ISHIGURO KAZUO
Né le 8 novembre 1954 à Nagasaki
Quitte le Japon à l’âge de 6 ans.
Sa famille s’installe à Guildford (Surrey).
Père chercheur océanographe
(pétrole dans la mer du nord)
Fait des études de littérature et
de philosophie.
Travailleur social à Londres et
en Ecosse.
Master d’écriture créative à
l’université East Anglia (1980)
Marié à une écossaise. Une fille.
Il acquiert la nationalité britannique en 1982
1995 décoré de l’ordre de l’Empire britannique
pour ses services rendus à la littérature
1998 la France le fait chevalier de l’ordre des
Arts et des lettres
7 romans et un recueil de
nouvelles. Traduit dans 40 langues.
1982 « Lumière pâle »
1986 « un artiste du monde flottant »- prix Whitbread Award
1989 Vestiges du jour – Booker
price
1995 L’inconsolé
2000 Quand nous étions orphelins
2005 Auprès de moi toujours,
classé science fiction
2009 Nocturnes. Cinq
nouvelles de musique au crépuscule
2015 Le géant enfoui, classé
Fantasy, le préféré de la secrétaire de l’Académie suédoise
Travail autour de la mémoire et
des souvenirs personnels ou collectifs, des
traumatismes liés à la guerre.
Il écrit le script de deux longs
métrages.
. Celui de « Auprès de moi
toujours » filmé par Mark Romanek en 2011.
. Celui de « La comtesse
blanche » de James Ivory. Sur les rapports d’un diplomate anglais ayant
perdu la vue et une aristocrate russe survivant entre petits boulots et
prostitution pour aider les membres de sa belle-famille. Dans l’agitation du
Shangaï de 1936.
. Il coécrit aussi avec Guy Maddin,
Georges Toler, The saddest music in the world, une comédie dramatique de
winnipeg, canada, Un concours de la musique la plus triste à l’époque de la
grande dépression.
1884 A Profile of Arthur J. Mason, scénario pour Channel 4.
Il a également signé quatre textes de chansons
pour la chanteuse de jazz américaine Stacey Kent.
Prix Nobel (845 000
euros)
Discours et interview de la secrétaire de l’académie
Romans d’une puissante force
émotionnelle. A révélé un abîme sous notre illusoire sentiment de confort dans
le monde. Mélange d’Austen, Kafka, Proust. Grand intégrité, universel.
Compréhension du passé. Explore ce qu’il faut oublier pour survivre.
Interview
BBC
« C’est un honneur magnifique, principalement
parce que cela signifie que je marche dans les traces des plus grands écrivains
de tous les temps, c’est une reconnaissance fantastique. Le monde traverse une grande période d’incertitude
et je voudrais que l’ensemble des prix Nobel puissent être une force positive
dans le monde. Je ne me souviens pas d'une époque où nous étions
aussi incertains de nos valeurs. Les gens ne se sentent pas en sécurité. Alors
j'espère que des choses comme le prix Nobel permettront d'une façon de rendre
le monde meilleur».
Kazuo Ishiguro revient ensuite sur le thème de
prédilection de ses romans, la confrontation entre deux univers, l'un personnel
et étroit, l'autre large et universel. «L'une des choses qui m'a toujours
intéressé est la façon dont nous vivons dans des mondes petits et grands en
même temps, explique-t-il. Nous avons tous un domaine personnel dans lequel
nous essayons de trouver l'accomplissement et l'amour. Mais cela interagit
toujours avec un monde plus large où les politiques, ou même les univers
dystopiques, peuvent prévaloir. Cela m'a toujours intéressé, on vit dans deux
mondes en même temps et on ne peut pas faire comme si l'un ou l'autre
n'existait pas».
Enfin, le prix Nobel de littérature s'est réjoui
de l'attention des médias autour de l'événement, alors que des hordes de
journalistes attendent en bas de chez lui pour l'interviewer: «Heureusement que
les médias, la presse, prennent ce Nobel avec sérieux. Je serais inquiet le
jour où un prix Nobel de littérature passera inaperçu et n'intéressera pas les
médias. Cela signifierait que des choses terribles sont arrivées.»
Pas
grand monde n'avait parié sur Kazuo Ishiguro. Pas même ses agents
littéraires. «Ils regardaient la télé sans y croire une seconde, juste parce
qu'ils voulaient savoir qui serait le prochain Nobel», explique le romancier
britannique au site officiel des prix Nobel. «Puis j'ai commencé à
recevoir beaucoup d'appels et, à chaque fois, nous essayions de savoir s'il s’agissait
d'un hoax ou d'une fake news. Mais c'est rapidement devenu certain».
Son éditeur, Faber & Faber, a également
réagi, sur Twitter, se disant « ravi que Kazuo Ishiguro ait
remporté le prix Nobel ». « C’est totalement inattendu. Son
nom a été avancé pendant longtemps mais pas cette année », a reconnu
son éditrice suédoise à la radio publique SR.
Domination des anglophones au palmarès du prix
Nobel de littérature, avec 29 lauréats contre 14 francophones. Décerné pour la
première fois en 1901 (à l’écrivain français Sully Prudhomme), le Nobel de
littérature a récompensé, pour l’immense majorité de ses 114 récipiendaires,
des romanciers, de sexe masculin (14 femmes seulement), âgés en moyenne de 65
ans.
Extrait du discours Prix Nobel 7
décembre 2017
« Me voici donc, à soixante
ans passés, en train de me frotter les yeux et d'essayer de discerner dans la
brume les contours de ce monde dont je ne soupçonnais pas l'existence jusqu'à
hier. Trouverai-je l'énergie d'observer ce lieu inconnu, moi qui suis un auteur
harassé, d'une génération intellectuellement à bout de forces ? Me reste-t-il
quelque chose qui puisse aider à proposer une perspective, à introduire des
strates d'émotions dans les querelles, les conflits et les guerres qui
surviendront alors que les sociétés luttent pour s'adapter à ces énormes changements
?
Je devrai m'acquitter de cette
tâche du mieux que je peux. Parce que je crois encore que la littérature est
importante, et le sera d'autant plus lorsque nous franchirons ce terrain
accidenté. Mais je compte sur les écrivains des jeunes générations pour nous
inspirer et nous guider. C'est leur époque, et ils en auront l'instinct et la
connaissance qui me manquent. Dans le monde des livres, du cinéma, de la
télévision et du théâtre je vois aujourd'hui des talents exaltants, audacieux:
des femmes et des hommes de vingt, trente et quarante ans. Donc je suis
optimiste. Pourquoi ne devrais-je pas l'être ?
Mais
permettez-moi de conclure en lançant un appel – si vous voulez, mon appel du
Nobel ! Il est difficile de refaire le monde, mais réfléchissons du moins à la
manière de préparer notre coin de l'édifice, ce coin de
"littérature", où nous lisons, écrivons, publions, dénonçons, et
décernons des prix aux livres. Si nous devons jouer un rôle important dans cet
avenir incertain, si nous devons tirer le meilleur parti des écrivains
d'aujourd'hui et de demain, je crois qu'il nous faut devenir plus divers. Cela
peut se faire en deux façons.
D'abord,
nous devons élargir notre univers littéraire habituel pour inclure beaucoup
d'autres voix au-delà des zones de confort des cultures d'élite des pays
riches. Nous devons chercher avec plus d'énergie les joyaux de cultures
littéraires qui demeurent inconnues à ce jour, que les auteurs vivent dans des
contrées lointaines ou au sein de nos propres communautés. Ensuite: nous devons
prendre grand soin de ne pas définir ce qui constitue une bonne littérature à
nos yeux en des termes trop étriqués ou trop classiques. Les écrivains de la
génération à venir vont inventer toutes sortes de manières nouvelles, parfois
déroutantes de raconter des histoires essentielles et merveilleuses. Nous
devons nous montrer ouverts à leur égard, en particulier en ce qui concerne le
genre et la forme, afin de les stimuler et de rendre hommage aux meilleurs
d'entre eux. En un temps où s'accélère dangereusement la division, nous devons
écouter. Des écrits et des lectures de qualité briseront les barrières. Nous
trouverons peut-être même une idée neuve, une grande vision humaine, autour de
laquelle nous rassembler ».
Ishiguro interview (2015)
« Il écrit difficilement. Il
a écrit deux fois « Never let me go »
La Fantasy n’est qu’un vecteur
pour rappeler les choses des amnésiques. Il n’a pas cherché à écrire de la
Fantasy.
« Je ne suis pas la bonne
personne pour transposer mes livres sur les écrans. Les écrivains jeunes
pensent qu’ils ont le temps d’écrire leur grande œuvre ; c’est le danger.
Il ne faut pas attendre. La richesse qu’apporte l’âge et l’expérience quant
d’autres auteurs écrivent toujours la même chose. Ecrire sur les changements culturels.
Il ne va pas chercher à écrire
plus à cause du prix. Sa femme est son éditeur. Les écrivains ont besoin
d’éditeurs professionnels qui soient francs.
« Le décor change dans
chacun de mes livres. Mais les thèmes sont toujours identiques.» Si une société
ne veut pas se désintégrer, elle doit parfois tirer un trait sur ses années les
plus sombres.»
BNF avril 2015 Interview par Florent
Georesco
A propos de la sortie de son
dernier livre
LE GEANT ENFOUI
(voir ci-dessous)
LES DEUX ROMANS JAPONAIS
LUMIERE PALE SUR LES COLLINES - 1982
Nagasaki après la guerre.
L’histoire de deux jeunes femmes qui se lient d’amitié. L’une, amie d’un soldat
américain, espère partir en Amérique avec son fils. L’autre après son divorce,
partira vivre en Angleterre. Sa fille japonaise se suicidera.
Roman écrit dans le cadre de son master d’écriture.
Extrait du discours Prix Nobel
« Puis un soir, pendant ma troisième ou quatrième
semaine dans cette petite chambre, je me retrouvai en train d’écrire sur le
Japon, avec un sentiment d’urgence d’une force inédite – sur Nagasaki, la ville
de ma naissance, aux derniers jours de la Seconde Guerre Mondiale.
Ce
fut, je dois le souligner, une surprise pour moi. Aujourd’hui, la tendance
dominante pousse un jeune auteur débutant au bagage culturel métissé à explorer
ses racines d’instinct, pour ainsi dire. Mais c’était loin d’être le cas alors.
L’explosion de la littérature “multiculturelle“ n’aurait lieu que quelques
années plus tard en Grande-Bretagne. Salman Rushdie était un inconnu dont le
seul roman publié était épuisé. Les étrangers comme Gabriel Garcia Marquez,
Milan Kundera ou Borges restaient des auteurs confidentiels, leurs noms
n’évoquaient rien, même aux lecteurs passionnés.
Ces
mois furent décisifs pour moi, dans la mesure où sans eux, je ne serais jamais
devenu écrivain. Depuis, j’y ai souvent repensé et je me suis demandé:
qu’est-ce qui m’avait pris ? D’où venait cette curieuse énergie ? J’en ai
conclu qu’à ce point précis de mon existence, je m’étais engagé dans un acte de
préservation d’une urgence extrême. Pendant toute mon enfance, bien avant de
songer à créer des mondes fictionnels en prose, je m’affairais à construire
dans mon esprit un lieu riche en détails qui s’appelait “le Japon“ – un lieu
auquel j’appartenais en quelque sorte, où je puisais un certain sens de mon
identité, et ma confiance en moi. Le fait que je n’étais jamais retourné
physiquement au Japon pendant cette période ne servait qu’à rendre ma propre
vision du pays plus vivace et personnelle. D’où le besoin de préservation ».
Extraits
« Les anglais ont une
théorie de prédilection selon laquelle notre race a l’instinct de suicide et
s’estiment dés lors dispensés de toute autre explication. »
« On ne devrait pas oublier si
vite les liens anciens. Il est bon de jeter parfois un regard en arrière ;
cela aide à avoir une vision d’ensemble ».
« Les enfants deviennent
adultes, mais ils ne changent pas beaucoup ».
« De notre temps, on
enseignait aux enfants des choses déplorables, des mensonges de l’espèce la
plus nocive. Pire encore, on leur apprenait à ne pas ouvrir les yeux, à ne rien
remettre en question. Voilà pourquoi le pays a été plongé dans le désastre le
plus funeste de son histoire. Vous dépensiez votre énergie en faveur d’une
mauvaise cause »
UN ARTISTE DU MONDE FLOTTANT –
1986
Entre octobre 1948 et juin 1950.
Evolution de la peinture « du monde
flottant » sous influence de la guerre et de la situation de l’économie.
Les artistes dont la peinture est jugée anti-patriotique sont mis en prison
jusqu’à la fin de la guerre. La peinture classique est jugée décadente par la
génération montante. Evolution de la société. Persistance et ampleur de la
pénurie longtemps après la capitulation. Suicides.
Extrait du discours Prix Nobel
« Pendant
quelque temps j'avais été assez fier de mon premier livre, mais ce
printemps-là, un sentiment d'insatisfaction me taraudait. Il y avait un
problème. Mon premier roman et mon premier scénario pour la télévision avaient
trop de similitudes. Il ne s'agissait pas du sujet, mais de la méthode et du
style. Plus j'y réfléchissais, et plus mon roman ressemblait à un scénario –
dialogue plus indications. Rien de grave, jusqu'à un certain point, mais je
souhaitais à présent écrire une fiction qui ne soit efficace que sur la page.
À quoi bon écrire un roman qui ne procure rien de plus au lecteur que ce qu'il
peut éprouver en allumant son poste de télévision ? Comment la fiction écrite
pouvait-elle espérer de survivre face à la puissance du cinéma et de la
télévision si elle n'offrait pas quelque chose d'unique, une oeuvre que les
autres formes de création n'étaient pas capables de réaliser ?
Vers
cette époque (printemps 1983) j'entamai la lecture du premier volume d'À la
recherche du temps perdu, de Marcel Proust. La première partie, Combray,
me captiva totalement. Je la lus et la relus encore. Mise à part la beauté pure
de ces passages, je fus fasciné par la manière dont Proust enchaînait
les épisodes. L'ordre des événements et des scènes ne respectait pas les
exigences habituelles de la chronologie, ni celles d'une intrigue linéaire. Au
lieu de cela, les associations de pensée décousues, ou les caprices de la
mémoire, semblaient entraîner le récit d'un épisode à l'autre. Parfois je me
surprenais à me demander : pourquoi ces deux moments sans lien apparent
étaient-ils placés côte à côte dans l'esprit du narrateur ? Je vis soudain
comment composer mon second roman d'une façon plus libre, très intéressante;
cela créerait une richesse sur la page, et introduirait des mouvements internes
impossibles à capter sur un écran. Si je pouvais évoluer d'un passage à l'autre
en fonction des associations de pensée du narrateur et de la fluctuation des
souvenirs, je réussirais à composer une oeuvre à la façon d'un peintre abstrait
qui choisit l'emplacement des formes et des couleurs sur une toile. Je pouvais
juxtaposer une scène survenue deux jours auparavant à une séquence remontant à
vingt ans, et demander au lecteur de méditer le rapport entre les deux. De
cette manière, pensais-je, il me serait possible de laisser entrevoir les
multiples strates du déni et de l'aveuglement qui brouillaient la perception
que chacun de nous a de son moi et de son passé ».
Extraits
« Quel besoin de s’excuser
par la mort, il n’y a aucune honte à soutenir son pays s’il est en guerre. Les
jeunes, les braves meurent pour des causes stupides, et les vrais coupables
sont toujours des nôtres ».
« Le fait que les gens
éprouvent la nécessité d’exprimer ouvertement et énergiquement leurs opinions,
c’est une chose salutaire ».
Définition du monde
flottant : « Les plus belles choses vivent une nuit et s’évanouissent
avec le matin. C’est ce que les gens appellent le monde flottant ».
« Nous sommes la génération
montante. Dans toutes les couches de la société, il y a des gens comme nous. Le
monde, c’est la misère qui augmente, les enfants affamés et malades. A une
époque pareille, il est indécent de la part d’un artiste de se cacher dans son
trou pour fignoler ses tableaux de courtisanes ».
« J’ai parfois la nostalgie
du passé, mais quand je vois notre ville reconstruite, la rapidité avec
laquelle le vie a repris…Quel qu’erreurs qu’aient commises notre nation dans le
passé, il semble qu’une nouvelle chance lui est donnée d’améliorer son sort. On
ne peut que souhaiter à ces jeunes gens de réussir ».
LES
VESTIGES DU JOUR - 1989
Son roman le plus connu, (1989), porté au cinéma en 1993
par James Ivory avec Anthony Hopkins et Emma Thompson. L’histoire se déroule
entre 1922 et juillet 1956. Il a participé à son adaptation au cinéma.
En 1995, il expliquait être souvent ramené à
l’une ou l’autre de ses identités. Ses premiers romans situés au Japon étaient,
en outre, davantage perçus comme des reconstitutions historiques que comme des
fictions universelles. Avec Les Vestiges du jour, il pensait que s’il écrivait un livre situé en Grande-Bretagne, cela s’estomperait largement, mais parce que Les Vestiges du jour fixent la Grande-Bretagne
dans un moment particulier de l’histoire, il dit s’être ensuis heurté aux mêmes
écueils ». ‘Entretien
avec l’International Herald Tribune.)
Extrait du discours Prix Nobel
" Mars
1988. J'avais 33 ans je venais – du moins je le croyais – d'achever mon
troisième roman. Le premier dont le cadre n'était pas japonais – mon Japon
personnel ayant perdu de sa fragilité grâce à l'écriture de mes livres
précédents. En réalité mon roman suivant, qui devait s'appeler Les vestiges
du jour, paraissait anglais à un point extrême – mais, espérais-je, pas
dans le style de nombreux écrivains britanniques de l'ancienne génération. Au
contraire de la plupart d'entre eux, supposais-je, je ne partais pas du
principe que mes lecteurs étaient tous anglais, dotés d'une connaissance innée
des subtilités et des préoccupations anglaises. À présent, des écrivains tels
que Salman Rushdie et V.S. Naipaul avaient ouvert la voie à une littérature
plus internationale, tournée vers l'extérieur, qui ne revendiquait pas la
centralité de la Grande-Bretagne, ni son importance systématique. Leur oeuvre
était post-coloniale dans le sens le plus large du terme. Je voulais, comme
eux, créer une fiction “internationale“ qui franchirait aisément les frontières
linguistiques et culturelles, même en écrivant une histoire située dans un
monde qui paraissait typiquement anglais. Ma version de l'Angleterre serait en
quelque sorte une version mythique dont les contours, j'en étais persuadé,
étaient déjà présents dans l'imagination de beaucoup de gens dans le monde,
même si certains n'avaient jamais visité le pays.
Le
personnage principal du roman que je venais de terminer était un majordome
anglais qui se rend compte trop tard qu'il s'est trompé de valeurs morales
pendant toute sa vie; et qu'il a consacré ses meilleures années à servir un
sympathisant nazi; qu'en évitant d'assumer une responsabilité morale et
politique dans son existence, il a gâché cette vie au sens le plus profond du
terme. Plus encore: dans son désir de devenir le domestique parfait, il s'est
interdit d'aimer la seule femme qui lui tient à coeur, et d'être aimé par elle.
J'avais
relu mon manuscrit à plusieurs reprises, et j'étais assez satisfait. Mais le
sentiment lancinant qu'il manquait quelque chose persistait.
Quelque
temps auparavant, j'avais décidé sans réfléchir que mon majordome anglais
conserverait ses défenses émotionnelles, qu'il parviendrait, grâce à ce
bouclier, à se cacher de lui-même et de son lecteur jusqu'au bout. Je
comprenais à présent que je devais revenir sur cette décision. Juste un moment,
vers la fin de mon livre, un moment que je devrais choisir avec soin, je devrais
percer son armure. Faire entrevoir un désir immense et tragique.
Je
dois préciser qu'en de multiples occasions, les voix des chanteurs m'ont
enseigné des leçons essentielles. Ici, je me réfère moins aux paroles qu'au
chant lui-même. Nous le savons, une voix humaine qui chante est capable
d'exprimer un mélange d'émotions d'une complexité insondable. Au cours des
années, divers aspects de mon écriture ont été influencés par Bob Dylan, Nina
Simone, Emmylou Harris, Ray Charles, Bruce Springsteen, Gillian Welch et mon
amie et collaboratrice Stacey Kent. Je percevais quelque chose dans leurs voix,
et je me disais: "Ah oui, c'est ça. C'est ce que je dois saisir dans cette
scène. Une sensation très proche de cela." Souvent, c'est une émotion que
je ne peux formuler avec des mots, mais elle est là, dans la voix du chanteur,
et je sais dans quel sens je dois aller ».
Stevens
La dignité des grands majordomes est analogue à
la beauté d’une femme et il est vain d’essayer de l’analyser. Les grands
majordomes sont grands parce qu’ils ont la capacité d’habiter leur rôle
professionnel. Les habitants de l’Europe continentale ne peuvent pas être des
butlers parce qu’ils appartiennent à une race incapable de cette maîtrise de
soi qui est propre aux anglais. Le prestige du majordome est lié à la valeur morale
de l’employeur. Chacun de nous nourrissait le désir de contribuer à la création
d’un monde meilleur. Le chemin le plus sûr était de servir les grands
personnages de notre époque entre les mains de qui se trouvait le sort de la
civilisation. Les gens du village lui répondent que la dignité n’est pas
seulement pour les gentlemen : « Le pays où nous vivons est un pays
démocratique. Nous nous sommes battus pour lui. Nous devons tous jouer notre
rôle ».
A propos
du renvoi des deux jeunes filles juives, Miss Kenton : pourquoi faut-il
toujours que vous fassiez semblant ? Stevens : nous ne devons pas
nous soumettre à nos penchants et à nos sentiments, mais aux vœux de notre
employeur. Lorsqu’on commence à examiner le passé en y cherchant de tels
tournants, on a tendance avec le recul à trouver partout ce que l’on cherche.
Ce n’est que rétrospectivement que l’on peur identifier ces tournants. Aucun
indice ne révélait à l’époque que des incidents d’allure anodine rendraient des
rêves entiers à jamais impossible.
Lord
Darlington
Il jugeait que la démocratie convenait à
une ère révolutionnaire. Le monde était devenu trop compliqué pour le suffrage
universel. A Lewis qui lui reproche d’être un rêveur naïf il répond que le
professionnalisme c’est parvenir à ses fins par la tricherie et la
manipulation : on fait son choix par souci de son intérêt. « J’ai
livré cette guerre pour préserver la justice dans le monde ».
Humour
La déception de l’acheteur américain :
« c’est bien une véritable demeure anglaise d’antan, non ? J’ai payé
pour ça. Et vous, vous êtes un véritable butler anglais à l’ancienne ;
vous êtes authentique, non ?
Stevens s’essayant au badinage. Les
considérations sur l’importance de
l’argenterie : critère public de la bonne tenue d’une maison. Les scènes
cocasses entre Stevens et Miss Kenton.
L’INCONSOLE - 1995
Dans une ville d’Europe centrale, la visite d’un
pianiste célèbre est une aubaine pour
les habitants. Ils le sollicitent pour résoudre leurs problèmes
personnels. Les histoires de chacun d’entre eux s’entremêlent à celle de
la vie du pianiste.
« J’essaie de m’extérioriser. J’ai commencé
avec des romans prudents, puis plus expérimentaux comme pour ce livre. La
raison de ce bond : j’étais jeune jusqu’Aux vestiges du jour. Je pensais
important de cartographier notre avenir et de déterminer les bons principes.
d’être dans l’abstrait sur les valeurs qui peuvent nous guider, mais avant il
fallait tracer notre avenir et déterminer les bonnes valeurs. Vers 40 ans, il
me semblait que c’était une façon naïve de voir les choses. Il n’était pas en
symbiose avec ce que je vivais. Ce que nous faisons dépendait du hasard. Des
portes s’ouvraient et se fermaient. J’ai alors vu un nouveau modèle, un vent
qui nous soulevait et nous laissait sur le sol. Nous avons travaillé pour avoir
une certaine dignité. Je n’étais pas
satisfait de cette hypothèse dans Vestiges du jour. Je voulais écrire sur la
vie incontrôlable et absurde. «L’inconsolé » est moins contrôlé. »
En 1997, Kazuo Ishiguro sur France Culture dans l’émission Un
livre des voix pour parler de son nouveau livre, L’inconsolé.
A propos de la dimension onirique de l'ouvrage, il affirmait : “Je ne
m’intéresse pas au rêve en tant que tel. [...] Ce que je fais dans ce livre,
c’est que je me sers de certaines des techniques qu’utilise l’esprit rêvant,
pour raconter une histoire.”Le romancier donne ensuite des exemples de
techniques utilisées pour créer de nouvelles possibilité de narration : “Par
exemple, dans un rêve, vous êtes dans une voiture devant un immeuble. Pourtant
vous pouvez voir ce qui se passe à l’intérieur de l’immeuble avec force,
précision et clarté, alors que vous n’y êtes pas. Ou bien encore, on peut
rencontrer quelqu’un qu’on ne connaît pas, un étranger complet, mais dans la
seconde qui suit la rencontre, on connaît toute sa vie, toute sa
biographie". Ces situations, bien qu’étant impossibles, sont pourtant
familières pour tout un chacun, "nous les avons rencontrées les uns et les
autres dans l’univers de nos rêves". Et il poursuit en ces termes :
« Pour moi, cette technique ouvre des possibilités nouvelles parce qu’elle
donne le moyen d’exprimer des relations, des émotions, des choses que l’on ne
peut pas exprimer avec les techniques classiques d’écriture ».)
QUAND NOUS ETIONS ORPHELINS - 2000
Londres et Shangaï années
1930-1958.
Aventure d’un détective dont les
parents ont disparu de façon énigmatique dans la concession internationale du
vieux Shangaï. Avant la seconde guerre mondiale, il décide de retourner dans la
ville de son enfance. Evoque l’espoir lors de la création de la Société des
Nations, signe que les forces de la civilisation l’avaient emporté. Rappel de
la responsabilité des anglais dans l’importation de l’opium ; leur absence
de compassion vis-à-vis des réfugiés chinois en guerre avec le Japon. Déni de
responsabilité de toute la communauté occidentale.
Extraits
« L’enfant vivant au milieu
des différentes nationalités serait moins méchant, devenu homme, avec les
autres. Mais, les gens ont besoin de se sentir une appartenance à une nation, à
une race. Les gens disent qu’ils ont des principes, mais très peu en ont
vraiment ; ils cèdent à la complaisance ».
« Quand nous avons la
nostalgie nous nous rappelons un monde meilleur que celui que nous découvrons en
grandissant et nous désirons que ce monde meilleur revienne ».
«Peut-être est-il des gens
capables de vivre leur vie sans l’entrave de tels tourments (le sentiment d’une
mission à accomplir), mais notre destin est d’affronter le monde comme des
orphelins que nous sommes, pourchassant au fil de longues années les ombres de
parents évanouis. A cela, il n’est d’autre remède que d’essayer de mener nos
missions à leur fin du mieux que nous pouvons, car aussi longtemps que nous n’y
sommes pas parvenus, la quiétude nous est refusée."
AUPRES DE MOI TOUJOURS - 2005
Trois enfants élevés dans une
institution anglaise dans les années 1990. Ces enfants sont destinés à devenir
des donateurs à l’âge adulte, jusqu’à leur mort.
Le roman, fable de
science-fiction, a été nommé en 2005 au Booker Prize, au Arthur C. Clark Award
et au National Book Critics Circle Award. Le Time Magazine l'a désigné
comme le meilleur roman de la décennie et l'a placé dans les 100 meilleurs
romans modernes jamais écrits.
« Première expérience où il se repose sur la science-fiction. Les
enfants resteraient jeunes toute leur vie. Comment faire pour passer par toutes
les expériences, la cruauté de la condition humaine, le processus du
vieillissement. Je n’y arrivais pas. A la troisième tentative, j’ai pensé que
si j’osais utiliser les motifs de la science-fiction j’y arriverais. D’où la
création des clones. J’avais besoin des ingrédients de la science-fiction, je
devais prendre des décisions artistiques et je me suis retrouvé dans un
territoire où je n’avais pas l’intention d’aller. J’étais moins intéressé par
le thème du clonage en lui-même que par le fait de m’en servir comme
arrière-plan pour m’interroger sur ce qui est vraiment important, ce qui compte
réellement dans une vie. L’histoire traite donc avant tout de l’amitié, de
l’amour et de ce que vous choisissez de faire du temps qui vous est
imparti."
NOCTURNES – 2009
Cinq nouvelles de musique au
crépuscule.
Crooner
Les touristes sont obsédés par la
tradition et le passé. Ils veulent une musique pas trop moderne, mais ils
supportent aussi modérément le classique. Le public doit devenir une vieille
connaissance, quelqu’un devant qui le musicien peut se produire, il faut penser
à son mode de vie.
Advienne que pourra
Une femme qui ferait surgir cet
autre moi, celui qui a été pris au piège à l’intérieur.
Les collines de Marven
L’industrie de la musique.
Nostalgie de la jeunesse. Les changements des personnes, la prétention de ceux
qui pensent avoir réussi et qui parlent avec une nouvelle voix « universitaire ».
Les gens ne sont pas différents. Nous attendons tous la même chose de la vie.
Si vous rencontrez des déceptions, vous irez encore de l’avant.
Nocturnes
Peut-être la vie est-elle
beaucoup plus grande que l’amour d’une personne.
Violoncellistes
Comment les amis de cœur
d’aujourd’hui deviennent des inconnus demain.
LE GEANT ENFOUI : Histoire
d’Axel et de Béatrice -2015
Une brume d’oubli a frappé le
pays. Un couple de personnes âgées part à la recherche de leur fils et de leurs
souvenirs. Les anciens semblent moins frappés que les jeunes. Leur monde est
peuplé de monstres. Dans leur pays se sont affrontés saxons et bretons. La paix
est menacée par l’ambition d’un homme et le désir de vengeance d’un peuple ivre
de vengeance et d’expansion.
Extraits
Les monstres étaient considérés
comme un risque banal. La préoccupation des habitants, extraire la nourriture
d’un sol réfractaire, enrayer la maladie porcine. Si de temps en temps, un ogre
emportait un enfant, les gens devaient accepter avec philosophie.
Cette pauvre étrangère, épuisée
et solitaire, obligée de poursuivre sa route (sans l’aumône des villageois) :
c’est un pays chrétien qu’elle a traversé.
Est-ce la honte qui affaiblit
leur mémoire ou seulement la peur ? la brume est –elle l’œuvre de Dieu, est-il
en colère, pourquoi ne nous punit-il pas ?
N’est-il pas curieux qu’un homme
qualifie de frère celui qui hier à peine assassinait ses enfants ?
Nous devons découvrir ce qui a
été caché et affronter le passé. Il est préférable que les secrets ne soient
plus gardés.
Pourquoi se battre ainsi avec la
mort pour tout remerciement ? ils le font pas colère et par haine de nous.
Le massacre des innocents n’a pas
été ordonné d’un cœur léger, ils ne
connaissaient aucun autre moyen d’imposer la paix. Leur mort a brisé le cercle
des massacres. Voyez comme la soif de vengeance est profonde : le cercle
de la haine n’est en rien écorné, mais forgé en fer.
Nous avons le devoir de haïr,
même ceux qui se montrent gentils. Quand il est trop tard pour porter secours,
il est encore assez tôt pour se venger.
Quelle sorte de dieu est-il donc
pour souhaiter que les infamies soient oubliées et restent impunies ?
Comment de vieilles blessures peuvent-elles se refermer ou une paix se
maintenir pour toujours, fondée sur des massacres.
Qui sait ce qui arrivera quand
des hommes à la parole facile feront rimer d’anciens griefs avec un désir neuf
de terre et de conquête.
BNF avril 2015 Interview par Florent Georesco
Florent Georesco interroge
Ishiguro sur les enjeux, l’articulation du plan intime et du collectif
« La première idée du livre, c’est la guerre de
Yougoslavie et le génocide rwandais. J’ai grandi dans l’ombre de la Guerre
froide. Nous avions peur à l’époque qu’une guerre nucléaire ne soit déclenchée.
En 1989, quand on a connu la fin de la Guerre froide, beaucoup de gens de ma
génération ont eu le sentiment qu’un fardeau avait disparu, et qu’on entrait
alors dans une nouvelle ère magnifique. Et puis à nouveau, un grand choc. Des
massacres, des camps d’extermination comme en Yougoslavie où au Rwanda. Ce qui
me fascine dans ces résurgences, c’est le rôle que joue la mémoire au sein de
la société. Il semblait que des mémoires obscures de vengeances, d’injustices,
d’atrocités avaient dégénéré et été réveillées par le gouvernement de
Milocevic. Comment les nations se souviennent-elles et par quels moyens,
comment les nations oublient-elles ? La mémoire d’une nation est-elle comme la
mémoire d’un individu ? Dans mes premiers livres, c’est ma mémoire que
j’explorais ; c’est le déclenchement initial.
Lien de la mémoire et de la
guerre. La fin de l’amnésie crée la guerre.
Où sont les banques de la mémoire. La décision est-elle facile à
prendre ? Il est fasciné par ce choix, les mémoires et les oublis des individus.
Puis dans ce livre les personnages savent –t-ils ce qu’a été leur vie ?
Il commence avec une idée,
réfléchit au côté dramatique. Ecrit 2/3 phrases assez simples - (depuis 1982 dans un carnet). S’il ressent
des émotions intenses dans ces phrases, alors il veut les exprimer ; c’est
ce qu’il recherche. Le mariage des personnages : à quel point c’est bien
de se souvenir de tout, vaut-il mieux mettre au placard certains
souvenirs ?
J’ai donc une histoire dans la
tête et je me demande comment la contextualiser. C’est abstrait. Une trame, une
communauté et tout le monde souffre d’une perte de mémoire. Dans une telle
situation singulière, un vieux couple qui s’aime s’inquiète de cette perte
précieuse. L’amour restera-t-il si la mémoire s’efface ? Ils partent en
voyage pour détruire ce qui a effacé leur mémoire. La mémoire unifie tout un
pays.
Il fait des repérages quant au
genre à utiliser : science-fiction ? Livre journalistique ? Il
avait besoin d’éléments surnaturels mais sans qu’ils soient trop présents. Il a
travaillé avec les règles du genre Fantasy, très simples, sans aller au-delà de
l’imaginaire, sans soucoupe volante. La recherche d’explications scientifiques
est l’expression humaine de culpabilité.
Il a préféré le contexte de GB,
avec des créatures surnaturelles (6ème S. après le roi Arthur).
Il n’est pas naturellement motivé
par les histoires d’ogres et de lutins. Il ne lit pas de Fantasy
contemporaines, mais des contes japonais surnaturels. Il aime travailler avec
ces règles très simples, sans aller au-delà. »
Gauvin ressemble à Stevens, un
homme du passé, mélancolique et ridicule. Vous avez dit « nous sommes tous
des majordomes, des amnésiques. Avons-nous tous en nous ce côté géant ? La
précarité humaine est au centre de vos livres.
« Dans une société stable,
il y a des choses qui remontent de l’histoire des pays et qui mettent les gens
mal à l’aise. Il vaut mieux les cacher. Quand est-ce bon ou non de le faire,
c’est difficile à dire. Il prend l’exemple des USA. Tous les jours, il se passe
quelque chose, des tensions existent. A cause de la ségrégation, c’est un géant
enfoui pour eux. Il y a un débat : prenons cette partie de l’histoire et
sortons-la des manuels scolaires et la tension disparaîtra. On peut dire tout
au contraire que c’est à cause du silence que persistent ces tensions : se
souvenir ou oublier ?
Il existe des géants enfouis en
France, quels sont-ils ? En cas d’erreur dans la réponse, la guerre peut
survenir. Si on laisse le souvenir enfoui, peut-être que ça ira bien. Il en est
de même dans toute relation qui dure : oublions ceci ou cela pour la
sauvegarde de la relation, même si l’authenticité de la relation disparaît.
Donc, nous sommes tous des majordomes si dans nos relations familiales nous
avons des géants enfouis. A quel moment faut-il le réveiller ? Il n’y a
pas de réponse nette. »
Sur la forme : C’est le premier livre, où il parle à
la troisième personne. Avant, c’était un
- je - toujours accompagné d’un – tu- .
« Je m’intéresse à la
question du souvenir et de l’oubli au niveau de l’individu. C’est à la mémoire
d’une personne. Si je veux envisager la question pour la société, une nation,
je ne dois pas limiter mon propos au point de vue d’un individu, mais en
traitant le problème dans la société pour faire basculer ce point de vue. C’est
moins confortable mais pour ce projet c’était nécessaire. Sur le jeux du je et
du tu : C’est important que le narrateur puisse toujours s’adresser à un
tu, « you », au lecteur ; cela l’implique en qualité de
lecteur : le narrateur s’adresse à moi. Mais le narrateur ne s’adresse pas
au lecteur lorsqu’il dit –you-.
Dans Vestiges du jour, Stevens
gâche sa vie à cause de sa vision étriquée. Il ne pouvait pas s’adresser à
quelqu’un d’autre. Alors lorsqu’il dit « you », il s’adresse à un
autre serviteur. Il n’arrive pas à imaginer un autre public. C’est crucial par
rapport au point de vue des gens.
Dans Auprès de moi toujours, l’effet est
important. Ce n’est pas l’auteur qui s’adresse au lecteur. Il demande que vous
écoutiez la conversation. C’est un élément vital pour créer cet univers limité
des personnages.
Dans le Géant enfoui, c’est assez
tard que j’ai changé. Au départ, le narrateur s’adresse à « you »,
aux innocents massacrés. Progressivement, il voulait dire qui est ce
« you » à qui s’adressait le narrateur. Il savait que ce serait
l’histoire de ces enfants, mais il avait un
peu peur de toucher à l’équilibre du livre. Tous les enfants sont morts.
Il s’adresse à leurs fantômes. Il faut donner des indications au lecteur :
à qui s’adresse le narrateur ? Aux innocents massacrés. Pour équilibrer le
livre, il a changé. C’est un peu un échec dans le livre. Je n’avais pas assez
de place dans ce livre. Il reviendra sur cette idée. »
Le thème de l’enfant abîmé ou
mort est constant : le suicide de la fille de la narratrice se prolonge dans un autre (Lumière pâle sur
les collines). Les enfants sont abandonnés par leurs parents ou maltraités.
« Il se pourrait que ce soit
le contraire. Je ne suis pas obsédé par ce thème. Dans les parties du Monde en
conflit, tant d’enfants vivent hors de cette bulle de protection. Il veut
exprimer le sentiment d’innocence trahie. Certains veulent voir et montrer le
Monde plus beau qu’il n’est. Pour l’enfant, c’est une déception de découvrir
que le monde est plus sombre. Nous voulons garder l’enfant dans cet optimiste,
mais peu à peu il faut leur faire découvrir une autre réalité. L’enfant est le
symbole de notre désir que le monde soit meilleur. La nostalgie de notre
innocence est une émotion très importante ; c’est bien d’y rester accroché.
Je veux susciter cette émotion et que les adultes comprennent cet apprentissage
que l’image est fausse. C’est l’expression d’une partie de nous. »
Tous vos livres sont
différents ? Vous avez dit que chaque livre sort du précédent.
« Toutes mes histoires explorent
les mêmes idées, même si je change le contexte. J’admire ceux qui arrivent
à changer tout en gardant la maîtrise. Je n’ai pas voulu copier ça. Je commence
avec une histoire abstraite. J’essaie de me poser la question : comment
faire fonctionner cette histoire, à travers quel genre.
Un arlequin bien déguisé. Dans
l’inconsolé, vous avez rompu. L’incertitude du réel. Ce qui est et ce qui n’est
pas. Le narrateur triche beaucoup
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