiat psychique », lui reprochant d’avoir « piraté » son récit autobiographique, Philippe, pour écrire un roman, Tom est mort. Au cœur de ces deux récits, la mort d’un enfant racontée du point de vue de la mère. 
Auparavant, en 1998, Marie N'Diaye, avait accusée Darrieusecq d'avoir « singé » son propre roman « la Sorcière » en écrivant « Naissance des fantômes ». 

En réplique à ces accusations, Marie Darrieusecq a publié "Rapport de police", un essai sur le plagiat qu'apparemment aucun d'entre nous n'a lu. 
Rappelons qu'aucune des deux affaires n'a été portée devant la justice. 
Mais revenons à des propos plus sérieux, en tout cas moins polémiques.

Un drame au cœur du livre

Les personnages du livre ont été évoqués avec une grande pertinence par Jean-Bernard, nous n'y reviendrons pas. 
Dans les relations qu'ils ont entre eux, ou plutôt dans leur conscience respective, le point focal est ce lien secret et indélébile qui s'est noué à la mort de Pierre, l'enfant de trois ans, un fils, un frère. 
Le thème de la mort du frère revient plusieurs fois dans le parcours littéraire de Marie Darrieusecq. 
Dans ses écrits que nous avons cités, on trouve des phrases telles que : "Etre né après un être mort ", "Mon frère n'a pas de sépulture", "Mes romans sont un tombeau". Ici, caractéristiques sont les non-dits entre les quatre femmes. Impossibilité à communiquer entre elles sur le drame qu'elles ont vécu, à la fois commun et si différemment perçu par l'une, par l'autre. Quant aux hommes John et Momo, ils se situent hors du champ, même si le père a été concerné par le drame, il est absent du livre. Les hommes n'existent que dans les pensées des femmes.
Ce qui surprend dans les liens entre ces quatre femmes, c'est cet aspect figé, cet immobilisme. Chacune reste plongée dans ses flux de conscience intérieure qui tourbillonnent sans jamais s'échapper, chacune mène sa vie comme elle l'entend, à Buenos Aires, à Paris ou au pays basque, et en même temps chacune pense aux autres. Mais il n'y a aucune vraie communication, aucune progression. On peut se demander pourquoi ?
D'après l'auteure :
"Le défi, pour moi, dans ce livre, c'était de me placer dans le cerveau de gens qui n'arrivent pas à se dire à eux-mêmes qu'ils sont très malheureux, qu'il y a eu un deuil, qu'ils ont perdu un frère, un enfant. Ils n'arrivent pas à se le dire, et moi, je dois l'écrire ! Je voulais que le lecteur entende ce non-dit. Cette famille n'est capable d'aborder ce deuil que par bribes, par souvenirs refoulés, en deçà du langage. Il fallait que je trouve une forme pour dire cet indicible. Donc, la narration est impossible. Quand on se met dans le cerveau de quelqu'un, à aucun moment on est en situation de dire : " En 1970, mon enfant s'est noyé. " On ne pense pas comme ça. Mais tout à coup, il y a une douleur, un souvenir, un parfum."
Comment faire entendre les non-dits ?
Marie Darrieusecq a-t-elle atteint son objectif ?
A chaque lecteur de trancher !

Au Square les avis sont restés très partagés, c'est ce qui a donné force et vigueur à nos échanges.


Photo : Michel Bac

lundi 11 juin 2018

38EME RÉUNION - PRÉSENTATION ECRITE DE "BREF SEJOUR CHEZ LES VIVANTS" PAR JEAN-BERNARD


Comme chacune le sait, Jean-Bernard, qui est un admirateur de Marie Darrieusecq, n'a pu être parmi nous pour nous présenter à la fois le livre et l'auteur.
Voici le texte de sa présentation écrite qui a été lue par Gérard.
  

* Les personnages

Une famille recomposée.
D’une part, les grands : Johnson, le père, un Anglo-irlandais, premier époux de la mère, parti installer des éoliennes à Gibraltar.
La mère, jamais nommée ni désignée comme telle, qui tient la maison et se fait du souci pour ses filles, qu’elle adore.
Et Momo, le nouveau mari de cette dernière, un roi du bricolage.

D’autre part les enfants, trois filles.
Jeanne, l’aînée, qui a couru le monde au titre de l’aide humanitaire et mène maintenant une vie heureuse en Argentine avec son riche époux, Diego.
Anne, la seconde, psychologiquement fragile et d’ailleurs suivie par un psy, qui  se raconte des histoires sur quelques missions spéciales, mais imprécises, qui pourraient lui être confiées.
Et enfin Eléonore, mais que tous appellent Nour, la cadette. Une adolescente qui, qui comme toutes les ados de son âge bien dans leurs baskets, court les garçons et n’est pas peu fière d’avoir été reçue à son permis de conduire. Ce qui ne l’empêche pas de vivre encore chez papa et maman, comme une gamine de dix ans qui laisse traîner le désordre dans sa chambre et la salle de bain collective.

Plus un garçon, un garçonnet plutôt, Pierre, le petit frère. Un enfant plein de joie et de vie, mais mort noyé à l’âge de cinq ans au bord de la mer sous le regard incrédule de ses sœurs. D’où d’ailleurs très probablement le titre de ce roman.

Donc famille éclatée, aux quatre coins du monde, région bordelaise, Gibraltar, Argentine, sans oublier les missions de l’aînée dans les coins les plus reculés du continent africain. Mais, entre les uns et les autres, les liens tissés depuis la petite enfance n’ont pas été rompus, même si on se revoit moins souvent. Et, par le jeu des souvenirs ou quelques échanges de cartes postales, ils restent bien vivants.

* L’histoire ici contée

A vrai dire d’histoire au sens traditionnel du terme, qui est de tracer un parcours préétabli de la première page à la dernière, il n’y en a pas vraiment dans ce roman. C’est bien plutôt le déroulé de la vie de ces personnages, au jour le jour. Non sans quelques flash-backs rythmant le glissement du temps chez les filles, les étapes de leur vie, leurs rencontres, les joies et les chagrins, les décisions qu’elles ont prises ou qu’elles n’ont pas prises.
Les parents sont là également. Mais pour l’essentiel en miroir des filles.  

Le livre nous conduit, jour après jour, sur la piste de telle ou telle, sur ses réflexions, ses émotions, ses projets. C’est finement analysé et colle bien à la personnalité propre à chacun des personnages. C’est même plutôt guilleret. Bien souvent on se surprend à sourire. Sauf à l’extrême fin ou la gorge du lecteur se serre. Mais je n’en dirai pas plus, afin de préserver le suspens.

* Les outils de narration

Même si ce roman n’était que cela, l’histoire d’une famille éclatée et de jeunes femmes et jeunes filles qui vivent et se construisent, il mériterait une mention plus qu’honorable. Puis l’on passerait à autre chose. Mais justement il n’est pas que cela, tant s’en faut, car les outils narratifs utilisés par Marie Darrieussecq et la maitrise dont elle fait preuve dans leur utilisation vous laissent le souffle coupé.

De quoi s’agit-il ? Eh ! bien, pour faire court, des flux de conscience propres à chacun des personnages. Traités par le biais de monologues intérieurs. Tantôt en style direct, le « je » du personnage qui pense, ressent, réfléchit, se parle. Et tantôt en style indirect, ce « il » d’un discret narrateur qui a réussi à se glisser dans la tête et le cœur des personnages.

Ainsi, page après page et en passant de l’une à l’autre, on avance doucement dans le brouillard initial de ces personnalités, jusqu’à la claire compréhension de tout ce que l’histoire nous raconte, de ces liens et adhérences que tisse une famille, même si famille éclatée et personnages éparpillés au quatre coin du monde. Le tout mêlé aux menus faits de la vie quotidienne, qui accrochent le regard, ou l’oreille ou encore le nez, puis qui cèdent devant les flux de pensées et d’émotions.

Qui plus est, ce qui parait être initialement le désordre d’une plume sans contrôle, est en réalité très délicatement bâti et très structuré également, avec l’objectif de nous faire connaître, pas à pas, chacun et chacune de celles et ceux qui vivent, ressentent, se souviennent. En outre, cerise sur le gâteau, ces voix intérieures, collent parfaitement aux personnalités si différentes qui se parlent à elles-mêmes.

De quoi être subjugué par la fluidité d’une langue légère et précise, allusive et si nécessaire répétitive pour cristalliser progressivement des pensées, des émotions qui se font et se défont, sautent de l’une à l’autre. ça, plutôt que de déposer des conclusions toutes faites devant le lecteur, de les lui imposer, bâties d’avance par l’écrivain avant de les lui présenter sur la page.

A y bien réfléchir, n’est-ce pas ainsi que tous nous fonctionnons ?
Réponse évidente, oui.

* En conclusion, ce roman de Marie Darrieussecq est une merveille. Et, s’agissant de la maitrise de ce genre d’outils narratifs, je ne lui vois que deux concurrents : William Gaddis dans Gothique Charpentier et James Joyce dans Ulysse ou, plus précisément, dans le monologue de Molly.


                                         Jean-Bernard Véron