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dimanche 14 avril 2019

41 EME REUNION - LE POINT DE VUE DE CLAUDE SUR "LE CUL DE JUDAS" D'ANTONIO LOBO ANTUNES

Paru en 1977, "Le cul de Judas", le second roman de l'auteur portugais nobélisable, Antonio Lobo Antunes, aujourd'hui âgé de 76 ans, est un livre touffu qui invite le lecteur à partager les désillusions d'un homme revenu de la guerre en Angola, hanté par les atrocités qu'il a pu y voir et auxquelles il a pu participer, vivant à présent seul car récemment séparé de sa femme, en rébellion contre le système salazariste et la bourgeoisie portugaise confite dans la religion, les traditions et les faux-semblants, jetant un regard d'une ironie cruelle sur la vie banale et médiocre de ses compatriotes - "un peuple de petits employés qui ronflent au milieu de plats argentés et de napperons en crochet".
Comment ne pas voir un récit autobiographique dans cette dérive qui nous conduit du parc zoologique de son enfance - un univers onirique, hors du temps, où les odeurs puissantes des animaux se conjuguent avec le souvenir de la figure de ce patineur noir, allégorie d'une certaine innocence -  au bar à rencontres dans lequel l'homme drague, avec des mots avinés et une tendresse maladroite, une femme dont on ne connaîtra que très peu de choses et dont on observera la soumission (pécuniaire ? par pitié ?) ; une dérive du fin fond de l'Angola, théâtre d'une guerre absurde où le sordide côtoie en permanence l'ennui, où la mort et la folie rodent comme ces chiens galeux africains, jusqu'à son horizon actuel de solitude ?
L'enfance comme un marqueur pour toute une vie, cette expérience de la guerre, comme un autre marqueur profond, la dépression, la recherche sans illusions de l'amour, le regard sur soi, aussi cruel et sans concessions que le regard porté sur les autres, coincés dans une vie morne : voilà la face sombre de l'univers de Lobo Antunes traduit dans un style unique qui peut paraître par endroit pesant, forcé, dérangeant, dans lequel surgissent des pépites comme autant de fulgurances, où l'humour, toujours noir, n'est pas absent.


Lobo Antunes nous associe à une autre "Recherche du temps perdu", infiniment plus douloureuse, amère, désespérante que celle de Proust, à une prose aux accents baudelairiens des "Fleurs du mal".
Un livre essentiel.   


RENDEZ VOUS AVEC CLAUDE SUR : 

  http://pergame-shelter.blogspot.com/

samedi 13 avril 2019

41 EME REUNION - SYNTHESE DE NOTRE DEBAT SUR "LE CUL DE JUDAS" D'ANTONIO LOBO ANTUNES PAR GÉRARD


-       L’accès au roman
Comme la plupart des écrivains pratiquant la technique du monologue intérieur, les textes de Lobo Antunes, au premier abord ne sont pas faciles d’accès.
Ce type de roman appelle aussi souvent plusieurs relectures. C’est le constat que nous avons fait. Plusieurs d’entre nous en sont à la deuxième, voire la troisième lecture du Cul de Judas.
Pour ceux qui ont lu au moins deux fois l’ouvrage, soit il y a eu une redécouverte « heureuse » du texte, soit la seconde lecture, plus orientée sur la forme, a pu générer une certaine déception. Cette forme, qui a séduit beaucoup d’entre nous, est souvent redondante chez Lobo Antunes, on peut s’en lasser.

-       Le style
Nous sommes presque tous d’accord pour parler d’un style flamboyant ou torrentiel. Nombreux sont les passages qui nous ont fait vibrer, nous en avons lu certains. 
Plusieurs d’entre nous ont été sensibles à des raccourcis saisissants, des intuitions créatrices fulgurantes.
Parfois cependant on peut regretter un style boursouflé qui donne l’impression que l’auteur en fait trop.

-       La traduction
Même si Pierre-Léglise Costa, le traducteur du Cul de Judas n’était pas avec nous, il a eu la gentillesse de nous adresser un message sur l’écrivain et sur son écriture. Qu’il en soit remercié !
Ce doit être un exercice particulièrement difficile de traduire un livre de Lobo Antunes, compte tenu de la richesse de son style, des écarts qui peuvent exister entre les mots de la langue portugaise et le français et du fait que Lobo Antunes maîtrise parfaitement le français.

-       Le ton
Certains ont évoqué l’humour de Lobo Antunes, d’autres ont surtout relevé une ironie mordante. L’humour, comme on l’entend généralement, ne semble pas adapté à ce type de récit sur la désespérance. 
L’autodérision est omniprésente dans le livre, nous en avons donné des exemples.
Dans d’autres passages du livre, c’est le cri et la révolte qui émergent avec une certaine violence. Certaines images sont à la limite du supportable et l’auteur sait parfaitement faire vibrer son lecteur lorsqu’il décrit la cruauté de la guerre et la dislocation des corps.

-       Le registre de l’imaginaire
Lobo Antunes est un poète, les images qui défilent dans sa tête nous plongent dans un monde irrationnel, souvent symbolique. L'écrivain fait d’ailleurs souvent référence à des poètes et à des peintres (Chagall, Giotto, Cranach, Picasso, Utrillo…).
Les références aquatiques par exemple sont multiples : symbolisme de l’aquarium et des poissons qu’il renferme…, symbolique du naufrage et de l’enfermement.

-       La structure du roman
Un commentateur a pu écrire : « On pourrait affirmer, sans trop risquer, que le grand succès qu’a rencontré ce texte au moment de sa parution tient en grande partie à son agencement narratif. La première personne totalisante sur laquelle repose la narration place d’emblée le lecteur en position de récepteur privilégié de la confession, à tel point qu’il est difficile de refuser le pacte de lecture proposé par Lobo Antunes »
Cette remarque permet peut-être d’élucider le mystère qui fait qu’un lecteur, désarçonné de prime abord, se prend soudain au jeu et devient enthousiaste jusqu’à la dernière page du livre.
La structure apparente du livre est en fait un abécédaire, mais un abécédaire incomplet ? Certaines lettres manquent, nous l’avons noté.
Nous nous sommes posé la question : pourquoi un abécédaire ? Sans pouvoir y répondre.
Catherine Dumas, qui a conduit une recherche approfondie sur ce roman propose une explication en ces termes : « La structure de surface du roman est celle d’un abécédaire. À part le chapitre S dédiée à la remémoration de Sofia, jeune amante du narrateur engagée dans la lutte anticoloniale dans les rangs du MPLA, et qui pourrait nous orienter vers une fonction emblématique de cette forme, c’est bien plutôt la fonction pédagogique de l’abécédaire que je privilégierai.  Cela donne à penser que l’abécédaire rend possible la lecture d’un texte issu d’une mémoire en lambeaux. Il structure le défilé de mots vidés de leur sens, donnant un corps au récit. »
Fonction pédagogique, pourquoi pas ? Reconstruction d’un langage après l’effondrement ?

Reste qu’il est difficile de parler de structure au singulier pour « le Cul de Judas » tellement les niveaux narratifs interfèrent. L’espace et le temps sont imbriqués, morcelés, distendus en permanence.
Un premier niveau concerne le dialogue, ou plutôt le monologue entre le narrateur et son interlocutrice, une femme dont on sent la présence, mais qui ne s’exprime jamais. Sa présence est générée par une relation d’approche sensuelle et érotique qui s’amplifie au fur et à mesure du déroulement du récit.

Un autre aspect structurel est le lien qui s'établit entre l’enfance à Lisbonne et alentour, et la guerre en Angola. Entre l'enfance et la mort deux des thèmes-clé du livre.
Nous avons parlé de polyphonie des espaces, de correspondances. Le roman en regorge.
Les analogies tourbillonnent, le lecteur peut s’y perdre comme dans un labyrinthe.
L’enfance c’est le monde de l’innocence dans lequel on décide pour vous, c’est celui de la relation à la mère, au père, à la famille.
Et un jour, on décide encore pour vous, mais cette fois-ci on vous envoie faire la guerre, comme médecin, mais c’est la guerre quand même, la guerre coloniale du XXe siècle avec ses atrocités et son absurdité fondamentale.
Une métamorphose s’opère alors :
« … selon les prophéties de ma famille, j’étais devenu un homme : une espèce d’avidité triste et cynique, faite de désespérance cupide, d’égoïsme et de l’urgence de me cacher de moi-même, avait remplacé à jamais le plaisir fragile de la joie de l’enfance, du rire sans réserve ni sous-entendus, embaumé de pureté (…) »

Les passages du sujet individuel au sujet collectif constituent un autre type de structure.


Une littérature des ténèbres
L’un d’entre nous a évoqué des liens avec d'autres œuvres littéraires, « la Voie royale » de Malraux, « Au cœur des Ténèbres » de Conrad. Littérature des ténèbres a-t-on dit, forme de roman initiatique où l’on remonte à un certain état primitif de l’homme. Découverte d’un monde dominé par la folie, la barbarie et la violence sans limite.
Cette forme de littérature se décline autour des mêmes thèmes : départ d’un monde dit « civilisé », voyage en bateau préparant la métamorphose, arrivée dans un pays lointain, une colonie, puis lente remontée à travers une forêt, découverte d’un monde sauvage où l’on massacre les populations locales pour que quelques-uns puissent assouvir leur rêve de puissance ou leur folie. 
Tout ce qui a été dit dans le Cul de Judas n’est pas nouveau.
On a toutefois relevé que si ces récits peuvent avoir des trames assez proches, ce qui fait l’originalité de chaque œuvre, c’est la vision et l’expression de l'écrivain. L’un ne peut jamais se réduire à l’autre. Les émotions du lecteur varient aussi en fonction de l’époque, des circonstances et de ses propres sentiments.
Que cette littérature soit datée dans l’histoire ne fait aucun doute, mais elle témoigne aussi de la prise de conscience de l’absurdité de ces guerres coloniales pour lesquelles des générations de jeunes et de moins jeunes ont été sacrifiées, qu'ils appartiennent à un camp ou à un autre. 
A cet égard le cri de Lobo Antunes est un cri que l'on entend. Mais ce n’est que l’un des aspects du livre.

-  Une littérature de l’entre-deux et de la concavité
On peut lire le Cul de Judas avec des approches multiples. Le roman ne s’épuise pas en une seule lecture.
L’enfance est le temps de l’innocence, le temps où l’on n’est pas responsable de sa vie et de ses actes, le temps où l’on vous protège. Un temps de légèreté et d'apesanteur. Un peu comme si l’enfant survolait le monde sur un tapis-volant, observant, s’amusant et cultivant l’insouciance.
Vient un moment où la métamorphose se réalise, le jeune soldat plonge progressivement dans un trou dans lequel il restera enfermé, comme un poisson dans un aquarium. Il pénètre dans le monde absurde de la concavité, une sorte de monde à l’envers où tout se déchire s’effondre et duquel on ne peut pas sortir. L’adjectif concave revient plusieurs fois dans le livre et le terme de concavité évoque l’absence, absence au monde au fond de la fosse, absence à soi-même, une béance intérieure qui isole et qui vous rend "étranger à soi-même".

-  Les relations avec les femmes
Il y a plusieurs personnages de femmes dans le livre.
D’abord l’interlocutrice du narrateur, muette mais présente. La relation s’inscrit dans un désir qui s’amplifie et dans une sorte de posture psychanalytique.
Il y a ensuite la prostituée de Luanda, l’hôtesse de l’air, qui apparaissent comme des objets sexuels.
Il y a enfin, au chapitre S, Sofia, la femme africaine qui symbolise l’espoir, l’avenir de l’Afrique. Elle sera violée, torturée et expédiée à Luanda par ses tortionnaires. Mais elle représente l’espoir, une petit espace de vie, une lueur au fond du trou.

-  Un critique systématique du monde de Salazar
Que ce soit à travers la société de Lisbonne, à travers les institutions, l’Etat, l’Eglise, l’Armée, la PIDE, à travers Salazar et ses sbires, Lobo Antunes ne mâche pas ses critiques. Salazar, ceux qui le soutiennent et les institutions sont à la source de la guerre, de la barbarie, de l’effondrement et de la fermeture totale de la société portugaise. Les attaques sont virulentes. Elle se multiplient et se « collectivisent » au fur et à mesure de la pénétration dans le monde absurde de la guerre. Cet aspect a contribué indéniablement au succès du livre.

-  Un certain dégoût de soi
Le narrateur est un anti-héros. C’est un homme seul, un corps qui se délite au fur et à mesure des événements dans lequel il est plongé. C’est aussi un esprit lâche, qui subit, qui ne se révolte pas et qui finalement se retrouve au fond du trou, dans le Cul de Judas (une expression portugaise qui signifie le trou du monde.


Claude a fait une belle présentation de l’écrivain et de son œuvre, il nous a expliqué sa rencontre avec les livres de Lobo Antunes ainsi que les analogies qui pouvaient exister entre Lobo Antunes, le narrateur et son père.

Merci à lui pour nous avoir fait découvrir ou redécouvrir ce grand écrivain.
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vendredi 12 avril 2019

APPROCHE PICTURALE ET SURRÉALISTE DU CUL DE JUDAS : DE L'ENTRE-DEUX DE L'ENFANCE A LA CONCAVITE DE L'ENFER DE LA GUERRE - PAR GERARD


« Le cul de Judas » est un livre qui m’intrigue tant les portes d’entrée sont multiples.
Pour trouver un sens à ma lecture (2ème lecture), il m’a fallu choisir.

Dans ce que j’appellerais la partie « métropolitaine du roman », celle qui se passe à Lisbonne et qui apparait périodiquement à des endroits divers du roman, je perçois le narrateur réactivant sans cesse le souvenir de l’enfant qu’il était, évoluant dans un monde éthéré, dans un « entre deux » surréaliste que symbolise à mon sens le Jardin Zoologique.
Tapis volant, vol en rase-mottes sont les expressions qui me viennent à l’esprit pour décrire cette vision d’un monde onirique à la fois verticale et horizontale.
Lorsqu’il se remémore ses visites au Jardin Zoologique accompagné de son père, quelles images surgissent dans l’imagination de Lobo Antunes ?

D’abord celle d’un glissement horizontal sans accroc.
« Ce qui me plaisait le plus au Jardin Zoologique c’était la patinoire sous les arbres et le professeur de gymnastique noir, très droit, glissant en arrière, sur le ciment, en ellipses lentes… »
Au tout début du livre, c’est ce mouvement de glissement, de glissement en arrière, qui m’interpelle et qui oriente ma lecture. Le glissement suppose une horizontalité sans obstacle. C’est ce mouvement de glissement qui caractérise le monde de l’enfance du narrateur.

Mais aussi une vision verticale d’un monde éthéré, en apesanteur.
C’est le monde vertical des poètes, des peintres, mais pas n’importe quels peintres, ceux de l’entre-deux, de l’entre ciel et terre : Chagall d’abord, Giotto ensuite.

La première correspondance qui m’a frappée est celle des « fiancées volantes » de Chagall. Dans le A de l’abécédaire, l’image naît d’une association entre « ces mères (attablées au restaurant du Jardin zoologique) … qui éloignaient avec leur fourchette des ballons à la dérive, comme des sourires distraits trainant derrière eux des bouts de ficelle comme les fiancées volantes de Chagall traînent l’ourlet de leur robe. »
Cette analogie émerge dans le souvenir du narrateur portant un regard sur son enfance. A ma connaissance, « les fiancées volantes » ne se réfèrent pas à une œuvre en particulier. Aucun tableau de Chagall ne s’intitule ainsi. Il s’agit plutôt d’évoquer un registre-clé dans l’œuvre de Chagall, celui de fiancés s’élançant dans un espace éthéré symbolisant l’amour. Monde imaginé de l’insouciance, de l’innocence et peut-être… du bonheur.

Parmi les œuvres évoquant les « fiancées » de Chagall, je choisis deux exemples pour tenter de retrouver l’émotion du narrateur.
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 Les Fiancés sur fond bleu

                                                  Les fiancés


Image du bonheur et de l’innocence préservée ?

Pour aller plus loin dans l’imaginaire de l’écrivain, observons une œuvre picturale bien antérieure à celles de Chagall : « Le vol difficile des anges » de Giotto, cité aussi par Lobo Antunes dans le A.
Cette fois-ci, la correspondance s’établit en ces termes : « A cette époque-là je nourrissais l’espoir insensé de tourner un jour en spirales gracieuses autour des hyperboles majestueuses du professeur noir, en bottes blanches et pantalon rose, glissant dans un bruit de poulies, comme j’ai toujours imaginé le vol difficile des anges de Giotto battant des ailes dans leurs ciels bibliques avec l’innocence d’une littérature de foire. »

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Reprise de la vision initiale sous forme d’espoir. L’espoir de vivre dans un monde de l’entre deux dans un glissement horizontal permanent mais non exempt de difficultés. Vie projetée.

La seconde allusion à Chagall apparaît quelques pages plus loin (dans le B), le jeune homme a grandi, il cherche à poursuivre son glissement dans un monde de l’entre deux :
« A Elvas,… j’ai souhaité m’évaporer par-dessus les murailles de la ville à la façon des violonistes de Chagall dans le bleu épais de la toile, battant de mes ailes malhabiles tissées dans le drap militaire de mes manches jusqu’à me poser à Paris. »
L’allusion à ce monde de l’entre deux où le sujet survole le monde réel est plus claire.

Que peut bien évoquer ce thème chagallien ?
D’abord, comme pour les « fiancées volantes », aucun tableau connu de Chagall ne s’appelle « les violonistes ». En revanche, les œuvres représentant des violonistes sont multiples. Deux tableaux peuvent toutefois correspondre à la description de Lobo Antunes « le bleu épais de la toile… » : 
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 "le violoniste" … d’abord
 
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-       "le violoniste bleu" ensuite.
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Curieusement, que l’on choisisse l’une ou l’autre œuvre, ce qui frappe chez Chagall c’est ce flottement des personnages dans l’air, comme s’ils étaient en lévitation. Nous sommes dans l’univers du rêve, un univers symbolique, expression d’une réorganisation du monde réel.
C’est peut-être cette démarche que tente de recréer un Lobo Antunes surréaliste, à la manière de la littérature sud-américaine.

D’un côté l’espoir du jeune homme, de l’autre la dure réalité de la guerre coloniale.
L’espoir des autres, ceux de Lisbonne, était de faire du jeune homme, un homme. Mais la métamorphose espérée ne s’opérera pas. La voix de l’une des tantes étabira un constat catégorique « Tu as maigri. J’ai toujours espéré que l’armée ferait de toi un homme, mais avec toi, il n’y a rien à faire. » (p. 213)
Le monde de l’entre deux disparaîtra, faisant place à un monde de la concavité, symbolisé par « le cul de Judas ». En portugais, cette expression signifie tout simplement "un trou perdu", un endroit reculé, oublié de tous.
Plusieurs passages dans le livre évoquent cette chute au fond du trou, au fur et à mesure de l’immersion du jeune médecin dans la guerre coloniale.

En voici quelques exemples :
-       « Dehors, un ciel d’étoiles inconnues me surprenait : l’impression qu’on avait superposé un univers faux à mon univers habituel m’assaillait parfois. » (p. 32)

-       « J’appartiens sans doute à un autre lieu, je ne sais d’ailleurs pas bien lequel, mais je suppose qu’il n’est pas si loin dans le temps et dans l’espace que jamais je ne le retrouverai. J’appartiens peut-être au Jardin Zoologique d’antan, et au professeur noir glissant en arrière sous les arbres, entre cris des animaux et la clochette du vendeur de glace. » (p. 35)

A un moment, l’entre-deux céleste de l’enfance se transforme en un entre-deux marin symbolisant un univers auquel on ne peut s’échapper que par la mort :
-       « Nous étions tous des poissons, Nous sommes des poissons, nous avons toujours été des poissons, en équilibre entre deux eaux, à la recherche d’un impossible compromis entre la révolte et la résignation… » (p. 112)

Un passage décrit avec précision la métamorphose du narrateur, le passage d’un monde de l’entre-deux à un monde de la concavité, du trou.
-       « J’avais sauté sans transition de ma communion solennelle à la guerre, pensais-je en boutonnant mon treillis de camouflage, on m’a obligé à me confronter à une mort qui n’avait rien de commun avec la mort aseptisée des hôpitaux, une agonie d’inconnus qui ne faisait qu’augmenter et renforcer ma certitude d’être en vie et mon agréable condition de créature angélique et éternelle et on m’a offert le vertige de ma propre fin dans la fin de ceux qui mangeaient avec moi, dormaient avec moi, parlaient avec moi, occupaient avec moi les nids des tranchées pendant le tir des attaques. » (p. 147)

Dans le S, Sofia représente la seule lueur d’espoir.
-       « J’étais certain Sofia que tu souriais dans le noir, de ce rire silencieux et mystérieux des femmes lorsque les hommes redeviennent soudain des enfants et s’abandonnent comme des fils sans défense et fragiles, exténués d’avoir lutté en eux contre ce qui en eux-mêmes les révoltent. » (p. 167)

Un retour en arrière, un retour dans un entre-deux éthéré, celui des « fiancées volantes et des violonistes » en apesanteur est-il possible ?
Peut-on échapper au Cul de Judas ? Ou doit-on rester au fond du trou, dans le monde à jamais clos de la concavité extérieure et intérieure ?

Sofia disparait, sa maison est vide, le jeune médecin militaire se trouve confronté très vite à « l’horrible concavité de l’absence. » (p. 169)
La porte n'est peut-être pas fermée cependant... grâce à Sofia une autre monde est imaginable, celui de l'enfance avec la lucidité en plus.
« J’ai envie de vomir dans les w.-c., l’inconfort de ma mort quotidienne que je porte sur moi comme une pierre d’acide dans l’estomac, qui se ramifie dans mes veines et qui glisse le long de mes membres avec une fluidité huilée de terreur. J’ai envie de retourner, bien coiffé et sain, à la ligne de départ où un cercle de visage compatissants et affables m’attend : la famille, les frères, les amis, mes filles, les inconnus qui attendent de moi ce que, par timidité ou par vanité, je n’ai pas pu leur donner et leur offrir : la lucidité sans ressentiment et la chaleur dépourvue de cynisme dont jusqu’ici je n’ai pas été capable. » (p. 200)

Dernière allusion à cette concavité du monde de l’Afrique colonisée :
-       « la guerre est dans le cul de Judas, dans les trous pourris, vous comprenez et non pas dans cette ville coloniale que je hais désespérément, la guerre ce sont les points de couleur sur la carte d’Angola et les populations humiliées, transies de faim sur les barbelés, les glaçons dans le derrière, l’invraisemblable profondeur des calendriers immobiles. » (p. 205)

Oserais-je dire que j’ai tenté de m’engager dans une lecture symbolique et picturale du « Cul de Judas »?
Pour beaucoup ce ne sera pas concluant mais pour moi cela a facilité ma prise de repères dans une œuvre foisonnante aux interférences multiples, dans un espace-temps à la fois écartelé et modelé par les émotions.

L’enfance, la mort, deux thèmes majeurs dans la littérature, traités ici avec poésie, violence et ironie par un grand écrivain.
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mercredi 10 avril 2019

PROPOS DE MICHEL BAC SUR "LE CUL DE JUDAS"


Il n’est pas facile d’entrer dans ce livre ; et il faut ensuite accepter d’être secoué par un torrent tumultueux ou encore par le sac et le ressac des vagues lourdes et inépuisables du souvenir de la terreur et de la honte.  

Dans un bar de nuit de Lisbonne, à grand renfort d’alcools, le narrateur délivre à une auditrice, passive, silencieuse, et certainement bienveillante, ses souvenirs de jeune médecin confronté à la guerre coloniale d’Angola, au début des années 1970.

Le style est ambitieux, les phrases longues, au risque parfois de la boursouflure. Mais elles recèlent d’étincelantes pépites.

Le bouillonnement de ces évocations oppose d’abord le monde étriqué de Lisbonne et du Portugal salazariste aux vastes espaces de l’Afrique, par exemple ceux des « Terres de la Fin du Monde ».
Il oppose violemment la veulerie suffisante et le cynisme de ceux qui veulent la guerre, à la peur, et au dégoût de ceux qui la font, le système colonial plutôt minable à la noire misère de ceux qui ont été privés de toutes les ressources et activités qui leur permettaient de vivre.
L’auteur précise que « dans le milieu où je suis né, la définition de noir était : créatures adorables lorsqu’ils sont petits » p .162 . Ensuite, c’est une autre histoire, meurtrière.

Le sexe et la mort sont également en opposition, obsessionnellement entrelacés.
Dans la masturbation ou dans les copulations infligées aux esclaves sexuelles trouvées dans les villages à proximité des camps militaires.
Mais aussi dans le souvenir des horreurs de la guerre, qui vient systématiquement s’immiscer dans l’acte d’amour s’il se déroule hors du théâtre des opérations ; jusqu’à empêcher parfois « la jubilation molle de deux spaghettis qui se croisent ».p.106

C’est un homme  dévasté qui exprime son dégoût de soi de « sa sensiblerie », de son « auto commisération » et donc de son « égoïsme féroce » par lesquels il « continue à  blesser imperturbablement les gens ». p.84.

Rares sont les signes d’humanité dans son récit. Un officier qui pose la main sur l’épaule du médecin confronté à l’horrible blessure d’un soldat qui a sauté sur une mine. Mais surtout l’évocation de Sofia, la belle angolaise, de ses sourires et de son rire, de l’accueil qu’elle offre à son effroyable angoisse pour lui redonner le goût de s ‘abandonner à elle comme un enfant. Avant qu‘elle ne soit mise à mort, avec la cruauté traditionnelle de la PIDE, l’équivalent portugais de la Gestapo, laissant le narrateur en proie à l’irrémédiable emprise de sa lâcheté.

Ce chapitre « S » est pour moi le plus fort d’un recueil dont aucun n’est indifférent, et dont chacun recèle d’étonnantes fulgurances.

C’est d’un homme saccagé dont il est question.

Mais mis en scène par un écrivain dont l’ironie scintille d’images vives et de bonheurs d’écriture.

Ainsi la description de la famille ; les mâles, dont les graves conciliabules portaient sur « les tendres mérites des fesses de la bonne » ; les femelles qui, (après d’indescriptibles excitations ), « mangeaient la soupe du bout des lèvres comme les hémorroïques s’accommodent des tangentes des fauteuils »p.25

Comme la description de ce trou du cul du monde qu’est le poste militaire de Gato Coutinho où viennent se faire « soigner » des lépreux comparables à des créatures de Jérôme Bosch, où le café est tenu par « une espèce de blanc mou que ses efforts tordaient dans des grimaces de défécation, marié à (…) une femme apparentée à une immense fesse roulante dont même les joues avaient quelque chose d’anal et le nez ressemblait à une enflure gênante d’hémorroïde » … p.48
Un lieu assez peu propice à l’élévation spirituelle, où le lieutenant révèle « la synthèse du produit des méditations d’une vie : une bonniche que le patron ne baise pas ne s’attache jamais à une maison » p.48

Ou encore l’évocation glaçante d’un vieillir ensemble p.94, d’un loto au milieu de la jungle p.150, de ces bourgades perdues dans les immensités africaines et dans lesquelles « de rares blancs, devenus translucides de paludisme essayaient désespérément de recréer des banlieues de Lisbonne perdues, collant des hirondelles de faïence entre les fenêtres ou suspendant des lanternes de fer forgé sous les auvents des portes ; qui sème des églises pendant des siècles finit, inévitablement, par placer des vases avec des fleurs en plastique sur les frigos » …p.41.

Cet homme en a « tellement marre de la farce tragique et ridicule de ma vie »  qu’il voudrait « retourner à la ligne de départ » ou m’attend un cercle de visages compatissants et affables (…) qui attendent de moi ce que par timidité ou par vanité je n’ai pas su leur donner ou leur offrir : la lucidité sans ressentiment et la chaleur dépourvue de cynisme dont jusqu’ici je n’ai pas été capable. »p. 206. Il ne parvient pas à « expulser l’odeur pestilentielle de la guerre »p .196

Evoquer un livre d’une telle densité en quelques lignes est plutôt dérisoire. Mais, sur un sujet inépuisable, « ce que la guerre a fait de nous » Lobo Antunes offre un texte puissant, d’une prodigieuse profusion d’images ; en bref, inoubliable, et dans lequel je reviendrai.


mb 08/04/2019
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