Nos débats ont été très ouverts, parfois contradictoires, et souvent animés, à propos du "Guépard" de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.
Roman sombre, roman plein d'humour ?
D'abord le ton. Le Guépard a été perçu par certains d'entre nous comme un roman sombre, expression du regard assez amer d'un vieil homme sur un monde en changement. On a relevé le pessimisme profond de l'auteur qui décrit la disparition d'un monde, celui de l'aristocratie, et l'arrivée d'un autre, celui de la société bourgeoise et libérale, dans le contexte infiniment particulier de l'Italie en train de se construire et de la Sicile profondément ancrée dans sa nonchalance quasi-divine depuis au moins 20 siècles. Le leit-motiv du livre n'est-il pas exprimé par Fabrizzio en ces termes : " J'appartiens à une génération malheureuse; à cheval entre les temps anciens et les nouveaux, et qui se trouve mal à l'aise dans les deux." Le Guépard n'est il pas le récit de" l'agonie de l'aristocratie sous le soleil millénaire de la Sicile".
On peut également opposer à cette sentence, celle ô combien célèbre prononcée par Tancredi et que Fabrizzio cherche à faire sienne :
" Si nous ne sommes pas là nous non plus, ils vont nous arranger la république. Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change". Expression d'une clairvoyance cynique dont seule la jeunesse aristocratique sans le sous et ambitieuse pouvait se faire l'écho. Tout cela finira par une alliance entre classes, symbolisée par le mariage entre Tancredi et Angelica, dont on sait en définitive qui sortira vainqueur.
D'autres parmi nous ont insisté sur l'humour de l'auteur, plutôt que sur son pessimisme, relevant ça et la dans le récit quelques scènes cocasses, comme celle où la tendre épouse de Fabrizzio se signe à chaque fois que son auguste mari lui rend hommage ou encore lorsque les représentants de son Eminence le cardinal de Palerme rend visite à Concetta, longtemps après la mort du Prince, tels des rapaces, déchiquettent les derniers vestiges d'un culte aveugle et de la bigoterie maladive de la triste Princesse.
Roman sensuel
On a également souligné l'aspect sensuel du livre notamment à l'occasion de l'exploration de la grande maison du Prince à Donnafugata lorsque Tancredi et Angelica visitent tour à tour les lieux cachés de cette antre magique, de la cave au grenier en se courant après, en éclatant de rire et en s'étreignant étroitement dans une sorte de danse érotique étourdissante. Aspect sensuel encore illustré par ce propos : « Elle était grande et bien faite, sur la base de critères généreux ; sa carnation devait posséder la saveur de la crème fraîche à laquelle elle ressemblait, sa bouche enfantine celle des fraises. »
Point de vue d'un conservateur
Il a été remarqué par certains d'entre nous que la vision de Lampedusa est celle d'un aristocrate et d'un conservateur. L'Italie naissante et la république sont perçues plus comme un désastre imminent que comme un progrès politique et social. Il est facile pour le lecteur de se laisser enfermer dans ce piège, d'autant plus que Lampedusa fait œuvre d'un grand talent de narrateur, même si certains d'entre nous n'ont pas reconnu en lui un grand écrivain; ni un historien d'ailleurs. Rappelons que Lampedusa n'a écrit au cours de sa vie qu'un seul et unique roman, dont n ombre d'éditeurs lui ont refusé la publication. Il n'a été publié qu'à titre posthume, et il ne fait aucun doute que le célèbrissime film de Visconti a largement contribué à son renom. Ses autres œuvres sont des nouvelles, des biographies de Byron, Shakespeare, un journal et des lettres.
Grand roman ? Grand écrivain ?
Ce point a cependant fait débat, puisqu'une partie d'entre nous a considéré qu'il s'agissait d'un grand écrivain, rappelant également qu'il a obtenu le prix Strega en Italie, à titre posthume, et que le Guépard était une œuvre étudiée dans les programmes de l'Éducation nationale en France ces dernières années, pour d'autres au contraire Lampedusa n'est pas à classer dans les écrivains majeurs. Il est vrai que tous les passages du livre ne sont pas d'une qualité égale et que certaines descriptions sont parfois un peu plates.
Quant au style de Lampedusa, difficile d'en juger, là aussi, les avis sont partagés, mais comment avoir une impression juste à travers une traduction, fut-elle remarquable comme celle de Jean Paul Manganaro ? Nous avons repris un débat déjà entamé au tout début de la vie du Square. Il fut également observé qu'il y avait une certaine harmonie entre le style du Guépard et le décor baroque des villes siciliennes, harmonie entre lieux et style, harmonie également entre noirceur et style.
A l'évidence, nous nous accordons pour constater que le roman s'inscrit dans la tradition litteraire du XIXème siècle, même si certains passages du livre font allusion curieusement à des situations plus récentes.
A l'évidence, nous nous accordons pour constater que le roman s'inscrit dans la tradition litteraire du XIXème siècle, même si certains passages du livre font allusion curieusement à des situations plus récentes.
Fabrizzio, Un grand personnage ancré dans les traditions de sa Sicile natale
En définitive, c'est essentiellement le personnage de Fabrizzio qui a marqué nos esprits. C'est un personnage ambigu, c'est un rêveur. Peut-être être exprime-t-il, tous les mystères de la Sicile au delà-même de son appartenance à l'aristocratie : "En Sicile, peu importe faire bien ou mal : le péché que nous Siciliens, nous ne pardonnons jamais est simplement celui de "faire". Nous sommes vieux Chevalley, très vieux. Cela fait au moins vingt cinq siècles que nous portons sur nos épaules le poids de magnifiques civilisations hétérogènes, toutes venues de l'extérieur, il n'y en a aucune qui ait germé chez nous, aucune à laquelle nous avons donné le la; nous sommes des Blancs autant que vous Chevalley, et autant que la reine d'Angleterre; et pourtant depuis deux mille cinq cents ans, nous sommes une colonie. Je ne le dis pas pour me plaindre : en grande partie c'est de notre faute; mais nous sommes quand même fatigués et vidés."
Un roman puissant, à plusieurs entrées
L'une des clés du roman n'est-elle pas dans les accès multiples qu'il propose d'ordre géopolitique, sociologique et psychologique et historique bien sûr.
Géopolitique, il s'agit de l'Italie en train de se construire avec d'un côté le roi bourbon, de l'autre le roi Victor Emmanuel soutenu par les Cavour, Mazzini et par Garibaldi. Il s'agit également de la Sicile envahie par de multiples ennemis au court des siècle et restée pourtant totalement et invariablement elle-même de par sa divine force d'inertie. Il s'agit enfin d'un épisode de la lutte des classes entre une aristocratie moribonde qui voit ses privilèges s'effriter sous l'œil anxieux du clergé qui voit également vaciller son éternité et d'une bourgeoisie politicienne naissante, avide mais suffisamment clairvoyante et tricheuse (Cf. les résultats truqués du plébiscite à Donnafugata) pour arriver à ses fins.
Sociologique, car à travers les personnages du roman, ce sont les postures des différentes couches sociales qui sont examinées : aristocrates terriens, aristocratie militaire, politiciens, haut clergé et clan des jésuites, petit peuple et serviteurs fidèles des seigneurs féodaux...
Dans le chapitre consacré au jésuite Pirrone, on découvre une Sicile pauvre en proie aux haines familiales et à la vengeance qui anime les générations. On mesure également l'habileté du jésuite à manipuler les uns et les autres, tandis que devant les Princes il se transforme en conseiller prudent.
Psychologique, Fabrizzio n'est pas un aristocrate lambda, il a une âme, il a un regard sur les événements et sur les êtres qui l'entourent qui n'appartient qu'à lui, il a pleine conscience de ce qui se passe, il décrypte les comportements des uns et des autres, il n'est pas dupe. Même en ce qui concerne, son neveu Tancredi, il le comprend, il l'encourage, mais il sait très bien qu'à terme le combat est perdu. Alors, il se tourne vers les étoiles et le monde de l'abstraction où enfin il peut jouir de sa solitude. Quant à son fils Paolo, à ses filles, ils les regardent avec distance et même avec dureté. Ils n'ont pas l'intelligence et l'habileté de Tancredi.
Historique enfin. Un roman historique comme le furent certains de ceux de Dumas, de Stendhal oude Victor Hugo. Pas vraiment semble t-il, certains d'entre nous oui contestent cette dimension historique au profit d'une approche plus politiquique. Lampedusa lui-même a affirmé dans une lettre à Laiolo qu'il ne s'agissait pas d'un roman historique : " Le protagoniste Don Fabrizio exprime complètement mes idées. Le Guépard est l’aristocratie vue de l’intérieur sans complaisances, mais aussi sans intentions narratives comme De Roberto." Une chose est certaine, l'Histoire n'est pas le sujet principal du roman, ellle en constitue le décor et le contexte.
Il ressort de nos débats, qu'il s'agit certainement d'un grand roman, ancré dans l'histoire d'une époque, à multiples entrées, empreint d'humour et de nostalgie et qui met en scène un personnage fascinant, le Prince de Salina, évoluant sur les terres d'une Sicile éternelle.
Tomasi di Lampedusa


1 commentaire:
Quel boulot ! Formidable.
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