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dimanche 24 mai 2015

NOTES DE LECTURE DE MICHEL


Des lectures des derniers mois je retiendrai :

Dans les parutions récentes :

  • Lydie Salvayre : « Pas pleurer » conjugue, dans l’Espagne de 1936, la découverte de la vie par une jeune paysanne de 15 ans qui rejoint les anarchistes à Barcelone, et la colère de Bernanos devant les meurtres de masse commis par les franquistes avec la bénédiction de la hiérarchie catholique. L’indignation devant le crime et la trahison des valeurs chrétiennes, l’arrachement aux pesanteurs de la misère paysanne pour savourer la liberté et la joie des esprits et des corps, sont traduits par une langue brillante et inventive et souvent très drôle .Tels les dialogues avec sa mère dans un savoureux sabir franco espagnol ou le portrait brillamment troussé d’une vieille fille tourmentée par ses refoulements et franquiste en diable.
  • Marie-Hélène Lafon, dans « Joseph » évoque la vie d’un simple ouvrier agricole. Une écriture sobre, retenue, précise, pour traduire les rares événements d’une vie de rien, en suggérer la vacuité, exprimer la richesse, aussi, de moments en apparence insignifiants. Elle parle avec humanité et pudeur de ceux qui sont réputés taiseux. Ses mots, pesés, disent avec finesse l’épaisseur des silences, la richesse des évocations d’un tissu social minuscule autant que dense, les signes discrets d’un monde en bascule.

  • Luz Arce, « l’Enfer », Elsa Osario, « Luz ou le temps sauvage » Philippe Broussard « La disparue de San Juan » parlent d’un autre monde, celui de l’Amérique latine livrée à la sauvagerie des militaires se revendiquant des valeurs chrétiennes du monde occidental pour leur croisade anticommuniste. Le terme sauvagerie est d’ailleurs inadéquat, puisque aucune bête sauvage n’a fait subir à des hommes, femmes et enfants, la cruauté des traitements infligés par ces tortionnaires. Pas seulement dans l’abjection des tortures physiques mais aussi dans le raffinement qui consiste à laisser indéfiniment enfler l’angoisse des familles de « disparus » qui n’ont officiellement jamais été arrêtés, jamais incarcérés et dont les proches ont si désespérément cherché trace de vie ou de mort …
 
  • Luz Arce écrit sa propre histoire, celle d’une jeune dirigeante de gauche chilienne, kidnappée, torturée jusqu’à donner des noms puis collaborer avec la Dina, la Gestapo locale. Elle décrit aussi sa vie d’après, rongée par le remords et la quête d’une rédemption ; ce sera au prix d’une seconde trahison, où elle témoignera contre les tortionnaires et leurs maîtres, où elle dialoguera, aussi, avec des familles de victimes, de ses victimes… C’est la rencontre avec un prêtre dominicain qui lui permettra d’effectuer un long et douloureux cheminement de retour à la vie. Avec des mots simples elle donne à appréhender le bien et le mal, dans la porosité de leur frontière.

  •  Elsa Osario, contemporaine du coup d’état argentin de 1976, propose un roman sur la quête d’identité d’une jeune femme qui a vécu dans son éducation des indices troublants dans le lien qui l’unit à ses parents. Au terme d’une quête aux multiples rebondissements, elle découvre qu’elle a été le bébé arraché à une prisonnière et confiée à une famille de militaires. Pas n’importe quelle famille… Même sur un tel sujet, les personnages ne sont pas univoques, et, si la construction du roman peut surprendre dans un premier temps, le lecteur est très vite happé par le cheminement de cette quête. La langue, sobre, dit l’emprise de l’angoisse et de la terreur, comme la splendeur de l ‘élan amoureux et le goût de la vie.

  • Philippe Broussard s’était intéressé comme journaliste au cas de Marie-Anne Erize , jeune franco-argentine disparue en 1976. Après un premier article, il a poursuivi pendant 10 ans la recherche de ce que fut une vie brève et exceptionnelle, et des circonstances dans lesquelles elle a été brisée.  Il parvient à retrouver la piste du tortionnaire en chef, reconverti en avocat et protégé par un réseau de catholiques ultra et de militaires fiers de leurs performances … ces épisodes ne sont pas les moins bouleversants d’un livre qui en est riche ! La correspondance avec la mère de la disparue m’est apparue parfois intrusive ; mais elle permet de mieux comprendre à quel point les tortionnaires n’ont pas seulement brisé les corps mais aussi dévasté les familles pour le restant de leurs jours…
       Au nom de la civilisation occidentale et de la Chrétienté ….

      Je ne suis pas sûr que leurs exactions aient été aussi vivement condamnées que celle des égorgeurs de l état islamique.

Les assassins qui ont ensanglanté l Amérique latine étaient, il est vrai, autrement plus civilisés

 

Mais ceci est une autre histoire, qui ne relève forcément du Square littéraire...

 

 

Ps  Mapuche de Caryl Ferey :

 C’est ce livre de l’auteur de « Zulu » qui m’a fait entrer dans la tragédie argentine
il procède d'une intention généreuse : rappeler, rendre justice à ce qu'ont subi les victimes de la dictature argentine. D'une terreur, d'une cruauté scientifiquement organisées. Par une idéologie, et des intérêts économiques d'une bonne partie des élites argentines avec, au passage, le concours actif de militaires français, anciens ou nostalgiques de l'OAS.
Ce travail est très solidement documenté et à ce titre déjà, il mérite d'être recommandé ; en dépit de trois réserves :

  • les rappels sur ce que furent la junte et ses soutiens se fait assez souvent de manière très didactique, ce qui ne favorise pas la progression de l'intrigue.

  • ladite intrigue souffre parfois de sérieux sévices infligés à la vraisemblance, en particulier dans les derniers épisodes

  • quant au fond, la façon dont la victime traite les tortionnaires qu'elle a retrouvés offre au lecteur une bien ambivalente satisfaction …
 
 
A propos de « Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn » de Ben Fountain, ed. 10/18
 
Trois minutes de violents combats entre Américains et insurgés irakiens ont été filmés par Fox News. Le film a connu un immense succès sur YouTube et donné lieu à la couverture + 6 pages de Time. Une opération de propagande est montée avec les survivants de la compagnie Bravo, huit soldats partant en représentation pour une tournée triomphale aux USA, dont une réception à la Maison Blanche et, en point culminant, le grand match de football américain de Thanksgiving à Dallas.
Billy Lynn, soldat de 19 ans, et ses amis sont donc happés dans une gigantesque foire, assortie au demeurant de promesses d’un traitement hollywoodien de leur épopée.
 Foire aux Bons Sentiments, que leur expriment leurs interlocuteurs en des incantations où reviennent en rafales « 11-septembre, liberté, héros, sacrifices, valeurs » et chaque fois que possible une demande de détails croustillants.
 Le match est l’occasion d’une exhibition majuscule sur fond de sang, de sexe et de dollars ; les 8 héros, mais aussi la drill team de Fort Myer faisant tournoyer fusils et baïonnettes https://ssl.gstatic.com/ui/v1/icons/mail/images/cleardot.gif ; les pompomgirls dénudées malgré le froid et, pour chauffer la foule « Destiny child » dont Beyoncé en personne : une sorte de porno soft se conjuguant avec le rêve martial.
 Exhibitionnisme encore que la prière d’avant match « au pays de la prière déchainée » et l hymne national qui déclenche de vives réactions comme celles d’ « un groupe de femmes d’un certain âge qui convergent vers Billy…une lueur de folie brille dans leur regard, et il n’y rien qu’elles ne feraient pour l’Amérique, tortures, bombe atomique et dommages collatéraux infligés à la terre entière. Pour l’amour de Dieu et de la Patrie, elles sont prêtes à tout. N’est ce pas merveilleux s’exclame la femme au sourire de lamé le serrant plus fort ? Ce chant ne vous rend-il pas terriblement fier ? »
 L’organisation de ce show gigantesque met aussi en scène des humanoïdes, des footballeurs qui, « après plusieurs générations d’alimentation gargantuesque » représentent « une souche d’humains de calibre industriel ». Au pays du dollar roi la quantification est la mesure de toutes choses ; du stupéfiant magasin d’équipement des « Dallas cow boys » à l’US Army « car la guerre est le pur royaume des quantités simples. Qui peut faire le plus de morts ?...Que la haute technologie, les frappes de précision, et toutes les putasseries des media aillent se faire foutre : la seule façon d’envahir un pays avec succès est de le réduire en cendres. »
 Grand moment que celui de l’échange entre un milliardaire texan et l’étrange et ironique sergent Dimes. Le pétrolier a réparti les rôles entre lui, qui travaille pour assurer l’indépendance énergétique des USA, et les soldats qui combattent le Mal en Irak ; mais, gourmand, il voudrait aussi savoir « comment ils se débrouillent là-bas, exposés à tant de violence » ; à quoi le sergent répond en lui présentant ses hommes comme une bande de psychopathes sanguinaires : « Nous aimons la violence et nous aimons tuer. Est ce que n’est pas pour ça que vous nous payez ? Pour combattre les ennemis de l’Amérique et les envoyer en enfer ? Si nous n’aimions pas tuer les gens à quoi ça servirait ? Autant envoyer là-bas les Peace Corps …et de conclure : « Si, avec votre compagnie pétrolière vous voulez pomper toutes les saloperies contenue dans le Barnett Shale, libre à vous Monsieur , mais ne le faites pas en notre nom ; vous avez vos affaires nous avons les nôtres . Alors, continuez à forer, et nous, nous continuerons à tuer. »
 Billy se demandera un moment pourquoi en leur temps Bush, Cheney, Rove et d’autres se sont débrouillés pour ne pas aller combattre le Mal au Vietnam ? Et, question tout aussi incongrue : pourquoi on n’envoie pas en Irak les  Bears et les Cow boys, les Patriots et les Redskins et tous les héros surpuissants, sur vitaminés de la ligue de football américain ?
 Bien d’autres questions resteront sans réponse.
 
Si l’entrée en matière est un peu lente, si l’histoire d’amour, certes émouvante, relève plutôt du conte de fées, Ben Fountain, pour un premier roman, a frappé très fort dans l’axe du Bien et ses va-t-en guerre, ses patriotes de l’arrière, ses businessmen cyniques et « leurs femmes minces, élégantes et internationalement bronzées, dont le maquillage est recouvert d’une couche de froideur, comme traitée au téflon. ». Son humour décapant ne se limite pas à la mise en pièces de la « haute société » texane ; il démonte la manipulation mise en œuvre par l’administration Bush et met à nu les ressorts culturels qui l’ont rendue efficace.
 
Dès la fin du cirque, les soldats de Bravo repartent vers l ‘Irak. Billy a préféré rester solidaire des ses copains de combat plutôt que de suivre les objurgations de sa sœur bien-aimée, qui a tout tenté pour organiser sa désertion …
 
On peut espérer que Ben Fountain ne perde pas de vue Billy et son atypique sergent …

dimanche 27 septembre 2009

DEUX AUTRES LIVRES CONSEILLES PAR PATRICE

Si je ne me trompe pas, Patrice nous a parlé des deux livres ci-dessous ainsi que d'une trilogie d'un auteur suédois dont je n'arrive pas à retrouver le nom.
Pouvez-vous m'aider pour compléter ces références ?



Nous sommes en Alabama dans les années 1930 de la Dépression. Un avocat modéré, personnage inspiré par le père de l'auteur, lui-même homme de loi, défend un Noir accusé d'avoir violé une Blanche. On n'est pas loin de Sanctuaire, de Faulkner. En plus solaire, et plus velouté. Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, nourri de mythes et de légendes - d'où sans doute l'universalité de son succès -, est le roman d'une double initiation. Celle de deux enfants du Sud à la découverte du monde, de ses beautés et de sa brutalité, du Mal omniprésent à travers préjugés et mensonges; celle d'un adulte, leur père qui, veuf, les élève seul et redécouvre alentour une cruauté que son cœur d'humaniste intègre, un rien idéaliste, tendait à occulter. L'un des deux enfants, la fille, est la voix du livre, son chant profond. De l'ouvrage, magistral par sa poésie, son ampleur et sa lucidité, un film a été tiré, en 1962: le méconnu Du silence et des ombres de Robert Mulligan. Gregory Peck y a gagné l'oscar, et Robert Duvall un début de notoriété dans un personnage secondaire inspiré par Truman Capote, ami d'enfance de Harper Lee. «Je considère Truman comme le meilleur écrivain des années soixante», disait volontiers Harper. Pour la remercier, l'incorrigible Truman prétendit aussitôt qu'il avait écrit les trois quarts de son (unique) livre... On ne trouvera, semble-t-il, aucun autre manuscrit d'elle à publier quand miss Lee fermera les yeux pour toujours. Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur restera donc sans descendance. Un vrai miracle en Alabama.


Michel Grisolia
Lire, février 2005




Trente-cinq années durant, Gilbert Sorrentino a exprimé dans des textes aussi brefs qu’intenses le désarroi que lui inspirait le monde. C’est l’ensemble de ce travail de nouvelliste que restituent les éditions Actes Sud, dans un recueil empreint de poésie et d’amertume. L’auteur, qui n’hésite pas à rompre le fil du récit pour dispenser des instructions de lecture, y dépeint une Amérique déchue, peuplée d’êtres à la fois étranges et repoussants, telle cette femme poupée dont la moitié du visage est défigurée par une croûte purulente. Comme un savant devenu fou, il braque un éclairage cru sur la colonie d’insectes qui grouillent sur sa table d’expérimentation. Avec précision, sadisme presque, il dissèque leurs us et coutumes, exhibe leurs défauts les plus honteux avant de les condamner sans appel. Les aventures sordides de ratés obsédés par la gloire et dévorés de viles pulsions sexuelles succèdent ainsi à des histoires d’amour pathétiques à pleurer. Pourtant, le jugement sévère et le sarcasme blessant dissimulent une profonde empathie. A travers les thèmes de l’identité, de la religion ou même de la conception de l’art, c’est à la société stigmatisante et aliénante que s’en prend ouvertement Gilbert Sorrentino. Il signe des nouvelles lucides et impertinentes, baignées par la lueur blafarde de la lune.
Emilie Vitel
http://www.evene.fr/livres/livre/gilbert-sorrentino-la-lune-dans-son-envol-38577.php