Mes
deux guerres, de
Moritz Thomsen, réédité en Phébus, libretto
Elles se nourrissent l'une de l'autre.
La première oppose le fils à un père tyrannique, concentré de haines obstinément recuites et d’éruptives colères. Héritier richissime d'un empire industriel que la crise de 29 a mis en difficulté, il s’affiche fasciste, raciste, et se révèle manipulateur au suprême degré C'est ainsi, par exemple, qu’avant le départ de son fils pour le front européen, il invite ce dernier à planter un arbre en l'honneur des héros morts pour la patrie …
Lorsque l’aviateur revient, vivant, physiquement intact et
médaillé s’effondre le rêve du père et s’affiche le manque : « la mort dont mon père avait besoin pour
revêtir une dimension héroïque aux yeux du monde par la façon noble, démesurée
et dispendieuse dont il me pleurerait et me commémorerait ».
Les 9 premiers chapitres sont consacrés à une histoire
familiale proprement stupéfiante, et la construction traduit d’ailleurs le
tourment de l’auteur dans sa difficulté à se remémorer et à donner forme à ces
questions qui le taraudent. Elle apporte un matériau exceptionnel à qui
s’intéresse à la psychologie et à la compréhension des névroses familiales …
Il est toutefois possible de commencer la lecture par le
chapitre 10, celui de la préparation à la seconde guerre, celle qui propulsera
Thomsen au poste de « bombardier » sur un B 17 : logé dans une
bulle de plexiglas sous le nez de l’appareil et chargé de piloter le
bombardement.
Peu de livres expriment à ce point le refus de la
célébration de la guerre. Idéaliste convaincu de la justesse du combat contre
le nazisme, Thomsen découvre vite la peur qui lamine les équipages jusque à
l’exténuation de leurs ressources nerveuses, jusqu’à la terreur qui physiquement
les brise. Mais aussi l horreur des brasiers qu’ils allument dans les villes
allemandes, « même si, à de telles
hauteurs, il n’y avait ni cri, ni agonie ni appel à la pitié ; on n’entendait
même pas les bombes. ». Ou encore l’absurdité sanglante de choix stratégiques ou
tactiques ; ceux, par exemple, qui consistent à substituer à Munich,
masquée par les nuages, une ville disponible sous le soleil ; épargnée au
dernier moment car elle était trop belle, en tant que bourgade médiévale …Ce
n’est que plus tard que l’aviateur songera aux enfants, femmes et hommes qui
ont échappé au déluge de feu.
Un texte d'une humanité profonde, inquiète, mais aussi chaleureuse. Riche d'empathie, autant que d'humour. Ce que la peur, la bêtise, et simplement la vie peuvent avoir de tragique s’expose toujours sous le voile d'une élégante distanciation.
L’acuité de l'observation des personnalités et des situations offre des scènes inoubliablement drôles :la vie pour un intellectuel particulièrement cultivé envoyé dans un cantonnement où : « toute épithète était remplacée par putain de et où ça me fait mal au cul rendait compte de tous les degrés de contrariété de chagrin ou de douleur »: la décision de mariage et la nuit de noces qui s’ensuit ; les intellectuels américains confrontés au Texas et aux Texans ; les relations entre les soldats américains et l aristocratie anglaise, et tant d’autres encore …
Il propose également de saisissantes évocations de moments intenses : la
découverte de la fascination produite par les chants nazis dans une brasserie
munichoise; l'accueil des nouveaux équipages sur leur base aérienne au
moment où s’écrase un bombardier de retour de mission; la description
de « la longue, lente,
insensible interminable entrée en Allemagne » dans des avions qui
volent à « la vitesse d’une
flottille de camions de bière a pleine charge »; la navigation entre
les obus de la défense anti aérienne et les passages des chasseurs
qui transforment les bombardiers en cercueils enflammés ; le largage de
milliers de bombes sur des cites dévastées…
Et le retour, où des centaines d'appareils se frôlent dans le brouillard et l'orage en attendant la piste d’atterrissage et les ambulances qui vont accueillir les blessés et les morts qui ne sont pas tombés en mer ou en territoire ennemi.
Et le retour, où des centaines d'appareils se frôlent dans le brouillard et l'orage en attendant la piste d’atterrissage et les ambulances qui vont accueillir les blessés et les morts qui ne sont pas tombés en mer ou en territoire ennemi.
Thomsen livre aussi quelques vérités incandescentes sur des moments
décisifs de la vie :
Sur l'annonce de la mort de son ami proche et admiré : le refus, la
stupeur, « avec cette part de ma
personne, qui n'avait rien voir avec moi, proclamant Willie est mort, mais toi
tu es vivant ». Il lui faudra 16 ans pour briser l'armure déjà constituée
dans la guerre avec le père, laisser libre cours à la douleur accumulée depuis
si longtemps et, enfin, pleurer.
Ou encore, retrouvant sa mère dont « la
guerre avait embrasé le tempérament exalté », cette annotation :
« Il est toujours là, ce petit fossé
entre nous, ce sale petit désenchantement d'avoir vu ma mère, le visage
transfiguré par la ferveur patriotique, me laisser si fièrement partir au
feu ».

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