Le moins que l'on puisse dire est
que Kawabata Yasunari n'a pas fait l'unanimité des participants du Square.
Certains d'entre nous ont beaucoup aimé, d'autres ont été beaucoup plus
réservés, voire très critiques.
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Pourquoi
le Nobel à Kawabata ?
Après la présentation très complète
de Chantal, la question a été posée de l'attribution du prix Nobel de
Littérature à Kawabata en 1968. Les deux raisons évoquées ont été les suivantes
: aucun écrivain asiatique n'avait encore reçu cette distinction, il devenait
politiquement correct d'en choisir un et, qui plus est, un qui corresponde à la
représentation de la tradition littéraire asiatique; par ailleurs, Kawabata
avait fait connaître officiellement qu'il était candidat à ce prix, il a
sollicité d'ailleurs l'aide de son ami Mishima. Dans une lettre du 21 mai 1961,
adressée à son ami, il s'exprime en ces termes : « Je suis confus de vous harceler avec la question du prix Nobel,
mais si je me borne à envoyer un simple télégramme, cela risque de paraître un
peu léger »…
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Des avis
très partagés
Les arguments qui ont été
développés par ceux qui ont aimé Kawabata et son roman "Le
grondement de la montagne" sont les suivants :
- Shingo, le personnage principal
du livre fait le point sur sa vie au moment où il entend le "grondement de
la montagne." Il se considère comme un vieillard, sentant sa fin proche.
Il est malade. Il est confronté à ses obsessions : la mort, la solitude et
l'amour. Il observe le monde qui l'entoure et il s'interroge sur ses relations
avec sa femme, ses enfants, ses petits enfants. Il décrit la vie quotidienne de
sa famille sous un angle assez caustique et lucide en même temps. Ses deux
enfants mariés vivent chacun des situations difficiles. Pour Shingo, elles s'inscrivent
dans un mouvement général de décadence des valeurs traditionnelles. Les couples
se séparent, les petits enfants mal dans leur peau témoignent du désastre du
couple de leurs parents. Shingo fait le constat : il n'a pas su éviter les
situations dans lesquelles se trouvent aujourd'hui sa fille et son fils.
- Seule sa belle-fille Kikuko trouve
grâce aux yeux de Shingo. Elle incarne la beauté et la pureté. Aucune
trivialité ne transparait dans cette relation subtile, fugace mais transgressive.
Et si Shingo et Kinuko sont attirés l'un vers l'autre ce n'est pas pour les
même raisons. Ils se reconnaissent.
- Quelques uns d'entre nous ont
apprécié la manière originale dont Kawabata, à travers son personnage
principal, parle de la nature, la met au cœur de la vie. Le livre semble truffé
de symboles et d'allusion à la culture du Japon. Certains d'entre nous ont
relevé le fossé existant entre la culture occidentale et la culture nippone. D’où
certainement une difficulté pour nous européens à appréhender certains
passages, certains allusions, certaines subtilités.
- La question de la traduction du
japonais au français a été posée. Comment s'approprier un ouvrage d'un auteur
japonais, à travers une traduction en français ? Qu'est-ce qui s'évapore,
qu'est ce qui reste du roman original ?
Par ailleurs, plusieurs d'entre
nous se sont interrogé sur le sens de certains mots traduits et sur la difficulté
à en comprendre le sens dans le contexte de telle ou telle phrase.
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La poésie,
le style et la nature chez Kawabata
- La poésie du "grondement
de la montagne" a fait débat. A cet égard, il est important de bien faire
la distinction entre le style de l'écrivain et la nature qu'il évoque à chaque
instant dans son livre.
- Sur le style, nous avons
relevé, des redites, des ruptures, des inégalités. Une des explications données
est que " Le grondement"
est paru sous forme de courts récits dans diverses publications. Bien entendu à
la lecture cela se sent. Plusieurs d'entre nous ont émis des critiques sur le
style. Des comparaisons avec d'autres auteurs ont permis de mettre en évidence
certaines faiblesses constatées. D'autres auteurs japonais comme Mishima ou Oé
(également prix Nobel en 1994) ont été cités.
- En revanche sur le rôle de la
nature dans la culture japonaise, il ne fait aucun doute qu'elle est
omniprésente dans la vie quotidienne, en tout cas des personnes de la génération
de Kawabata. Pour les jeunes générations c'est différent.
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Du non
intérêt … à une vraie séduction
- Quant à l'intérêt suscité par
le livre, certains d'entre nous n'en ont éprouvé aucun. Kawabata n'a pas trouvé
d'écho chez eux. Pour d'autres participants, la lecture a été aisée, mais ils
ne sont pas entrés dans le livre. D'autres ont été plus nuancés en
reconnaissant une subtilité dans l'approche de Kawabata tout en relevant une
difficulté à s'approprier certains aspects du livre : une certaine
insignifiance du quotidien, des liens qui peuvent sembler artificiels entre la
pratique de l'introspection et le passage à l'observation de la nature, des
plantes, des arbres, des animaux. Au jeu des comparaisons, tel et tel d'entre
nous a préféré Romain Gary (sous l'angle du bilan), Garcia Marquez (sous l'angle
de la poésie) ou encore Virginia Woolf.
- Ceux qui ont aimé le livre ont
relevé la puissance et l'originalité de la démarche par rapport à des
questionnements de même nature engagés par des écrivains occidentaux (Roth par
exemple…). La vie de Shingo est en effet des plus banales, mais Shingo se pose
les questions que tout homme vieillissant devrait se poser. Il fait le bilan de
sa vie à l'approche de la mort. Mais il le fait en s'inscrivant dans une
culture et dans des valeurs qui sont celles d'un peuple, d'une époque, peut-être
d'une génération et d'une classe sociale. L'impact de la guerre et de la défaite
a enfin beaucoup marqué les esprits au Japon, cela a été souligné.
L'homme finissant dans sa
solitude peut encore, de manière très fugitive, entrevoir la pureté d'un vrai
sentiment amoureux. Mais il ne peut se faire d'illusion, plus il se rapproche
de la mort et plus ce sentiment devient éphémère, il se transforme en rêve. Nous
lecteurs, nous n'avons pas toutes les clés pour entrer dans ce monde et pour le
comprendre, mais il y a néanmoins dans ce livre un questionnement universel qui
fait qu'il s'adresse aussi à nous occidentaux.
·
Le poids
des us et coutumes au Japon
Au cours de nos débats, ceux
d'entre nous qui connaissent le Japon ou qui ont des amis japonais ont mis
l'accent sur le poids des usages et des coutumes au Japon. En particulier dans
les relations matrimoniales et au sein des familles. En tant que lecteur c'est
aussi ce poids que nous sentons à chaque page du livre. Shingo vit dans un
monde clos, ses enfants aussi, sa belle-fille aussi. Il se débat entre le
sentiment qu'il a de la mort qui s'approche et un idéal de pureté et d'amour
incarné par Kinuko.
·
Conclusion
: d'autres œuvres de Kawabata à découvrir, pourquoi pas ?
" Le grondement de la montagne"
n'est peut-être pas le meilleur choix qu'il était possible de faire parmi les œuvres
de Kawabata. Chantal nous a parlé du Maître de Go, des Belles Endormies. Nous
avons aussi évoqué Kyoto, la Danseuse d'Izu et Tristesse et Beauté.
Pour ceux qui n'ont pas été
convaincus, voilà peut-être d'autres opportunités pour découvrir Kawabata.
·
Remarque pertinente concernant nos choix littéraires
au Square
Nous savons tous que, comme
Mishima, son ami, Kawabata s'est suicidé, même si le procédé utilisé a été
différent.
Le choix de livres présentant des
situations dramatiques (souffrance, suicide, torture, guerres, génocides…) semble
revenir régulièrement au Square. La question a été posée de savoir si, à
l'avenir, nous ne pourrions pas faire preuve d'une plus grande diversité dans
le choix des œuvres soumises à notre sagacité.
Nous avons pris conscience
collectivement de cette situation.
Néanmoins, le choix des deux
livres à venir s'est porté sur :
- Lisbonne, dernière marge,
d'Alexandre Volodine (pas sûr qu'on échappe aux situations décrites plus haut
!)
- Martin Eden, de Jack
London (la fin du héros n'est pas non plus des plus réjouissantes !)














