samedi 14 avril 2012

14 EME REUNION : SYNTHESE DES DEBATS SUR LA LECTURE DE L'ACACIA DE CLAUDE SIMON

Cette quatorzième réunion du Square Littéraire a été consacrée à Claude SIMON et plus particulièrement à son roman "L'Acacia".
Claude Simon est réputé comme étant un auteur exigeant et difficile d'accès d'où les difficultés rencontrées par certains d'entre nous pour "entrer dans l'Acacia".























En introduction Claude rappelle la liste des 14 Prix Nobel de Littérature obtenus par des écrivains français :

Année
Ecrivain
1901
Sully-Prudhomme
1904
Frédéric Mistral
1916
Romain Rolland
1921
Anatole France
1927
Henri Bergson
1937
Roger Martin du Gard
1947
André Gide
1952
François Mauriac
1957
Albert Camus
1960
Saint-John Perse
1964
Jean Paul Sartre
1985
Claude Simon
2000
Gao Xingjiang
2008
Jean Marie Gustave Le Clézio

Une rapide présentation de la biographie de Claude SIMON nous permet d'identifier les points-clés de sa vie.
A noter cette phrase extraite du discours de remerciement pour le prix Nobel prononcé à Stockholm le 9 décembre 1985, lue par Claude :
« Je suis maintenant un vieil homme, et, comme beaucoup d'habitants de notre vieille Europe, la première partie de ma vie a été assez mouvementée : j'ai été témoin d'une révolution, j'ai fait la guerre dans des conditions particulièrement meurtrières (j'appartenais à l'un de ces régiments que les états-majors sacrifient froidement à l'avance et dont, en huit jours, il n'est pratiquement rien resté), j'ai été fait prisonnier, j'ai connu la faim, le travail physique jusqu'à l'épuisement, je me suis évadé, j'ai été gravement malade, plusieurs fois au bord de la mort, violente ou naturelle, j'ai côtoyé les gens les plus divers, aussi bien des prêtres que des incendiaires d'églises, de paisibles bourgeois que des anarchistes, des philosophes que des illettrés, j'ai partagé mon pain avec des truands, enfin j'ai voyagé un peu partout dans le monde ... et cependant, je n'ai jamais encore, à soixante-douze ans, découvert aucun sens à tout cela, si ce n'est comme l'a dit, je crois, Barthes après Shakespeare, que " si le monde signifie quelque chose, c'est qu'il ne signifie rien " — sauf qu'il est. »

A noter également la sortie récente de la biographie extrêmement détaillée de Claude SIMON par Mireille CALLE-GRUBER au Seuil. A ne pas lire avant "L'Acacia", mais après.























Que retenir de nos débats ?

- La plupart d'entre nous ont éprouvé des difficultés soit à "entrer" dans le livre, soit à poursuivre sa lecture jusqu'au bout.

Pourquoi ?

D'une part, en raison de la longueur des phrases et de la multiplication des parenthèses. Certaines phrases font en effet plus de deux pages, quant aux parenthèses elles se situent parfois à un double niveau : des parenthèses sont insérées dans une phrase elle-même-déjà inscrite entre deux parenthèses. Cela donne une impression de longueur infinie et le lecteur se perd vite dans un tel labyrinthe. Par ailleurs SIMON utilise parfois la ponctuation (ou l'absence de ponctuation) d'un manière singulière.

D'autre part, en raison de la structure même du roman et de l'enchaînement des chapitres et des paragraphes. Claude SIMON passe d'une époque à une autre, d'un lieu à un autre, d'un personnage à un autre, en cassant les codes habituels. Ce qui a désemparé certains d'entre nous, provisoirement cependant.

Enfin, l'absence d'histoire et de personnages romanesques, au sens classique du terme, fait que le lecteur peut vite se perdre dans la matière même du texte, compte tenu de son agencement très particulier.


- Nous nous sommes alors posé la question : " est-il utile de perdre le lecteur avec de tels artifices ? " ou encore : " quelle est l'efficacité de cette écriture, quelle est son efficience ? "

Par efficacité, il faut entendre l'atteinte du but recherché, sans prendre en compte les moyens utilisés. Par efficience on peut entendre l'atteinte du but recherché rapportée aux moyens dont on a disposé.
La réponse à cette question suppose de s'interroger sur le but recherché par SIMON.
Quel est-il ?
Il s'agit d'expulser la fable du roman, d'expulser la fable dont le texte était supposé être porteur au profit du texte en lui même:

" En d'autres termes, alors que dans le roman traditionnel le sens préexiste au travail de l'écrivain, c'est au contraire du sens qui va maintenant se trouver généré par ce travail, sens pluriel est-il besoin de le dire, non explicité, de sorte que d'univoque le texte se fait polysémique, exclut donc toute prétention à un enseignement, tout "message", respecte la liberté du lecteur en s'efforçant seulement de lui proposer (de même avec les Impressionnistes) une image expressément donnée pour subjective, de ce monde qui, selon la formule de Robbe-Grillet, n'est ni signifiant, ni absurde, mais qui simplement, est." ( "Quatre Conférences", p 90)


La teneur même de nos échanges montre que SIMON a atteint son but, chacun d'entre nous ayant projeté sa propre sensibilité sur un texte très riche, puissant, d'une forte densité.

A cet égard, et pour répondre à la question posée, on peut parler semble-t-il d'efficacité de l'écriture de SIMON.



- S'agissant du contenu du roman, de sa matière, nous avons eu un débat. Tandis que les uns considèrent qu'il n'y a ni histoire, ni intrigue à proprement parler, mais qu'il y a une matière constituée du vécu de SIMON, de ses souvenirs, de sa documentation, d'autres pensent qu'il y a bien une histoire et des personnages qui servent de support au roman.
Il n'y a peut-être pas de réelle contradiction entre ces points de vue puisque ce qui est important chez SIMON, c'est l'écriture, le texte même, et selon lui : " écrire, c'est seulement chercher par et dans cette langue qui me constitue en tant qu'être parlant et pensant, comment s'associent les éléments apparemment dispersés de ce magma d'émotions, de sensations et de souvenirs qui me constituent en tant qu'être sensible... " (Quatre Conférences, p 90)
C'est donc le texte lui-même qui est création, c'est la description qui est au coeur de l'écriture. Il faut expulser la fable.
On remarque d'ailleurs qu'aucun des personnages du roman ne porte de nom patronymique que seuls quelques lieux sont clairement identifiés (la gare de Culmont Chalindrey, l'hôtel Ibrahim Pacha) et que les paroles prononcées par les uns ou les autres sont rares et souvent sous forme d'onomatopées ou de jurons traduisant des émotions plutôt que des idées ou des concepts.
- Autre caractéristique relevée par nous : SIMON écrit comme un peintre, qui plus est comme un peintre cubiste. Rappelons qu'il a été lui-même peintre et qu'il a été initié au cubisme. Dans les situations qu'il décrit, on pourrait dire dans les tableaux qu'il peint, Claude Simon étudie tout sous tous les angles. Il décrit aussi bien des paysages, les objets singuliers comme la plaque d'immatriculation du soldat ou des cartes postales ou des relations entre deux personnes avec une palette de couleurs, de sons, d'odeurs très riche.


- Nous avons parlé aussi de la sensualité parfois extrême de Simon. Les scènes érotiques sont présentes dans le roman et parfois elles sont décrites en termes assez crus ainsi la scène de masturbation de l'une des prostituées que va voir le jeune brigadier de retour dans sa ville. Cette sensualité, cet érotisme fait partie de l'univers et donc du vécu de l'écrivain. Là aussi il exprime son ressenti, ses émotions en choisissant les mots appropriés, sans aucune autocensure, ce qui n'aurait aucun sens dans sa démarche d'ailleurs.

 
- Il y a aussi de la géométrie dans les descriptions de Simon, on ne compte plus les cubes, les angles, les triangles, les vides, les espaces. Toutefois ce monde de figures n'est pas figé, il évolue, il se produit des frottements, des explosions...
Un exemple : celui de l'accostage du bateau qui revient des îles avec à bord l'homme, la femme, l'enfant et la nourrice :
" Elle regarde l'étendue d'eau formant un angle qui sépare encore du quai le flanc du long courrier maintenant immobile... Lentement le long navire pivote sur lui-même et les côtés de l'angle de rapprochent... Les larmes coulent lentement sur ses joues. Entre le flanc noir du navire maintenant tout à fait immobile et le quai, il ne reste plus au fond de la profonde tranchée qu'une étroite bande d'eau sale où flottent des détritus."

- La construction des phrases, l'agencement des mots, les figures de styles, les répétitions, mais aussi les rythmes, les couleurs et les sons avec lesquels jongle SIMON contribuent à donner à son roman une puissance extraordinaire. Nous en sommes tous convenus.
Ainsi de ce roman, il reste à l'évidence quelque chose. Certaines descriptions restent ancrées dans nos mémoires.
- Au cours de nos discussions nous avons observé différentes stratégies de lecture chez les uns et les autres.
  • Le style "spectateur". Le lecteur lit le roman de bout en bout, en étant perturbé parfois par la longueur des phrases et le recours aux parenthèses, mais sans que cela induise un comportement d'enquête, de recherche de souci d'explication.
  • Un style de lecture assez proche et qui s'apparente à de la lecture rapide est la lecture en survol. C'est plus l'impression générale qui est recherchée qu'une approche analytique.
  • Il existe aussi une lecture contemplative, esthétique, qui s'apparente à la contemplation d'un tableau. Le lecteur est à l'écoute des émotions des impression que génère le texte en son for intérieur.
  • Il y a enfin la lecture analytique, page par page qui consiste à décortiquer le texte, les procédés d'écriture, la construction du récit et des phrases, dont le moteur est la volonté de comprendre le projet littéraire et la démarche de Claude SIMON.

- Certains parmi nous ont évoqué enfin l'art de l'évocation de Claude SIMON. Les situations décrites par l'écrivain ont une puissance évocatrice extraordinaire, qu'il s'agisse du quotidien de ces deux femmes d'une grande pauvreté qui n'ont qu'un seul objectif dans leur vie : assurer la promotion sociale de leur frère, des tribulations d'un jeune homme à l'école militaire confronté à des congénères issus d'un milieu social privilégié, de jeunes soldats à peine embarqués qui découvrent la peur à proximité des champs de bataille etc. SIMON, ont noté certains d'entre nous à une très belle façon d'écrire, un peu affectée parfois, mais extraordinairement construite.
Au demeurant, une question reste cependant posée : avons-nous éprouvé un réel plaisir à la lecture de ce livre ?

Les avis sont partagés, même si nous sommes à peu près tous convaincus que Claude SIMON est un grand écrivain et que " l'Acacia " est un grand roman.

1 commentaire:

Pergame a dit…

Après cette restitution assez complète, est-il encore possible encore d'écrire sur L'Acacia ? Si oui, tu mets la barre bien haute pour ne pas commettre de redites !
Merci encore.