samedi 1 août 2009

LA LITTERATURE AFRICAINE FRANCOPHONE AUJOURD'HUI

Cet article est tiré du Journal littéraire n°40 (décembre 2003) ISSN 1639-6111
Littérature d’Afrique francophone par Françoise Essangui

Extraits
« La littérature africaine a commencé avec la Négritude », affirmait récemment Ahmadou Kourouma dans la préface d’un ouvrage. Il serait en effet difficile de parler de littérature francophone d’Afrique subsaharienne sans remonter à sa source qu’est le mouvement de la Négritude. Ce courant de pensée se manifestait essentiellement par la révolte contre la domination coloniale, la discrimination raciale et l’amertume laissée par les souvenirs de l’esclavage.
À partir de la seconde moitié des années trente, la littérature négro-africaine est une littérature de frustration, insatisfaction et revendication. Ses pères, Léon Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, peignent de manière admirable cette réalité à travers leurs recueils de poèmes, Pigments (1937), Éthiopiques (1956), Cahier d’un retour au pays natal (1947). Cependant, des thèmes autres que le leitmotiv de la souffrance du Noir, animent l’œuvre des poètes négro-africains. Les poètes célèbrent avec ferveur, une Afrique belle et fière de ses traditions, comme dans la Couronne à l’Afrique de Bernard Dadié.
Dans les années cinquante, arrivent les premiers romanciers dont la littérature sera aussi engagée que celle de leurs aînés. L’aventure ambiguë du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, Le pauvre Christ de Bomba du Camerounais Mongo Beti, Le monde s’effondre du Nigérian Chinua Achebe .

Aujourd’hui, l’époque de « l’apologie systématique des sociétés détruites par le colonialisme » semble bien révolue. La littérature africaine vit avec son temps et refuse désormais de se faire l’écho de revendications (politiques ou sociales) collectives. C’est une littérature qui se veut « témoignage sur l’homme, témoignage fondé sur l’individualité la plus profonde, la plus universelle de celui-ci ». « J’écris pour moi, car quand j’écris, je suis seule », déclare l’écrivaine gabonaise Bessora. Mais faut-il pour autant croire que les jeunes auteurs africains ne sont pas engagés ? Ce n’est pas si sûr, car ces derniers continuent d’aborder des problèmes qui minent la société, mais simplement sur un ton moins solennel.
Michèle Rakotoson, écrivain malgache décrit dans Lalane (éditions de l’Aube, 2002), l’histoire d’un jeune étudiant malgache Rivo, dévoré par le sida et qui avant sa mort émet le désir d’accomplir avec son ami Naivo, un ultime voyage à la mer. Au rythme de la mélopée malgache, le ton de l’auteur se fait tantôt dur, cynique, tantôt poétique. C’est aussi l’histoire d’une amitié qui refuse de s’affaisser impitoyablement dans les tréfonds de la misère d’Antananarivo.
Pour répondre à un devoir de mémoire, l’écrivain ivoirienne Véronique Tadjo s’emploie dans L’Ombre d’Imana (Actes Sud, 2000), à décrire les atrocités du génocide de 1994 à travers des témoignages recueillis sur place : « aller au Rwanda, c’était pour moi faire un voyage intérieur, entrer dans un questionnement sur la vie et la mort, découvrir le côté obscur de l’homme mais aussi ce qui peu nous rester comme espoir après une telle horreur ». Jusqu’à la fin des années soixante-dix, les femmes sont quasiment absentes de la scène littéraire africaine.
C’est à partir des années quatre-vingt que s’impose la littérature féminine. Dès lors, polygamie, excision, trahisons conjugales, viols, sont mis au ban des accusés. Avec Calixthe Beyala (C’est le soleil qui m’a brûlé, 1987), Ken Bugul (Le Baobab fou, 1982), Bessora (53cm, 1999), la parole discrète est remplacée par un langage cru et ironique qui devient une arme au service du combat pour le respect de la femme.
Les écrivains africains racontent aussi leur exil en Europe. C’est le cas de Fatou Diome dans Le Ventre de l’Atlantique (Anne Carrière, 2003). Initiée par Ahmadou Kourouma dans Soleils des Indépendances (l’auteur utilise un mode d’expression semblable au langage oral en transposant le lexique malinké dans la syntaxe française), la tendance à associer langue française et langues vernaculaires va se propager et s’imposer dans les littératures africaines contemporaines. Patrice Nganang, dans son roman Temps de chien (Serpent à plumes, 2001), use d’un savant mélange de langue bamiléké, français et « camfranglais », le tout pour un résultat d’un comique délirant. C’est ainsi qu’il affirme : « Mes sources d’inspiration sont les rues de Yaoundé, leur exubérance, leur liberté de ton, leur franchise dans le langage ».
Un autre fait marquant de la littérature d’Afrique noire subsaharienne est la revendication d’une universalité de l’écriture. L’écrivain contemporain refuse le cliché d’une écriture africaine riche en exotismes. En l’occurrence, le Togolais Kossi Effoui exprime avec véhémence son mépris vis-à-vis de ce type de littérature : « L’œuvre d’un écrivain africain ne saurait être enfermée dans l’image folklorique qu’on se fait de son origine […] il faut en finir avec cette tendance à rejeter l’authenticité d’une œuvre dans laquelle on ne retrouverait pas une soi-disant spécificité africaine. Pour moi, la littérature africaine n’existe pas ».
Une position un peu radicale qui pourrait porter à équivoque. Et pourtant, loin d’avoir rejeté son héritage culturel, l’écrivain africain n’aspire en réalité qu’à un peu plus de liberté au niveau de la création. Le rejet est aisé, l’art de publier est difficile. Une fois l’ouvrage achevé, l’écrivain africain se met en quête d’un éditeur. Cette nouvelle étape sera parsemée d’embûches et seuls les plus robustes et les plus tenaces gagneront le droit de voir leur « nouveau-né » en vitrine. La littérature africaine aurait peut-être dû être publiée en Afrique, compte tenu de ses spécificités et des réalités qu’elle peint et qui ne sont pas toujours accessibles à la compréhension du public français. Déjà à la fin des années soixante-dix, Olympe Bhely-Quenum affirmait que 98% des auteurs africains d’expression française faisaient encore paraître leurs livres en Europe. Trente ans après, les progrès de l’édition africaine sont toujours aussi limités.
Malgré la création après l’indépendance de maisons telles que les éditions CLE au Cameroun, Mont noir au Zaïre, les Nouvelles Éditions Africaines (NEA) au Sénégal, l’édition en Afrique pèche par l’absence d’un véritable marché du livre.

Comment séduire et captiver l’attention d’un public occidental avec des thématiques tout africaines ? Tel est le dilemme dans lequel vit constamment l’écrivain africain. Mohamadou Kane, déjà en 1966, distinguait « un public de cœur (africain) et un public de raison (occidental)… le deuxième étant son principal lecteur et exigeant insidieusement un exotisme littéraire pour se dépayser ». Cette dérive a pour principale conséquence de détourner l’œuvre littéraire de l’écrivain au profit d’un cliché (écriture flamboyante, exotisme).
On peut réellement parler d’une nouvelle tendance lorsqu’on réalise qu’entre 1997 et 2001, 1250 nouveaux titres de littérature d’Afrique noire ont été publiés en France, soit le double de la production d’une dizaine d’années plus tôt (il a fallu 8 ans pour parvenir aux 1500 titres publiés entre 1988 et 1996). C’est dire si la production littéraire africaine a connu une accélération surprenante. On constate également l’émergence de nombreux écrivains provenant de pays dont la culture littéraire était jusqu’alors inconnue.
Il y a 20 ans, la littérature francophone subsaharienne était connue à travers quelques pays phares, tels que le Sénégal, le Mali, le Congo, le Cameroun, la Côte-d’Ivoire. Aujourd’hui, des États jusqu’ici absents de la scène littéraire, montent en puissance : le Gabon (avec Bessora, Ludovic Obiang), le Togo (avec Kossi Effoui, Kangni Alem, Sélom Gbanou), Djibouti (avec Abdourahman Waberi, Abdi Ismaël Abdi). La part de la production littéraire féminine dans ce renouveau éditorial n’est pas des moindres : un tiers de la production de romans, nouvelles et récits appartient aux femmes. Par ailleurs, de nouveaux genres tels que le polar s’imposent (La polyandre de Baenga Bolya).
L’apparition d’une nouvelle génération d’écrivains s’accompagne d’une nouvelle génération d’éditeurs, plus enthousiastes et dynamiques, qui n’hésitent pas à racheter des droits d’auteur en Afrique. Les Éditions du Serpent à Plumes consacrent presque 50% de leur fonds littéraire francophone au roman africain. Certaines maisons se spécialisent dans l’édition africaine et créent des collections. Cette année, au Salon du Livre de Paris, plus de 2000 écrivains et 1200 éditeurs étaient au rendez-vous. Le livre africain n’a pas manqué à cet appel. Il aurait même connu un franc succès, selon certains éditeurs et libraires qui ont estimé leurs ventes plus que satisfaisantes. Au vu d’un accueil si chaleureux, certains écrivains, tel le Djiboutien Abdourahman Waberi, se sont rappelé, avec amertume, le Festival du Livre « Étonnants Voyageurs » qui s’est tenu en février dernier à Bamako, et qui n’avait pas connu autant de succès. Le public africain n’était pas au rendez-vous."

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