dimanche 13 mars 2011

SYNTHESE DE NOTRE REUNION SUR STEFAN ZWEIG


Stefan ZWEIG en 1912.
Après une présentation croisée des participants destinée à faire connaissance avec les nouveaux membres du Square, Anne-Marie Schwab, Catherine et Serge Michailof et Michel Espagnon, Claude rappelle les objectifs du Square.
Parmi les principes inspirant notre pratique depuis 9 réunions :


Au programme de la soirée, l'écrivain autrichien Stefan Zweig dont on parle beaucoup aujourd'hui chez les éditeurs, les libraires et ailleurs.

On peut retenir de nos échanges les points suivants :

  • Zweig l'essayiste
Les avis sont partagés, certains d'entre nous ont lu "Le monde d'hier", les uns n'ont pas accroché, considérant que Zweig traite d'un monde dans lequel ils ne se reconnaissent pas, tandis que d'autres ont beaucoup apprécié l'essai qui traite de l'arrivée de la guerre de 1914-1918. C'est le côté moderne de Zweig qui séduit, et en particulier sa perception de l'angoisse qui conduit au chaos. Un parallèle avec ce que nous vivons aujourd'hui peut être établi. Cet homme a l'intelligence des situations et des événements en cours.
Mais Zweig, s'il est plus conscient que d'autres des situations géopolitiques, s'il est extraordinairement lucide sur son époque, n'est pas pour autant ce que l'on appelle un écrivain engagé. On peut d'ailleurs s'interroger sur le sentiment de culpabilité qu'a pu générer chez lui cette difficulté à s'engager aux côtés d'autres écrivains. Toutefois, il montre, au-delà des littératures pacifistes ou combattantes, que les hommes, ou tout au moins une grande majorité d'entre eux, ne peuvent résister à l'attirance de la guerre et du conflit. C'est une sorte de besoin physique. Il suffit de lire cet excellent passage extrait de la nouvelle "Le voyage dans le passé" pour s'en convaincre :
" Comme mues par un poing tacticien, les masses marchaient, géométriques ordonnées, tout en maintenant entre elles une distance comme mesurée avec l'exactitude d'un compas et en surveillant leur pas, chaque nerf tendu par la gravité, le regard menaçant, et à chaque fois qu'une nouvelle rangée - vétérans, groupe de jeunes, étudiants - arrivait le long de l'estrade surélevée, où, sans relâche, les coups de tambours s'abattaient en rythme sur l'acier d'une enclume invisible, un même geste de la tête parcourait la foule avec une raideur toute militaire : les nuques se tournaient d'une même volonté, d'un même mouvement, vers la gauche, les drapeaux s'agitaient, comme arrachés à leur cordon, devant le chef qui, le visage pétrifié, accueillait la parade des civils, inflexible."

Stefan Zweig est un européen avant l'heure, un pacifiste, mais certainement pas un militant.
Il est aussi profondément sensible, individualiste, vraisemblablement marqué par sa culture et par ses connaissances en psychologie, même si cet avis n'est pas partagé par tous autour de la table. C'est aussi un grand voyageur qui a parcouru le monde et qui a retiré de ses voyages une véritable vision du monde, peut-être celle d'un citoyen du monde.
Certains d'entre nous établissent une comparaison avec d'autres écrivains voyageurs comme Gide qui a émis de réelles critiques après son voyage en Russie.
"Le monde d'hier" est un livre que l'on savoure, même si le premier chapitre paraît un peu long. Voici ce qu'en dit l'un d'entre nous (qui se reconnaîtra !)
" Ce n'est pas un livre d'histoire, bien qu'il évoque avec beaucoup de précisions de nombreux évènements historiques ; ce n'est pas non plus un livre sur la nostalgie ou "passéiste", bien que le chaos ait charrié un océan de douleurs et d'atrocités.
C'est le livre d'un homme, d'un humanisme acharné, européen convaincu, d'une immense sensibilité (quand l'intelligence n'a plus besoin de démonstrations ?), pétri de culture et qui va observer, impuissant, au naufrage de cette culture balayée par la barbarie.
On y voit également un intellectuel proche d'autres très grandes figures du monde littéraire ou des arts, nourrit de ces multiples rencontres et des amitiés fortes qui s'y sont développées : Romain Rolland, Richard Strauss, Rilke, Hofmannsthal, Freud, Rodin, Verhaeren, etc.
C'est un livre qui interroge sur une certaine fatalité du cours de l'Histoire ; fatalité qui peut conduire à la désespérance, et certainement au suicide pour des personnages comme Zweig qui se sentent responsables, en partie, de ce naufrage.
Il interroge évidemment sur le futur de notre époque ; pouvons-nous nous croire raisonnablement à l'abri de tels inhumanités ? Des évènements dramatiques comme le 11 septembre 2001, les krachs boursiers, les enjeux écologiques ne sont-ils pas autant de signes qui montrent à l'évidence notre fragilité et devraient nous alerter ? Comme les hommes de ce "monde d'hier" ne savons-nous pas "voir" ? Ne saurons-nous pas agir ? "

  • Zweig, le nouvelliste et le romancier
Nous nous sommes interrogés sur l'actualité, voire la modernité de Zweig. Pourquoi publie-ton des inédits aujourd'hui ? Pourquoi ces inédits sont-ils de réels succès de librairie ? Pourquoi la maison Gallimard a t-elle décidé de publier Zweig dans la collection de la Pléiade ? (Cf. Annonce d'Antoine Gallimard au salon du Livre de Jérisalem en février 2011)
Les réponses qui sont apportées sont diversifiées.
- Pour les uns, Zweig décrit des sentiments qui ne sont plus de mise aujourd'hui et qui parfois sombrent dans une certaine sensiblerie, et des rapports humains qui appartiennent à un autre monde, au passé. L'un d'entre nous le qualifiera de dernier écrivain du 19ème siècle.
- Pour d'autres, c'est la forme de littérature pratiquée par Zweig qui peut expliquer son succès et notamment ses nouvelles qui correspondent à notre rythme de vie moderne. Zweig met en scène des personnages de la vie quotidienne, des hommes et des femmes ordinaires qui sont plongés dans des intrigues où le suspense est merveilleusement ménagé par notre auteur. La construction de ses récits est également assez moderne avec des allers et retours entre présent et passé. Certains romans et nouvelles sont des bijoux de construction et de progression romanesque : "Vingt quatre heures de la vie d'une femme", "Le voyage dans le passé" ou encore "Les prodiges de la vie" qui s'attarde sur l'alchimie de la création artistique et sur les rapports entre l'écrivain et son modèle. A certains égards cette nouvelle peut nous faire penser au film "La Belle Noiseuse" de Rivette qui traite de la difficulté d'inspiration d'un peintre et de la relation salvatrice avec son modèle.
L'une des preuves de la modernité de Zweig résidela transcription de certains de ses écrits au cinéma. Notre expert en cinématographie évoque les deux versions de "24 heures de la vie d'une femme", celle de Dominique Delouche (réalisée en 1967) avec Danielle Darrieux, et celle de Laurent Bouhnik (réalisée en 2001), avec Agnès Jaoui et Michel Serrault, le film magnifique de Max Ophüls " Lettre d'une inconnue " (réalisé en 1948) avec Joan Fontaine et Louis Jourdan ou encore "Marie Antoinette" de W.S. Van Dyke (réalisé en 1938) avec Norma Shearer, Tyrone Power et John Barrymore.



Le cinéma constitue d'ailleurs une excellente transition avec un autre aspect de l'oeuvre de Stefan Zweig : les biographies.

  • Zweig le biographe
Parmi ses biographies les plus connues citées par une éminente participante du Square : Marie-Antoinette, Marie Stuart qui établit une forme de comparaison très subtile entre Marie et Elisabeth I, les deux souveraines et leurs destins croisés, Montaigne, Stendhal, Balzac, Magellan, Fouché, Rimbaud, Erasme ou encore Freud, Romain Rolland et Emile Verhaeren dont il fut l'ami.
Zweig est un biographe enthousiaste qui n'exerce pas de regard trop critique sur ses sujets. Il sait captiver le lecteur et décrit à merveille l'essence même de ses personnages, leur singularité et leur richesse.

  • Zweig : correspondance et journaux
Il existe plusieurs recueils de correspondance sur lesquels nos avis sont également partagés :
- Correspondance 1897-1919
- Correspondance 1920-1931
- Correspondance 1932-1942.

Dans les correspondances, pourceux d'entre nous qui les ont parcourues, on retrouve le personnage de ses romans, avec un côté à la fois "pleurnichard" (sic) et nostalgique.

Les journaux ont été publiés en un recueil : "Journaux 1912-1940". Selon l'éditeur, on y trouve des portraits en profondeur des plus célèbres de ses amis : Romain Rolland, Verhaeren, Rilke, Schnitzler, Richard Strauss. L'écrivain y observe la vie quotidienne à Paris ou dans la Vienne artistique et intellectuelle du début du siècle, puis il décrit le naufrage de cette Europe brillante et " l'immense absurdité du massacre ". De New York au Brésil, en passant par Londres, le chroniqueur de l'Age d'or européen, le pacifiste et l'humaniste de 1916, sombre ensuite dans un pessimisme désespéré qui le conduira au suicide.

Nous nous sommes posés la question de savoir si Stefan Zweig était un grand écrivain, si son oeuvre véhiculait une dimension universelle.
La réponse est nuancée : pour certains d'entre nous, il s'agit sans conteste d'un bon écrivain, d'un auteur de nouvelles, mais non d'un grand écrivain ayant sa place dans la collection de La Pléiade.
Pour d'autres, au contraire, Zweig incarne à la fois l'aspect brillant d'une culture européenne dont Vienne fut la capitale et la prise de conscience douloureuse des grandes mutations entre l'ère industrielle de la fin du 19ème et le monde moderne. Cet homme a su traduire avec talent et lucidité la lente agonie d'un monde en destruction, agonie peut-être comparable à celle que nous vivons aujourd'hui. En ce sens son oeuvre dépasse son époque, elle décrit, montre, décrypte des comportements humains qui forment la respiration de l'Histoire. 
Sa conscience aigüe de l'inévitable et de la folie des hommes  conduira Zweig au suicide, au Brésil, avec sa compagne : fuite éternelle ou acte de courage définitif, à chacun d'en juger !
Une seule certitude, Zweig est un écrivain qui nous pose des questions puissantes et qui suscite des débats. En cela il nous a permis d'atteindre les objectifs de notre groupe, rappelés par Claude au début de la soirée.

Bien entendu chacun a l'entière liberté d'amender le contenu de cette synthèse, vos commentaires et vos modifications éventuelles seront les bienvenus.

Vous pouvez me contacter à l'adresse e-mail suivante : moringlm@gmail.com

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