LES THEMES DE L'ILE MYSTERIEUSE
Le thème principal
de l’Ile mystérieuse est le voyage.
Mais ce constat peut s’appliquer à la quasi-totalité
des livres de Jules Verne.
Aussi avons-nous
plutôt insisté lors de nos échanges sur les thèmes plus spécifiques à ce roman.
- Le pouvoir des sciences
Dans l’Ile mystérieuse nous avons tous été
frappés par l’importance accordée aux sciences dans le roman. Les références
aux mathématiques, à la physique, la chimie, la mécanique, la biologie, la
botanique, la pharmacie, l’astrologie, l’agronomie, la géographie, la
cartographie etc. sont légion dans les quelques huit cents pages du livre.
Toutefois, il ne
s’agit pas ici d’un savoir encyclopédique abstrait, l’objectif est bien
d’appliquer les connaissances scientifiques pour résoudre les problèmes
concrets que se posent les naufragés. Problèmes qui souvent consistent à se
déplacer ou à survivre.
« Ils savaient » et
l’homme qui « sait » réussit là ou d’autres végéteraient et
périraient inévitablement. »
(Ed Livre de Poche p. 233)
Parmi les connaissances
pratiques mises en œuvre dans l’Ile mystérieuse, on peut citer :
- allumer un feu sans allumette, ni silex,
- mesurer des hauteurs,
- déterminer des longitudes et des latitudes,
- construire un four à poterie,
- élaborer de la nitroglycérine et du pyroxyle,
- s'initier à la métallurgie en raffinant et travaillant du minerai de fer,
- fabriquer des bougies,
- construire un ascenseur hydraulique,
- alimenter en électricité un télégraphe par une pile rudimentaire,
- fabriquer des vitres...
Notre analyse est
que ces applications scientifiques avaient certainement pour objectif de
séduire les jeunes lecteurs et de les appeler à développer leurs connaissances.
Nous avons observé d’ailleurs que les livres de Jules Verne emportaient souvent
la part du lion lors des traditionnelles distributions des prix des collèges et
des lycées.
Nous avons
également relevé que l’approche scientifique de Jules Verne est peu tournée
vers l’anticipation, à l’exception peut-être du sous-marin du capitaine Nemo et
des fusées et autres aéronefs. Ainsi a–t-on pu écrire : « la science de Jules Verne reste en
deçà de son époque. Tous les romans qui procèdent d'une machine ne sont que des
extrapolations sur d'anciens modèles. »
Certains d’entre
nous ont insisté sur l’absence d’une connaissance scientifique très approfondie
chez Jules Verne.
Il lisait plutôt
des ouvrages de vulgarisation et se constituait des fiches englobant les grands
domaines scientifiques, si bien qu’on a pu lui a reprocher de recopier une
grande partie de ses fiches dans ses livres. Certains d’entre nous ont relevé
le manque d’intérêt de certaines énumérations ou de certaines démonstrations.
Nous avons enfin
fait le constat que Verne n’était pas un positiviste totalement convaincu. Il
semble même qu’au fil des ans, le doute sur les pouvoirs de la science se soit
amplifié chez l’écrivain.
Cyrus Smith
soi-même émet lui aussi des doutes dans le roman sur le réel pouvoir de la
science :
« Mais le moment ne viendrait-il pas
où toute leur science serait mise en défaut ? Ils étaient seuls sur cette
île. Or, les hommes se complètent par l’état de société, ils sont nécessaires
les uns aux autres. Cyrus Smith le savait bien, et quelquefois il se demandait
si quelque circonstance ne se produirait pas, qu’ils seraient impuissants à
surmonter ! »
(Livre de Poche, p. 647)
- Le statut social de l’ingénieur : hier et aujourd’hui
Si la science
permet cependant dans bien des cas de trouver des solutions à des situations
problématiques telles qu’elles se posent à des naufragés, nous avons également relevé
que celui qui est détenteur de ces connaissances scientifiques dans le groupe,
l’ingénieur Cyrus Smith, apparaissait comme le chef « naturel » de
l’équipe. Autrement dit : le pouvoir à celui qui maîtrise le savoir.
Les autres
personnages sont plutôt des exécutants, à l’exception toutefois du jeune
Harbert Brown qui a déjà un excellent niveau de connaissances en botanique, ce
qui est très utile pour tous.
Un débat s’est
ouvert entre nous sur le rôle de l’ingénieur et sur son statut dans la société du
XIXème et dans notre société actuelle.
Les avis ont
divergé, les uns considérant que l’ingénieur aujourd’hui ne bénéficiait plus du
prestige qu’il avait jadis, et qu’il ne jouait plus un rôle majeur dans la
société actuelle, tandis que d’autres membres du Square ont affirmé que les
ingénieurs, notamment ceux formés dans les grandes écoles, jouaient un rôle
très important dans l’économie et dans les entreprises aujourd’hui et qu’ils
bénéficiaient dans leur domaine, d’une reconnaissance et d’un pouvoir de décision
non négligeables.
- L’organisation du travail au sein de l’équipe
Certains d’entre
nous relevé qu’il exista une certaine division du travail entre les membres de
l’équipe : Nab est chargé de faire la cuisine, Pencroff exerce sa
compétence en matière de bateau et de navigation, Harbert dans le domaine de la
botanique, Spilett, le reporter touche un peu à tout et Cyrus bien sûr est à
l’origine de tous les projets, c’est lui qui donne les objectifs et les moyens.
Mais il faut
remarquer également, que l’ingénieur incite tous ces hommes à une certaine
polyvalence, ainsi sont-ils tour à tour : charpentier, menuisier, maçon, mécanicien,
chasseurs, cultivateurs...
Cette organisation
souple est rendue possible par la confiance réciproque existant entre les personnes
et par la docilité de tous les personnages. Les rapports humains sont décrits
ici sous un angle idyllique.
Il semble également
que la notion de groupe prévaut sur celle de l’individu. Il n’y a par exemple
sur l’île aucune tentative d’appropriation individuelle, c’est le groupe,
entité de fait, qui gère les biens et les ressources des naufragés.
Ceux-ci constituent
en quelque sorte une famille qui a en charge le développement de l’île grâce
aux sciences et au progrès technique.
- Des personnages sans épaisseur
Les personnages de
l’Ile mystérieuse, n’ont pas l’épaisseur des personnages habituels des romans
du XIXe. Ainsi, ils n’ont aucune dimension psychologique et leurs relations ne
sont entachées d’aucun conflit pendant les presque quatre années où ils vivent
sur l’Ile Lincoln.
Nous sommes dans un
roman de genre, un roman d’aventure, dans lequel toute dimension psychologique
est absente. Ainsi le lecteur n’a t-il qu’à fixer son attention sur l’action et
sur le déroulement des événements.
A noter également
l’absence de toute présence féminine dans le roman, ce qui n’est pas le cas
dans tous les romans de Jules Verne.
Nous avons enfin
remarqué que l’auteur faisait totalement l’impasse sur la libido de ses
personnages.
- Une vision de la nature loin d’être monolithique
Nous avons souligné
que pendant leur séjour sur l’Ile mystérieuse, les naufragés n’ont eu qu’à
bénéficier des ressources mises à leur disposition par la nature.
Tout au plus les
connaissances scientifiques de l’ingénieur Cyrus Smith leur ont-t-elles permis
de les transformer, pour répondre à leurs besoins primaires.
Après l’envol du
ballon, tout semble se passer comme dans un rêve. Il y a certes des
catastrophes qui se produisent, mais elles se terminent toujours bien.
Pour mener une vie
heureuse sur l’île, il suffit d’utiliser les ressources mises à disposition par
la nature et de travailler dur, celles-ci existent en abondance et aucun risque
de pénurie ne se profile.
Toutefois, à la fin
du roman, on observe que la nature ne génère pas que des bienfaits pour
l’homme, parfois elle balaie tout sur son passage et réduit à néant tous les
efforts des hommes.
On peut en conclure
que Jules Verne n’a pas un point de vue figé sur les sciences et sur l’environnement
naturel.
Il a bien conscience,
dès son époque, d’une part que les ressources naturelles utilisables par les
hommes, même si elles abondent, ne sont pas inépuisables (les prélèvements
doivent se faire en fonction des besoins) et que d’autre part, la science peut
se révéler totalement dépassée devant des événements aussi puissants que des
ouragans ou des éruptions volcaniques. La fin de l’Ile mystérieuse le démontre
amplement. Ce point a été relevé par plusieurs d’entre nous, nous avons même
évoqué l’idée d’un Jules Verne écologiste avant l’heure.
Nous nous sommes aussi
posé la question de savoir si Ian Flemming ne s’était pas inspiré de la fin de
l’Ile mystérieuse pour construire les fins cataclysmiques de ses James Bond.
Ceux qui font le mal sont détruits dans des cataclysmes épouvantables.
- Un roman qui traduit les idées dominantes de la fin du XIXe en France
A l’évidence, les
personnages du roman se comportent comme des conquérants, ils reprennent tous
les procédés des grands conquistadors du passé : exploration des terres,
établissement de cartes, attribution de noms « américains » aux
différentes parties de l’île, construction d’éléments de défense contre les
attaques potentielles...
Jules Verne décrit
la démarche, mais ce n’est pas pour autant un défenseur du colonialisme.
- - Une vision discriminante à l’encontre des
noirs...
Nous avons relevé
le sort qui est fait à Nab dans le roman. C’est « un nègre », un
ancien esclave affranchi, très attaché à son maître et qui se ferait tuer pour
lui. Nab fait certes partie de l’équipe, mais il a quand même un statut à part.
Les qualificatifs utilisés à son égard sont teintés de racisme.
- La question de l’antisémitisme de Jules
Verne
Un débat a eu lieu entre nous sur ce
point.
Dans l’Ile mystérieuse, rien ne laisse à
penser que Verne est antisémite. Néanmoins si l’on se réfère à certains
passages d’autres de ses romans et notamment du Château des Carpathes, il
laisse apparaître un antisémitisme certain.
Par ailleurs, quelques uns d’entre nous
ont rappelé l’appartenance de Jules Verne au camp des anti-dreyfusards.
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- - La
défense des opprimés
Ce thème entre en partie en contradiction avec celui de la colonisation, mais il est fait
allusion dans le roman, à la défense de ceux qui réclament la liberté et
l’indépendance des peuples. Jules Verne n'est donc pas à classer dans la catégorie des affreux colonialistes. Pour lui, les colons sont ceux qui en premier lieu apporte le progrès.
Mais lorsque les puissances coloniales oppriment les peuples, Jules Verne se range aux côtés des opprimés.
Plus tard Mathias Sandorf incarnera d’ailleurs le rôle du libérateur de la Hongrie contre l’Autriche.
Mais lorsque les puissances coloniales oppriment les peuples, Jules Verne se range aux côtés des opprimés.
Plus tard Mathias Sandorf incarnera d’ailleurs le rôle du libérateur de la Hongrie contre l’Autriche.
- Le style de Jules Verne
Jules Verne est
incontestablement un conteur. Il sait raconter des histoires en respectant des
critères très classiques du roman de genre. L'Ile mystérieuse est un livre agréable à lire malgré
son volume.
Plusieurs d’entre
nous ont relevé qu’à aucun moment ils n’ont éprouvé de lassitude dans la
lecture du livre. Lorsque l’attention commence à s’émousser, l’auteur sait
introduire un nouvel événement qui relance son intérêt.
Notons toutefois
que certains n’ont pas lu l’intégralité du roman et que d’autres ont pratiqué
la technique du saut de pages. Mais sur un roman de 800 pages, cela peut se
comprendre.
La succession
d’événements qui se produisent sur l’île et qui échappent à toute rationalité
amène le lecteur, comme les naufragés eux-mêmes, à imaginer différentes
hypothèses qui maintiennent en permanence son intérêt.
La révélation
finale est un coup de maître, elle a aussi pour fonction d’établir des
passerelles avec d’autres romans de Jules Verne.
- Jules Verne et la littérature
Lors de nos débats
nous nous sommes demandé si les romans de Jules Verne relevaient du domaine de
la littérature.
Il est certain que
cet auteur n’était pas traité dans les manuels de littérature des lycées, comme
le « Lagarde et Michard » par exemple. Ce qui signifiait qu’il
n’était pas reconnu par les autorités académiques comme un grand écrivain.
Les critiques constatent également qu’à l’époque où Jules Verne écrivait ses romans, d’autres écrivains faisaient véritablement œuvre de création littéraire et renouvelaient profondément l’esthétique de la littérature. Ce qui n'a jamais été son cas.
Mais si l’on
rapproche le projet d’écriture de Jules Verne et les résultats qu’il a atteint
peut-on réellement lui reprocher de n’être pas ce qu’il n’a pas souhaité être ?
Aujourd’hui encore
Jules Verne reste l’un des écrivains français les plus lus dans le monde.
Les autres livres de Jules Verne lus par les
participants au Square
- « Michel
Strogoff », Chantal considère que c’est un livre qui tient la route encore
aujourd’hui.
- « Le château
des Carpathes » se réfère à l’évidence à Edgar Poe, dont Jules Verne était
un fervent admirateur. Michel E. fait observer que ce roman lui apparaît
aujourd’hui comme un livre de souvenirs d’enfance. Il lui fait penser aux
livres qu’on remettait aux premiers de la classe lors de la distribution des
prix.
- Monique présente
un inédit de Jules Verne intitulé « l’Oncle de Robinson ».
- Une grande innovation : les différentes éditions des romans de Jules Verne
Comme la plupart des Voyages
extraordinaires de Jules Verne, L’île
mystérieuse paraît d’abord, en feuilleton (du 10 septembre 1874 au 28
octobre 1875) dans le Magasine d’éducation et de récréation, codirigé par Jean
Macé, P.J. Stahl (pseudonyme de Pierre-Jules Hetzel) et... Jules Verne.
Une première édition en volume au format in-12°, broché, à prix modéré, est
suivie, en décembre 1875, par une édition de prestige, volume triple, format
in-8°, relié et cartonné dans la «Bibliothèque d’éducation et de récréation»
des mêmes Éditions Hetzel. Disposant d’une carte et de 154 illustrations de
Jules Férat, elle est régulièrement rééditée sous divers cartonnages jusqu’en
1914.
Nb: le
«vol de mouettes» est caractéristique de L’île
mystérieuse. Photographie fournie par A. Braut, 8 juillet
2002.
Exemple d'une couverture au deux éléphants évoquée par Serge lors de notre discussion :
- Des éditions illustrées
Dans le corps des romans de Jules Verne, l'idée de Hetzel fut une fois ces textes palpitants illustrés d'images évocatrices par des grands noms de la gravure, d'habiller enfin le tout d'une percaline de couleur vive sur lequel s'imprime des décors rappelant le sujet des ouvrages. Hetzel a utilisé les ressources décoratives offertes par la reliure industrielle qui était née vers le milieu du XIXè siècle. Les décors pouvaient être utilisés pour plusieurs titres: obus, bannière, sphère armillaire, portrait, mappemonde, steamer, bouquets de roses, ou encore tête d'éléphant.

















