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lundi 24 mars 2014

21 EME REUNION - LES COUPS DE COEUR DE JEAN-BERNARD

JEAN-BERNARD nous a recommandé la  lecture des livres de Marie Hélène Lafon, particulièrement bien écrits :




  • MARIE HELENE LAFON

"LES DERNIERS INDIENS"

·        Poche: 176 pages

·        Editeur : Folio (27 août 2009)

·        Collection : Folio


 

"LE SOIR DU CHIEN"

·        Poche: 140 pages

·        Editeur : Seuil (5 septembre 2003)

·        Collection : Points roman

 


Dans un petit village du Cantal, Laurent, la trentaine, vit encore chez sa mère. Il rencontre Marlène, qui vient de Normandie, et dont il tombe amoureux. Ensemble, ils s'installent en haut du village, dans une maison isolée, pour des mois de bonheur lumineux. Mais bientôt leur amour se heurte au conformisme des villageois d'en bas
Un soir, leur chien se fait renverser par une voiture, Marlène rencontre le vétérinaire, et tout est changé... Dans ce premier roman à l'écriture concise, Marie-Hélène Lafon multiplie les points de vue et confronte les voix de ses personnages pour mieux faire affleurer leur part d'intimité

 

"L'ANNONCE"

·        Poche: 150 pages

·        Editeur : Gallimard (21 avril 2011)

·        Collection : Folio


 

"A Nevers, la deuxième fois, Annette et Paul avaient apporté des photos. Ils avaient eu l'idée le premier jour, en novembre. Ils ne savaient plus qui l'avait pensé et proposé d'abord. Ils avaient été du même avis ; ça aiderait pour raconter pour faire comprendre ; ils n'étaient pas seuls dans cette affaire, ils n'étaient pas neufs ; l'enfant la mère la soeur les oncles, on les imaginerait mieux, chacun de son côté, avant de les connaître en vrai.". Paul, quarante-six ans, paysan à Fridières dans le Cantal, ne veut pas finir seul. Annette, trente-sept ans, vit à Bailleul dans le Nord.
Après avoir rompu avec le père de son fils, elle doit s'en aller, recommencer ailleurs... Marie-Hélène Lafon nous raconte leur rencontre, née d'une petite annonce dans un journal, lue et découpée. C'est une histoire d'amour.


  • CLAUDIE GALLAY

"UNE PART DE CIEL"

·        Broché: 445 pages

·        Editeur : Actes Sud Editions (21 août 2013)

·        Collection : Domaine français

 


On le sait, la famille et ses non-dits, la transmission, consciente ou non, les casseroles qu'on se trimballe de génération en génération sont un formidable moteur romanesque. Tout comme la notion de terre, la puissance fictionnelle du microcosme des origines. On le sait, oui, mais Claudie Gallay le met joliment en émotions, sans jamais tomber dans l'affectation. En 2008, elle avait "trusté" la rentrée littéraire de janvier avec Les déferlantes. Dans la même veine, Une part de ciel est du genre à vous mettre une boule dans la gorge parce qu'humainement juste. (Charlotte Pons - Le Point du 11 juillet 2013)

Les souvenirs jaillissent, des histoires anciennes resurgissent, des secrets doivent être dits. On retrouve le goût de l'auteur pour l'évocation de personnages cabossés par la vie dans une France âpre et fière. Un roman d'atmosphère. (Le Figaro du 22 août 2013)

Dans son nouveau livre, l'auteur du best-seller Les Déferlantes confirme son goût pour les natures sauvages et les personnages cabossés par la vie. Un roman d'atmosphères...
Lentement mais sûrement, Claudie Gallay tisse son intrigue pour mieux ménager la surprise finale. Ses phrases sont courtes et incisives, ses mots, simples mais choisis, dans des chapitres resserrés à dessein. Cette écriture particulière a déjà séduit un grand nombre de lecteurs. On la retrouve ici, comme sa manière, accomplie, de donner vie à un monde très incarné. (Françoise Dargent - Le Figaro du 28 mars 2013).
 
Enfin Jean-Bernard nous a reparlé de livres qu'il avait évoqués lors de notre précédente réunion : Marie Darrieusecq, Bref séjour chez les vivants et Il faut beaucoup aimer les hommes; et Gothique Charpentier de William GADDIS.

21 EME REUNION - LES COUPS DE COEUR DE JOSEPH


  • CLAUDE HAGEGE

"CONTRE LA PENSEE UNIQUE"

·        Broché: 256 pages

·        Editeur : Editions Odile Jacob (12 janvier 2012)

·        Collection : SCIENCE HUM

 


Ce livre est un plaidoyer contre la pensée unique. Ce livre est un appel à la résistance. Quand l'essentiel n'est plus distingué de l'accessoire, quand les projets intellectuels de haute volée se heurtent à la puissante inertie de la médiocrité ambiante et des petits desseins, quand l'uniformisation s'installe dans les goûts, les idées, dans la vie quotidienne, dans la conception même de l'existence, alors la pensée unique domine. La langue anglaise domine le monde et sert aujourd'hui de support à cette pensée unique. Mais le français est bien vivant. Et nombreux sont ceux, de par le monde, qui en mesurent l'apport au combat de l'homme pour la liberté de l'esprit. C'est l'objet de ce livre que de proposer de nouvelles pistes pour déployer encore plus largement de nouvelles formes d'inventivité et de créativité.
 
 
 
  • Jean-Paul ENTHOVEN, Raphaël ENTHOVEN
"Dictionnaire amoureux de Marcel Proust"
 
·        Broché: 736 pages
·        Editeur : PLON (29 août 2013)
·        Collection : Dictionnaire amoureux
 Prix Fémina essai 2013
 

 
Pour chaque « entrée », les auteurs ont également pris le parti de ne pas revenir sur les aspects classiques du proustisme (il existe de nombreux dictionnaires qui s acquittent déjà, et admirablement, de cette mission), mais de pointer des bizarreries, des « angles », des « curiosa » inédites : de « A » comme Agonie, à « Z » comme « Zinedine de Guermantes », de « Datura » à « Rhinogoménol », de « Kabbale » à « Asperge », de « Plotin » à « Schopenhauer » ou « Walter Benjamin », ils se sont ainsi amusés à parler du Proust qu'ils vénèrent depuis toujours, de sa biographie autant que de son génie d'écrivain, veillant chaque fois à apporter de la « valeur ajoutée » à leur texte. Les proustiens de cœur y trouveront leur compte, ainsi que les proustologues de tête. De nombreux extraits de correspondance et de l' œuvre elle-même sont reproduits dans ce « D.A » volontairement facétieux, érudit et, espérons-le, aussi savant que divertissant.
 

21 EME REUNION - COUPS DE COEUR DE CATHERINE



  • FREDERIC MITTERAND

"RECREATION"

·        Broché: 720 pages

·        Editeur : ROBERT LAFFONT (24 octobre 2013)

PRIX DU LIVRE POLITIQUE 2014

 

" Je suis devenu ministre par surprise. J'ai essayé de faire mon boulot le mieux possible et peut-être pas trop mal, puisque j'ai tenu trois ans alors que ce n'était pas gagné au départ. J'ai raconté cette histoire bien sagement et sérieusement dans un bouquin qui a ennuyé tout le monde, Le Désir et la chance. Avec le recul, ce qui m'a plu dans cette aventure c'est d'avoir pu sauter dans la cage aux lions et observer leur férocité, leurs grognements et leurs faiblesses. Ce fut à la fois dangereux, excitant et amusant car je n'étais pas dompteur de profession mais aussi bien décidé à ne pas me faire manger. J'ai reçu pas mal de coups de griffes mais j'en suis quand même sorti sain et sauf. J'ai retrouvé ma vie d'avant sans regrets ni amertume pendant qu'ils continuent à s'entredévorer, mais j'ai emporté une clef de la cage avec moi et comme je ne suis pas un petit cachottier je la tiens à la disposition de tous ceux qui voudraient s'en servir pour tenter leur chance à leur tour. À condition d'aimer ce genre de sport et d'apprendre vite à courir plus vite que les grands fauves, ça vaut vraiment le coup d'essayer. L'existence n'offre pas beaucoup de récréations de ce genre... "
 
 
 
 
  • MAYLIS DE KERANGAL
"TANGENTE VERS L'EST"
·        Broché: 136 pages
·        Editeur : Verticales (12 janvier 2012)
·        Collection : Minimales/Verticales
 
«Ceux-là viennent de Moscou et ne savent pas où ils vont. Ils sont nombreux, plus d’une centaine, des gars jeunes, blancs, pâles même, hâves et tondus, les bras veineux le regard qui piétine, le torse encagé dans un marcel kaki, allongés sur les couchettes, laissant pendre leur ennui résigné dans le vide, plus de quarante heures qu’ils sont là, à touche-touche, coincés dans la latence du train, les conscrits.» Pendant quelques jours, le jeune appelé Aliocha et Hélène, une Française montée en gare de Krasnoïarsk, vont partager en secret le même compartiment, supporter les malentendus de cette promiscuité forcée et déjouer la traque au déserteur qui fait rage d’un bout à l’autre du Transsibérien. Les voilà condamnés à fuir vers l’est, chacun selon sa logique propre et incommunicable.
 
 
 
Catherine nous a également parlé du dernier livre de Makine (sans que ce soit un coup de cœur semble-t-il !) 
Le thème du livre a été l'occasion d'un débat animé, Monique, manifestement, n'a pas trouvé un grand intérêt à la lecture de ce livre.
Claude a écrit un compte rendu de lecture sur son blog http://pergame-shelter.blogspot.fr/ art du 18 février 2014.
 
  • ANDREI MAKINE
"LE PAYS DU LIEUTENANT SCHREIBER"
·        Broché: 224 pages
·        Editeur : Grasset (3 janvier 2014)
·        Collection : Littérature Française
 

« Je n’aurais jamais imaginé un destin aussi ouvert sur le sens de la vie. Une existence où se sont incarnés le courage et l’instinct de la mort, l’intense volupté d’être et la douleur, la révolte et le détachement. J’ai découvert un homme qui avait vécu à l’encontre de la haine, aimé au milieu de la pire sauvagerie des guerres, un soldat qui avait su pardonner mais n’avait rien oublié. Son combat rendait leur vraie densité aux mots qu’on n’osait plus prononcer : héroïsme, sacrifice, honneur, patrie… J’ai appris aussi à quel point, dans le monde d’aujourd’hui, cette voix française pouvait être censurée, étouffée. Ce livre n’a d’autre but que d’aider la parole du lieutenant Schreiber à vaincre l’oubli. »
A.M.
Andreï Makine rend hommage à Jean-Claude Servan-Schreiber, combattant et résistant méconnu. Et déplore que la France ne soit pas à la hauteur de ses héros...
Mais de quel Schreiber s'agit-il
? Au sein de l'illustre famille Servan-Schreiber, Jean-Jacques reste celui qui a marqué les esprits et effacé les autres. Mais que savons-nous de son cousin Jean-Claude ? Rien, et c'est ce mur d'ignorance qu'Andreï Makine a voulu abattre. Jean-Claude était lieutenant dans le 4e régiment de cuirassiers. Courageusement engagé dans les combats les plus âpres : Belgique, Flandres, Dunkerque. Le vieil homme a déjà 92 ans lorsqu'il évoque sa guerre. Parfois, les noms de ses camarades morts sur le champ de bataille lui échappent. Il en a vu tomber tellement. Le lieutenant Schreiber se souvient bien, en revanche, de cette journée d'avril 1941 au cours de laquelle il reçoit une décoration pour actes de bravoure en même temps que son avis d'exclusion de l'armée parce qu'il est juif...
Le livre de Makine blesse. Il blesse parce qu'il vise juste. Parce que c'est un drapeau en berne qu'il hisse. (Valérie Trierweiler - Paris-Match, janvier 2014)

Il est sans doute arrivé à Makine ce qui arrive à beaucoup d'entre nous. Qui, en effet, rencontrant une très vieille personne et se faisant raconter son existence, n'a jamais été tenté de la pousser à «écrire ses mémoires»
? Nous sommes tous frappés, alors, de l'incroyable réserve d'humanité, de courage, de beauté, de force, de vaillance que recèlent ces expériences qui vont bientôt disparaître. Nous avons souvent l'impression que nous sommes face à des destins exceptionnels, inédits, admirables et que le monde entier devrait se les entendre narrer. Las ! Il y a sans doute trop de destins derrière nous. Nous ne pouvons pas tous les répertorier, les engranger. Cette incapacité n'est pas négligente elle est une frustrante impossibilité. Il faudrait des Makine pour tous ceux qui nous ont précédés. (Bruno Frappat - La Croix du 22 janvier 2014)

Ce livre qui sonne comme un écho loyal et révérencieux à "la vie d'un homme inconnu", "n'a d'autre but que d'aider la parole du lieutenant Schreiber à vaincre l'oubli". Plus qu'un hommage, c'est une nouvelle édition commentée de ses mémoires, une seconde chance, comme une prière. Puisse Makine, Prix Goncourt, Goncourt des lycéens et Médicis pour Le testament français en 1995, auteur de vingt livres traduits dans plus de quarante langues, arracher l'histoire et le pays du lieutenant Schreiber au silence et à l'amnésie. (Marine de Tilly - Le Point du 23 janvier 2014)
 
 
 
 

21 EME REUNION - COUP DE COEUR DE GERARD


  • FRANCOIS CHENG

"Cinq méditations sur la mort - autrement dit sur la vie"

·        Broché: 180 pages

·        Editeur : ALBIN MICHEL (2 octobre 2013)

·        Collection : LITT.GENERALE

 


Pour dire l'essentiel de ce qu'il avait à transmettre sur la beauté - un thème qui, à ses yeux, engageait rien de moins que le salut du monde, comme Pavait jadis affirmé Dostoïevski - François Cheng a éprouvé le besoin de faire un détour par l'oralité, par la rencontre d'êtres de chair et de sang. Ses Cinq méditations sur la beauté furent ainsi partagées avec un groupe d'amis au cours de cinq soirées mémorables, avant de l'être par l'écriture avec un large public.
Sept années plus tard, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, le poète ressentit comme une impérieuse nécessité de parler de la mort. De la mort, autrement dit de la vie, puisque son propos, à la croisée des pensées chinoise et occidentale, est inspiré par une vision ardente de la «vie ouverte». Mais si la beauté avait été pour lui un thème trop vital, trop urgent pour faire l'objet d'un traité académique, que dire alors de la mort ! C'est pourquoi le même processus de circulation entre l'échange oral et l'écriture s'est imposé ici comme une évidence.
Les présentes méditations sont donc, elles aussi, nées du partage, marquées du sceau de l'échange entre le poète et ses interlocuteurs. Leur lecteur deviendra lui-même partie prenante de cet échange, il pourra se compter au nombre des «chers amis» auxquels s'adresse l'auteur. Il entendra celui-ci, au soir de sa vie, s'exprimer en vérité sur un sujet que beaucoup préfèrent éviter. Le voici, se livrant comme il ne l'avait peut-être jamais fait, et délivrant une parole à la fois humble et hardie. Il n'a pas la prétention de produire un quelconque «message» sur l'après-vie, ni d'élaborer un discours dogmatique, mais il témoigne d'une vision. Une vision en mouvement ascendant qui renverse notre perception de l'existence humaine, et nous invite à envisager la vie à la lumière de notre propre mort - car la conscience de la mort, selon lui, redonne tout son sens à notre destin, lequel fait partie intégrante d'une grande Aventure en devenir.
Nous sommes donc ici, comme dans les Méditations sur la beauté, dans une pensée en spirale qui n'hésite pas à revenir plusieurs fois sur certains thèmes, sur certains mots, pour les réinterroger plus profondément. Cependant, cette pensée elle-même a conscience des limites du langage, car il arrive toujours un moment où la mort nous laisse sans voix. S'impose alors le silence... ou alors le poème, qui est parole transfigurée. C'est pourquoi la cinquième de ces méditations emprunte la voie poétique, pour que le chant, au-delà à la mort, ait le dernier mot.

Jean Mouttapa
 
 
 

21 EME REUNION - LES COUPS DE COEUR DE MONIQUE


  • KEN KESEY

"ET QUELQUES FOIS J'AI COMME UNE GRANDE IDEE"

·        Broché: 800 pages

·        Editeur : MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE EDITIONS (3 octobre 2013)


 
Extrait

Dévalant le versant ouest de la chaîne côtière de l’Oregon... viens voir les cascades hystériques des affluents qui se mêlent aux eaux de la Wakonda Auga. Les premiers ruisselets -caracolent comme d’épais courants d’air parmi la petite oseille et le trèfle, les fougères et les orties, bifurquent, se scindent... forment des bras. Puis, à travers les busseroles et les ronces élégantes, les myrtilles et les mûres, les bras cascadent pour fusionner en ruisseaux, en torrents. Enfin, au pied des collines, émergeant entre les mélèzes laricins et les pins à sucre, les acacias et les épicéas – et puis la mosaïque vert et bleu des sapins de Douglas –, la rivière en personne franchit d’un bond cent cin¬quante mètres... et là, regarde: voici qu’elle prend ses aises à travers champs.
Vue de la grand-route en surplomb du rideau d’arbres, elle est d’abord métallique comme un arc-en-ciel d’aluminium, un long copeau d’alliage lunaire. De plus près, elle se fait organique, vaste sourire liquide aux gencives hérissées de pilotis brisés et pourrissants, l’écume aux lèvres. D’encore plus près, elle s’aplanit pour devenir fleuve, aussi plate qu’une rue, grise comme du ciment et tout entière faite de pluie. Aussi plate qu’une rue tout entière faite de pluie, même au plus fort de la saison des crues, en raison d’un chenal si profond et d’un lit si érodé: nul bas-fond pour créer des rapides refluant à contre-courant, nul rocher pour agacer sa surface... rien qui indique le mouvement sinon les grumeaux d’écume jaunâtre tourbillonnant au vent dans leur dérive vers la mer, et les troncs dressés de bosquets noyés que le flot noir et silencieux fait ployer, tendus et tremblants.
Une rivière lisse, d’apparence calme, qui dissimule le cruel biseau de son courant sous une surface lisse... apparemment calme.
La grand-route longe sa rive nord, et les corniches, sa rive sud. Aucun pont ne l’enjambe sur ses quinze premiers kilomètres.
Et pourtant, là-bas, côté sud, une vieille bicoque à un étage repose sur une structure bigarrée de métal enchevêtré, de bois, de terre et de sacs de sable, tel un échassier emplumé de bardeaux, fièrement assis dans l’enchevêtrement de son nid. Regarde...
La pluie passe en nappes devant les fenêtres. Elle se mêle à la fumée vaporeuse qui monte d’une cheminée de pierre moussue vers un ciel en pente. Le ciel ruisselle de gris, et la fumée, de jaune mouillé. Derrière la maison, là-haut à l’orée broussailleuse de la montagne, ces couleurs se fondent dans la masse venteuse si bien que le coteau lui-même dégouline d’un vert boueux.
Sur la rive nue entre le jardin et le bord bourdonnant de la Wakonda, une meute de chiens piétine sans répit, gémissant d’une frustration froide et brutale, couinant et aboyant après un objet qui pendouille hors d’atteinte, qui s’entortille et se détortille au-dessus de l’eau, se balance, roide, au bout d’une ligne nouée à l’extrémité d’une grande perche en bois de sapin qui dépasse d’une fenêtre à l’étage de la maison.
S’entortillant puis, après un temps d’arrêt, se détortillant dans les bourrasques de pluie, à deux ou trois mètres au-dessus du flot rapide, un bras humain, attaché par le poignet (rien que le bras, regarde bien) et déchiqueté à hauteur d’épaule, exécute des pirouettes compliquées, comme mû par une danseuse invisible devant un public fasciné (rien que le bras, qui tourne, là, au-dessus de l’eau)... spectacle à l’intention des chiens sur la rive, de cette satanée pluie, de la fumée, de la maison, des arbres et de la foule qui crie, excédée, depuis l’autre côté de la rivière: «Stammmper! Va pourrir en enfer, Hank Stammmmmper!»
Et à l’intention de tous ceux qui auraient envie de regarder.


À l’est, encore en amont sur la grand-route qui passe le col à l’endroit où torrents et ruisseaux sont toujours en train de rugir et de cascader, le secrétaire général du syndicat, Jonathan Bailey Draeger, descend depuis la ville d’Eugene jusqu’à la côte. D’humeur étrange – en grande partie, il le sait, à cause de la fièvre due à une petite grippe –, il sent son esprit tout à la fois curieusement dérangé et parfaitement lucide. Du reste, il envisage la journée à venir avec un mélange d’allégresse et de désarroi: allégresse, car il s’apprête à quitter ce bourbier gorgé d’eau; désarroi, car il a promis de partager le repas de Thanksgiving avec Floyd Evenwrite, le responsable de section à Wakonda. Draeger ne s’attend pas à passer un après-midi très agréable chez les Evenwrite – les rares fois où il s’est retrouvé chez Floyd au cours de toute cette affaire Stamper, ça n’a pas été une partie de plaisir – mais il n’en est pas moins de bonne humeur: avec cette visite, finie l’affaire Stamper, finie pour de bon toute cette histoire du secteur Nord-Ouest, touchons du bois. Demain, il pourra repartir vers le Sud et laisser cette bonne vieille vitamine D californienne assécher sa fichue irritation de la peau. On a toujours la peau irritée quand on vient par ici. Sans parler des mycoses qui vous atteignent jusqu’à la cheville. L’humidité. Pas étonnant que parmi les gens du pays, chaque mois il s’en trouve deux ou trois pour faire le grand saut dans la rivière – soit on plonge, soit on pourrit sur pied.

Biographie de l'auteur

Né en 1935 dans le Colorado, le bouillonnant Ken Kesey a grandi dans le Nord-Ouest, en Oregon, où son père monte, au lendemain de la guerre, une coopérative laitière assez prospère. Athlétique, avec un vague air de Paul Newman en plus musculeux et trapu, c'est un spécialiste de la lutte gréco-romaine, discipline dans laquelle il a failli être sélectionné pour les Jeux Olympiques de 1960. Il arrive dans la baie de San Francisco en 1956, avec une bourse pour l'université Stanford. L'hôpital pour anciens combattants de Menlo Park recrute des cobayes rémunérés pour des expériences de drogues « psychomimétiques ». Ken Kesey découvre les hallucinogènes : le LSD, le peyotl, la mescaline.
Il écrit le roman qui va le rendre célèbre, Vol au-dessus d'un nid de coucou (1962). Avec l'argent de son succès, il achète, près de La Honda, une maison, où il termine son second roman, qu'il estime être son chef-d'œuvre, Et quelquefois j'ai comme une grande idée, qui parait en 1964.
Au printemps de la même année, sa vie va complètement changer de direction. Kesey et sa bande de « Joyeux Lurons » -- les Merry Pranksters -- achètent un vieux bus de ramassage scolaire, le peinturlurent de toutes les couleurs, l'équipent de haut-parleurs, et prennent la route de l'Est. Au volant, une vieille connaissance : Neal Cassady, l'ancien compagnon de bourlingue de Kerouac. On refait Sur la route, mais dans l'autre sens. Ou plutôt, on s'en repasse le film. Le bus traverse le continent jusqu'à New York, où se tient alors l'Exposition Universelle.
À leur retour, la maison de La Honda devient le lieu de rendez-vous de toute la culture qu'on commence à appeler « psychédélique ». Tom Wolfe racontera ses aventures dans Acid Test, que Gus Van Sant (grand admirateur de Kesey) a le projet d'adapter au cinéma.

Monique a particulièrement apprécié le caractère rocambolesque du récit et de très belles descriptions de la forêt.




  • EDOUARD LOUIS

EN FINIR AVEC EDDY DE BELLEGUEULE

·        Broché: 219 pages

·        Editeur : Seuil (3 janvier 2014)

·        Collection : CADRE ROUGE

 


À la différence de beaucoup de lecteurs qui ont témoigné de leur passion pour ce livre, je n’ai ni vu ni entendu l’auteur à la radio ou à la télévision avant de le lire, je n’avais même pas idée de ce à quoi il ressemblait en dehors que la description qu’il fait de lui-même....Pourquoi ai-je lu et pourquoi faut-il lire Pour en finir avec Eddy Bellegueule ?

D’abord parce que c’est une oeuvre littéraire, une écriture, un style dont l’apparente objectivité, voire neutralité, donne au récit une formidable puissance évocatrice. Il n’y a pas chez Edouard Louis ces trucs, ces tics d’écriture qui caractérisent souvent les premiers ouvrages de jeunes auteurs. Il n’a pas besoin d’artifices pour se distinguer.

Ensuite évidemment parce que son récit est à peine imaginable au XXIème siècle, dans une famille française. Mais surtout parce que ce long chemin de douleur est universel, l’enfance gâchée, l’enfance exclue, c’est comme le dit Edouard Louis, de toutes les époques et de tous les continents.

Et c’est pour cette raison que ce livre trouve des résonances en chacun de nous, parce que, sans atteindre naturellement les extrémités souvent terribles d’Edouard Louis, nous avons tous des souvenirs d’enfance qui nous ont faits différents, qui nous ont isolés, voire exclus, du milieu social ou familial, des différences qui nous ont construits aussi, aidés ou poussés à nous en sortir....il ne faut pas lire ce livre pour de mauvaises raisons, par compassion ou voyeurisme. J’ajoute – c’est important de le souligner – qu’Edouard Louis n’exprime pas de violence, de haine contre sa famille, ni même contre ses persécuteurs. Il a même une sorte de tendresse pour tous ces "hors la vie" enfermés dans leur pauvreté intellectuelle et affective.
 
 
  • JEANETTE WINTERSON
Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?
·        Broché: 276 pages
·        Editeur : Editions de l'Olivier; Édition : Editions de l'Olivier (3 mai 2012)
·        Collection : OLIV. LIT.ET
 

Prix Marie-Claire du roman féminin 2012
Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?
Étrange question, à laquelle Jeanette Winterson répond en menant une existence en forme de combat. Dès l'enfance, il faut lutter : contre une mère adoptive sévère, qui s'aime peu et ne sait pas aimer. Contre les diktats religieux ou sociaux. Et pour trouver sa voie.
Ce livre est une autobiographie guidée par la fantaisie et la férocité, mais c'est surtout l'histoire d'une quête, celle du bonheur. «La vie est faite de couches, elle est fluide, mouvante, fragmentaire», dit Jeanette Winterson. Pour cette petite fille surdouée issue du prolétariat de Manchester, l'écriture est d'abord ce qui sauve. En racontant son histoire, Jeanette Winterson adresse un signe fraternel à toutes celles - et à tous ceux - pour qui la liberté est à conquérir.

Née en Angleterre en 1959, Jeanette Winterson a connu le succès dès la parution de son premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits (réédité aux Éditions de l'Olivier en 2012). Couronnée de prix, elle devient une figure du mouvement féministe. Ses romans baroques, ses essais, notamment sur l'identité sexuelle (Le Sexe des cerises ou Powerbook), ont imposé sa voix singulière dans la littérature britannique.

«Les livres de Jeanette Winterson, apatrides et sans visage, brillent des multiples reflets de la grande Albion : la majesté de Shakespeare, l'absolutisme de Lawrence, le calme de Woolf ou la farce de Chaucer. C'est une magicienne.» Ali Smith, The Scotsman
Le mauvais berceau

Quand ma mère se fâchait contre moi, ce qui lui arrivait souvent, elle disait : «Le Diable nous a dirigés vers le mauvais berceau.»
L'image de Satan prenant congé de la guerre froide et du maccarthysme le temps de faire un crochet par Manchester en 1960 - but de la visite : duper Mrs Winterson - est théâtralement truculente. Ma mère elle-même était une dépressive truculente ; une femme qui cachait un revolver dans le tiroir à chiffons et les balles dans une boîte de produit nettoyant Pledge. Une femme qui passait ses nuits à faire des gâteaux pour ne pas avoir à dormir dans le même lit que mon père. Une femme qui avait une descente d'organes, une thyroïde déficiente, un coeur hypertrophié, une jambe ulcéreuse jamais guérie, et deux dentiers - un mat pour tous les jours et un perlé pour les «grands jours».
J'ignore pourquoi elle n'avait/ne pouvait pas avoir d'enfant. Je sais qu'elle m'a adoptée parce qu'elle voulait une amie (elle n'en avait aucune), et parce que j'étais comme une fusée éclairante lancée à l'adresse du monde - une façon de dire qu'elle était là -, une sorte de croix marquant sa présence sur la carte.
Elle détestait son anonymat, et comme tous les enfants, adoptés ou non, j'ai dû vivre une partie de ce qu'elle avait rêvé pour sa propre existence. Nous faisons ce genre de choses pour nos parents - ils ne nous laissent pas vraiment le choix.
Elle était encore en vie quand mon premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits, a été publié en 1985. Il est en partie autobiographique dans le sens où il raconte l'histoire d'une petite fille adoptée par un couple de pentecôtistes. On la destine à être missionnaire. Au lieu de cela, elle tombe amoureuse d'une fille. Catastrophe. La jeune fille quitte la maison, se débrouille pour entrer à Oxford, puis revient chez elle où elle découvre que sa mère s'est bricolé une CB pour diffuser les Évangiles aux païens. La mère a choisi un nom de code à rallonge - «Lumière Bienveillante».
Le roman commence par : «Comme la plupart des gens, j'ai longtemps vécu avec ma mère et mon père. Mon père aimait regarder les combats de catch, ma mère, elle, aimait catcher.»

J'ai lutté à mains nues quasiment toute ma vie. Dans ce genre de combat, le vainqueur est celui qui frappe le plus fort. Ayant été battue dans mon enfance, j'ai appris très tôt à ne pas pleurer. Si je passais une nuit enfermée dehors, je m'asseyais sur le pas de la porte jusqu'à l'arrivée du laitier, je buvais les deux pintes qu'il nous livrait, abandonnais là les bouteilles vides pour faire enrager ma mère et partais à l'école.
Nous allions partout à pied. Nous n'avions pas assez d'argent pour acheter une voiture ou nous payer le bus. À moi seule, je parcourais en moyenne huit kilomètres par jour : trois pour aller à l'école et en revenir ; cinq autres pour l'église.