dimanche 23 mars 2014

21 EME REUNION : "LE PREMIER HOMME" D'ALBERT CAMUS - ESSAI DE SYNTHESE DE NOS ECHANGES

Le roman au programme de la soirée est l'œuvre posthume d'Albert Camus intitulée : " Le Premier homme ".
Albert Camus est né le 7 Novembre 1913, en Algérie, d'un père d'origine alsacienne et d'une mère d'origine espagnole. La famille est de condition modeste. Il est le deuxième enfant du couple: il a un frère, Lucien, plus âgé de 4 ans. Son père est mobilisé en septembre 1914. Blessé à la bataille de la Marne, il meurt à Saint-Brieuc le 17 octobre 1914. Camus n'a pas connu son père.
 
 
Patrick nous présente "Le Premier homme", récit autobiographique, édité en 1994, soit 34 ans après la mort d'Albert Camus, survenue en janvier 1960, dans un accident de voiture aux côtés de son éditeur Michel Gallimard qui conduisait une puissante voiture de sport dont il a perdu le contrôle.
Comme chacun a pu en juger, le roman n'est pas terminé et le style n'est pas complètement travaillé.
C'est un roman sur l'apprentissage de la vie.  Plusieurs scènes du livre témoignent de cette initiation du jeune Jacques : la partie de chasse dans l'arrière pays algérois, la rébellion du vieux marchand du souk devant les injustices dont il est victime, la découverte du bien et du mal dans l'épisode de la pièce de monnaie dérobée à sa mère par le jeune garçon…
C'est aussi un roman sur l'amour qui vient compléter le "cycle de l'homme absurde", et celui de la "révolte". Les personnages sont ceux qu'a aimés le jeune Albert Camus, ceux du monde de son enfance. " En somme je vais parler de ceux que j'aimais" écrit-il.
Le livre met le lecteur en prise directe sur les réalités de la vie quotidienne à cette époque en Algérie. Elles sont décrites avec une grande force d'évocation : l'envol des hirondelles, les beignets, la partie de chasse avec l'oncle Etienne, l'extermination de la poule par la grand-mère, la séance de cinéma toujours avec la grand-mère, les mouches…
Patrick a été sensible également à la description des odeurs tout au long du livre, odeurs du sud, mais aussi odeurs parfois extrêmement subtiles, "l'odeur de la pauvreté", "l'odeur de l'ombre" ou encore "l'odeur de beurre de la métropole", par opposition à "l'odeur d'huile d'olive" des pays du sud.
La deuxième partie du livre intitulée "Le fils ou le premier homme"  traite du passage à l'âge adulte du jeune Jacques avec les premières tentatives de résistance à l'autorité de la grand-mère, la perception du premier salaire, le premier baiser à une jeune fille…
Mais le plus émouvant est certainement cette prise de conscience de sa pauvreté lorsqu'il entre au lycée : "Je connus la comparaison…" Pour Camus, la pauvreté est un mystère qui se traduit par ces morts sans nom (comme son père dont le corps a été enseveli dans un cimetière militaire près de Saint Brieuc), par une absence de traces, par un oubli.
"Le Premier homme" c'est la recherche impossible du père et la sensation d'incommunicabilité entre un fils et sa mère. Mère, handicapée, quasiment sourde, sans mémoire, en permanence en retrait de la vie.
 
Dans "Le premier homme", Jacques cherche en vain ses racines. Peu à peu il prendra conscience qu'en ce monde chacun être humain est un premier homme.

Le débat s'engage ensuite entre nous.
  • Enfance, lumière et pauvreté
C'est à l'évidence un roman sur l'enfance et sur la pauvreté, sur la misère des petits colons. C'est aussi le retour sur son passé d'un auteur qui a obtenu la récompense suprême pour un écrivain : le prix Nobel de littérature.
Certains d'entre nous s'interrogent sur l'attribution de ce prix et sur ses modalités. Pourquoi Camus ? Pourquoi à cette date précise ? Est-ce que le fait d'avoir écrit "L'Etranger" ou "La Peste" justifie l'attribution du prix Nobel de littérature ? Certains d'entre nous restent sceptiques.
  • Le style du "Premier homme"
C'est un roman écrit dans un style très littéraire, un style du 19ème, qui ne correspond pas au style habituel de Camus.
Camus a utilisé en effet différents styles dans ses nombreux  écrits. "L'Etranger" et "La Peste" sont écrits dans un style sec, sans fioritures et en même temps très construit , tandis que Noces à Tipaza par exemple, ou certains passages du "Premier homme" sont plus lyriques et plus poétiques. Les phrases s'allongent, les lieux, les atmosphères sont décrits avec émotion et parfois jubilation.
  • Le processus de construction d'une œuvre littéraire
Premier intérêt de ce livre : il nous permet de appréhender le processus de construction d'un roman. Le fait que le livre soit inachevé n'est pas un problème pour certains d'entre nous, bien au contraire, il nous éclaire sur le pourquoi ainsi que sur la genèse d'une œuvre littéraire. Une analogie est faite avec Rodin, certaines de ses œuvres mêlent à la fois une grande précision et des éléments bruts, non travaillés dans le détail et cela n'empêche pas de contempler un chef-d'œuvre. De telles œuvres mettent en relief des personnalités parfois pleines de contradictions.
  • Le père absent
Le roman, dans sa première partie porte sur la recherche du père. Père resté inconnu pour Jacques pendant toute son enfance. Adulte, le fils se rend sur la tombe de son père enterré à St Brieuc, il prend soudain conscience qu'il  est aujourd'hui beaucoup plus âgé que son père au moment de sa mort. Il part à sa recherche. Mais ce père n'a pas laissé de traces, aussi bien dans la mémoire des autres que dans celle de sa mère. Seul souvenir cependant, et qui a son importance, l'écœurement du père après avoir assisté à une exécution publique à Alger.
  • L'amour de Camus pour sa mère
Catherine Sintès-Camus est un personnage énigmatique et silencieux. Atteinte d'une surdité congénitale, elle reste passive devant les circonstances. Selon certains commentateurs, elle aurait peut-être été victime d'un avec lorsqu'elle appris la mort de son mari. Camus lui voue un amour puissant, mais qu'il souffre de ne pas pouvoir lui exprimer.
  • Transmission ou non ?
Une des questions posées par le livre est celle de la transmission. Jacques est-il "le premier homme" ? Ou a-t-il bénéficié de la transmission d'un certain nombre d'acquis de ceux qui l'ont précédé ?
La réponse est ambigüe, d'une part nous avons parlé d'un roman sur l'apprentissage, du rôle joué par l'oncle Etienne et surtout de la présence de Louis Germain, l'instituteur qui a su détecter tout le potentiel du jeune Camus et qui a facilité par différents moyens son passage au lycée, d'autre part ce livre est celui du premier homme, celui d'un homme sans passé, celui d'un pauvre fils de colon qui n'aurait jamais du laisser de traces, comme son père.
A noter que cette autobiographie inachevée n'est pas le seul livre dans lequel Camus parle de son enfance. "L'Envers et l'Endroit" est un livre qu'il a écrit beaucoup plus jeune, sous forme de nouvelles, dans lequel il décrit le monde de pauvreté et de lumière de son enfance.
  • "Le premier homme", un choix contestable ?
D'aucuns ont vu dans la publication du "Premier homme" un vrai scandale, voire une trahison. Pourquoi ?
"Le Premier homme" n'est pas une œuvre aboutie, un roman terminé… et pour cause. Par certains côtés on peut donc se demander si Camus n'a pas été trahi par cette publication, car enfin, le livre qui devait comporter trois parties n'en comporte que deux, le style n'a pas été retravaillé, des mots manquent, des phrases sont incomplètes, les noms des personnages sont tantôt ceux de personnages réels, Catherine (le vrai prénom de la mère d'Albert) ou M. Germain (le vrai nom de l'instituteur de Camus), tantôt ceux de personnages de fiction… Comment peut-on se pâmer aujourd'hui devant une œuvre bancale, inachevée ? Imaginons-nous un instant devant une toile de Van Gogh achevée aux deux-tiers, amputée de certaines couleurs !
Avec cette publication post mortem, s'agissait-il de faire un coup littéraire ? S'agissait-il d'un hommage à un père disparu trop tôt ?
Pour Camus en tout cas le retour à ses origines lui aurait permis sans aucun doute de justifier ses choix et d'apporter des réponses aux critiques incessantes dont il fut victime après "L'Homme révolté", notamment par le groupe des Temps Modernes et par celui qui avait jadis été son ami, Sartre ?

En définitive, n'aurait-il pas fallu choisir d'autres titres dans l'œuvre de Camus, titres revendiqués par lui-même et qui auraient permis de mieux rendre compte de tout ce qu'il représentait dans la société de l'après-guerre comme écrivain, comme philosophe, comme auteur de théâtre, comme personnage public. C'est aussi en ce sens qu'on peut parler de trahison de Camus.
 
Ce point de vue légèrement provocateur surprend et plusieurs participants réfutent cette vision des choses, considérant que "le Premier homme" est bien une œuvre de Camus à part entière et qu'il s'agit d'un livre essentiel à la compréhension du personnage et de son œuvre et que le choix effectué par notre groupe a été un bon choix.
  • Camus un humaniste et un homme engagé
N'oublions pas que Camus fut pendant toute sa vie un homme engagé, défenseur d'un humanisme athée et d'une certaine morale dans laquelle la vie humaine, la vérité et la liberté étaient pour lui des valeurs phare ! On a rappelé à cette occasion  la fameuse phrase qu'il a prononcée en réponse à une question posée par un étudiant algérien sur le caractère juste de la guerre d'indépendance : «En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère.»" Cette phrase (exacte) lui a été beaucoup reprochée (elle a même été transformée), mais n'oublions pas que Camus n'admettait pas que l'on mente !

Camus a été une conscience du XXème siècle ! Il avait une haute idée de l'écriture et du rôle de l'écrivain, il n'y a qu'à relire le texte de son discours prononcé à l'occasion de la remise du prix Nobel. Certains d'entre nous ont regretté qu'il ne soit plus au programme des classes de lycée aujourd'hui.

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