Le roman au programme de la soirée est l'œuvre posthume
d'Albert Camus intitulée : " Le Premier homme ".
Albert Camus est né le 7 Novembre 1913,
en Algérie, d'un père d'origine alsacienne et d'une mère d'origine espagnole. La
famille est de condition modeste. Il est le deuxième enfant du couple: il a un
frère, Lucien, plus âgé de 4 ans. Son père est mobilisé en septembre 1914.
Blessé à la bataille de la Marne, il meurt à Saint-Brieuc le 17 octobre 1914.
Camus n'a pas connu son père.
Patrick nous présente "Le Premier homme", récit
autobiographique, édité en 1994, soit 34 ans après la mort d'Albert Camus, survenue en janvier 1960, dans un accident de voiture aux côtés de son éditeur
Michel Gallimard qui conduisait une puissante voiture de sport dont il a perdu
le contrôle.
Comme chacun a pu en juger, le roman n'est pas terminé et le
style n'est pas complètement travaillé.
C'est un roman sur l'apprentissage de la vie. Plusieurs scènes du livre témoignent de cette
initiation du jeune Jacques : la partie de chasse dans l'arrière pays algérois,
la rébellion du vieux marchand du souk devant les injustices dont il est
victime, la découverte du bien et du mal dans l'épisode de la pièce de monnaie
dérobée à sa mère par le jeune garçon…
C'est aussi un roman sur l'amour qui vient compléter le "cycle
de l'homme absurde", et celui de la "révolte". Les personnages
sont ceux qu'a aimés le jeune Albert Camus, ceux du monde de son enfance. "
En somme je vais parler de ceux que
j'aimais" écrit-il.
Le livre met le lecteur en prise directe sur les réalités de
la vie quotidienne à cette époque en Algérie. Elles sont décrites avec une
grande force d'évocation : l'envol des hirondelles, les beignets, la partie de
chasse avec l'oncle Etienne, l'extermination de la poule par la grand-mère, la
séance de cinéma toujours avec la grand-mère, les mouches…
Patrick a été sensible également à la description des odeurs
tout au long du livre, odeurs du sud, mais aussi odeurs parfois extrêmement
subtiles, "l'odeur de la pauvreté",
"l'odeur de l'ombre" ou
encore "l'odeur de beurre de la
métropole", par opposition à "l'odeur
d'huile d'olive" des pays du sud.
La deuxième partie du livre intitulée "Le fils ou le
premier homme" traite du passage à
l'âge adulte du jeune Jacques avec les premières tentatives de résistance à
l'autorité de la grand-mère, la perception du premier salaire, le premier
baiser à une jeune fille…
Mais le plus émouvant est certainement cette prise de
conscience de sa pauvreté lorsqu'il entre au lycée : "Je connus la comparaison…" Pour Camus, la pauvreté est un
mystère qui se traduit par ces morts sans nom (comme son père dont le corps a
été enseveli dans un cimetière militaire près de Saint Brieuc), par une absence
de traces, par un oubli.
"Le Premier homme" c'est la recherche impossible
du père et la sensation d'incommunicabilité entre un fils et sa mère. Mère,
handicapée, quasiment sourde, sans mémoire, en permanence en retrait de la vie.
Dans "Le premier homme", Jacques cherche en vain
ses racines. Peu à peu il prendra conscience qu'en ce monde chacun être humain
est un premier homme.
Le débat s'engage ensuite entre nous.
- Enfance, lumière et pauvreté
C'est à l'évidence un roman sur l'enfance et sur la
pauvreté, sur la misère des petits colons. C'est aussi le retour sur son passé
d'un auteur qui a obtenu la récompense suprême pour un écrivain : le prix Nobel
de littérature.
Certains d'entre nous s'interrogent sur l'attribution de ce
prix et sur ses modalités. Pourquoi Camus ? Pourquoi à cette date précise ?
Est-ce que le fait d'avoir écrit "L'Etranger" ou "La Peste" justifie l'attribution du prix
Nobel de littérature ? Certains d'entre nous restent sceptiques.
- Le style du "Premier homme"
C'est un roman écrit dans un
style très littéraire, un style du 19ème, qui ne correspond pas au style
habituel de Camus.
Camus a utilisé en effet différents styles dans ses nombreux
écrits. "L'Etranger" et "La
Peste" sont écrits dans un style sec, sans fioritures et en même temps
très construit , tandis que Noces à Tipaza par exemple, ou certains passages du
"Premier homme" sont plus lyriques et plus poétiques. Les phrases
s'allongent, les lieux, les atmosphères sont décrits avec émotion et parfois jubilation.
- Le processus de construction d'une œuvre littéraire
Premier intérêt de ce livre : il nous permet de appréhender le
processus de construction d'un roman. Le fait que le livre soit inachevé n'est
pas un problème pour certains d'entre nous, bien au contraire, il nous éclaire
sur le pourquoi ainsi que sur la genèse d'une œuvre littéraire. Une analogie
est faite avec Rodin, certaines de ses œuvres mêlent à la fois une grande
précision et des éléments bruts, non travaillés dans le détail et cela n'empêche
pas de contempler un chef-d'œuvre. De telles œuvres mettent en relief des
personnalités parfois pleines de contradictions.
- Le père absent
Le roman, dans sa première partie porte sur la recherche du
père. Père resté inconnu pour Jacques pendant toute son enfance. Adulte, le
fils se rend sur la tombe de son père enterré à St Brieuc, il prend soudain conscience
qu'il est aujourd'hui beaucoup plus âgé
que son père au moment de sa mort. Il part à sa recherche. Mais ce père n'a pas
laissé de traces, aussi bien dans la mémoire des autres que dans celle de sa
mère. Seul souvenir cependant, et qui a son importance, l'écœurement du père
après avoir assisté à une exécution publique à Alger.
- L'amour de Camus pour sa mère
Catherine Sintès-Camus est un personnage énigmatique et
silencieux. Atteinte d'une surdité congénitale, elle reste passive devant les
circonstances. Selon certains commentateurs, elle aurait peut-être été victime
d'un avec lorsqu'elle appris la mort de son mari. Camus lui voue un amour
puissant, mais qu'il souffre de ne pas pouvoir lui exprimer.
- Transmission ou non ?
Une des questions posées par le livre est celle de la
transmission. Jacques est-il "le premier homme" ? Ou a-t-il bénéficié
de la transmission d'un certain nombre d'acquis de ceux qui l'ont précédé ?
La réponse est ambigüe, d'une part nous avons parlé d'un
roman sur l'apprentissage, du rôle joué par l'oncle Etienne et surtout de la
présence de Louis Germain, l'instituteur qui a su détecter tout le potentiel du
jeune Camus et qui a facilité par différents moyens son passage au lycée,
d'autre part ce livre est celui du premier homme, celui d'un homme sans passé,
celui d'un pauvre fils de colon qui n'aurait jamais du laisser de traces, comme
son père.
A noter que cette autobiographie inachevée n'est pas le seul
livre dans lequel Camus parle de son enfance. "L'Envers et l'Endroit" est un
livre qu'il a écrit beaucoup plus jeune, sous forme de nouvelles, dans lequel
il décrit le monde de pauvreté et de lumière de son enfance.
- "Le premier homme", un choix contestable ?
D'aucuns ont vu dans la publication du "Premier homme"
un vrai scandale, voire une trahison. Pourquoi ?
"Le Premier homme" n'est pas une œuvre aboutie, un
roman terminé… et pour cause. Par certains côtés on peut donc se demander si
Camus n'a pas été trahi par cette publication, car enfin, le livre qui devait
comporter trois parties n'en comporte que deux, le style n'a pas été
retravaillé, des mots manquent, des phrases sont incomplètes, les noms des
personnages sont tantôt ceux de personnages réels, Catherine (le vrai prénom de
la mère d'Albert) ou M. Germain (le vrai nom de l'instituteur de Camus), tantôt
ceux de personnages de fiction… Comment peut-on se pâmer aujourd'hui devant une
œuvre bancale, inachevée ? Imaginons-nous un instant devant une toile de Van
Gogh achevée aux deux-tiers, amputée de certaines couleurs !
Avec cette publication post mortem, s'agissait-il de faire
un coup littéraire ? S'agissait-il d'un hommage à un père disparu trop tôt ?
Pour Camus en tout cas le retour à ses origines lui aurait
permis sans aucun doute de justifier ses choix et d'apporter des réponses aux
critiques incessantes dont il fut victime après "L'Homme révolté",
notamment par le groupe des Temps Modernes et par celui qui avait jadis été son
ami, Sartre ?
En définitive, n'aurait-il pas fallu choisir d'autres titres
dans l'œuvre de Camus, titres revendiqués par lui-même et qui auraient permis
de mieux rendre compte de tout ce qu'il représentait dans la société de
l'après-guerre comme écrivain, comme philosophe, comme auteur de théâtre, comme
personnage public. C'est aussi en ce sens qu'on peut parler de trahison de
Camus.
Ce point de vue légèrement provocateur surprend et plusieurs
participants réfutent cette vision des choses, considérant que "le Premier
homme" est bien une œuvre de Camus à part entière et qu'il s'agit d'un
livre essentiel à la compréhension du personnage et de son œuvre et que le
choix effectué par notre groupe a été un bon choix.
- Camus un humaniste et un homme engagé
N'oublions pas que Camus fut
pendant toute sa vie un homme engagé, défenseur d'un humanisme athée et d'une
certaine morale dans laquelle la vie humaine, la vérité et la liberté étaient pour
lui des valeurs phare ! On a rappelé à cette occasion la fameuse phrase qu'il a prononcée en
réponse à une question posée par un étudiant algérien sur le caractère juste de
la guerre d'indépendance : «En ce moment,
on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un
de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère.»" Cette phrase (exacte)
lui a été beaucoup reprochée (elle a même été transformée), mais n'oublions pas
que Camus n'admettait pas que l'on mente !
Camus a été une conscience du XXème siècle ! Il avait une
haute idée de l'écriture et du rôle de l'écrivain, il n'y a qu'à relire le
texte de son discours prononcé à l'occasion de la remise du prix Nobel. Certains d'entre nous ont regretté qu'il ne soit plus au programme des classes de lycée aujourd'hui.

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