- KEN KESEY
"ET QUELQUES FOIS J'AI COMME UNE GRANDE IDEE"
·
Broché: 800 pages
·
Editeur : MONSIEUR TOUSSAINT LOUVERTURE EDITIONS (3 octobre 2013)
Extrait
Dévalant le versant ouest de la chaîne côtière de
l’Oregon... viens voir les cascades hystériques des affluents qui se mêlent aux
eaux de la Wakonda Auga. Les premiers ruisselets -caracolent comme d’épais
courants d’air parmi la petite oseille et le trèfle, les fougères et les
orties, bifurquent, se scindent... forment des bras. Puis, à travers les
busseroles et les ronces élégantes, les myrtilles et les mûres, les bras
cascadent pour fusionner en ruisseaux, en torrents. Enfin, au pied des
collines, émergeant entre les mélèzes laricins et les pins à sucre, les acacias
et les épicéas – et puis la mosaïque vert et bleu des sapins de Douglas –, la
rivière en personne franchit d’un bond cent cin¬quante mètres... et là,
regarde: voici qu’elle prend ses aises à travers champs.
Vue de la grand-route en surplomb du rideau d’arbres, elle est d’abord métallique comme un arc-en-ciel d’aluminium, un long copeau d’alliage lunaire. De plus près, elle se fait organique, vaste sourire liquide aux gencives hérissées de pilotis brisés et pourrissants, l’écume aux lèvres. D’encore plus près, elle s’aplanit pour devenir fleuve, aussi plate qu’une rue, grise comme du ciment et tout entière faite de pluie. Aussi plate qu’une rue tout entière faite de pluie, même au plus fort de la saison des crues, en raison d’un chenal si profond et d’un lit si érodé: nul bas-fond pour créer des rapides refluant à contre-courant, nul rocher pour agacer sa surface... rien qui indique le mouvement sinon les grumeaux d’écume jaunâtre tourbillonnant au vent dans leur dérive vers la mer, et les troncs dressés de bosquets noyés que le flot noir et silencieux fait ployer, tendus et tremblants.
Une rivière lisse, d’apparence calme, qui dissimule le cruel biseau de son courant sous une surface lisse... apparemment calme.
La grand-route longe sa rive nord, et les corniches, sa rive sud. Aucun pont ne l’enjambe sur ses quinze premiers kilomètres.
Et pourtant, là-bas, côté sud, une vieille bicoque à un étage repose sur une structure bigarrée de métal enchevêtré, de bois, de terre et de sacs de sable, tel un échassier emplumé de bardeaux, fièrement assis dans l’enchevêtrement de son nid. Regarde...
La pluie passe en nappes devant les fenêtres. Elle se mêle à la fumée vaporeuse qui monte d’une cheminée de pierre moussue vers un ciel en pente. Le ciel ruisselle de gris, et la fumée, de jaune mouillé. Derrière la maison, là-haut à l’orée broussailleuse de la montagne, ces couleurs se fondent dans la masse venteuse si bien que le coteau lui-même dégouline d’un vert boueux.
Sur la rive nue entre le jardin et le bord bourdonnant de la Wakonda, une meute de chiens piétine sans répit, gémissant d’une frustration froide et brutale, couinant et aboyant après un objet qui pendouille hors d’atteinte, qui s’entortille et se détortille au-dessus de l’eau, se balance, roide, au bout d’une ligne nouée à l’extrémité d’une grande perche en bois de sapin qui dépasse d’une fenêtre à l’étage de la maison.
S’entortillant puis, après un temps d’arrêt, se détortillant dans les bourrasques de pluie, à deux ou trois mètres au-dessus du flot rapide, un bras humain, attaché par le poignet (rien que le bras, regarde bien) et déchiqueté à hauteur d’épaule, exécute des pirouettes compliquées, comme mû par une danseuse invisible devant un public fasciné (rien que le bras, qui tourne, là, au-dessus de l’eau)... spectacle à l’intention des chiens sur la rive, de cette satanée pluie, de la fumée, de la maison, des arbres et de la foule qui crie, excédée, depuis l’autre côté de la rivière: «Stammmper! Va pourrir en enfer, Hank Stammmmmper!»
Et à l’intention de tous ceux qui auraient envie de regarder.
À l’est, encore en amont sur la grand-route qui passe le col à l’endroit où torrents et ruisseaux sont toujours en train de rugir et de cascader, le secrétaire général du syndicat, Jonathan Bailey Draeger, descend depuis la ville d’Eugene jusqu’à la côte. D’humeur étrange – en grande partie, il le sait, à cause de la fièvre due à une petite grippe –, il sent son esprit tout à la fois curieusement dérangé et parfaitement lucide. Du reste, il envisage la journée à venir avec un mélange d’allégresse et de désarroi: allégresse, car il s’apprête à quitter ce bourbier gorgé d’eau; désarroi, car il a promis de partager le repas de Thanksgiving avec Floyd Evenwrite, le responsable de section à Wakonda. Draeger ne s’attend pas à passer un après-midi très agréable chez les Evenwrite – les rares fois où il s’est retrouvé chez Floyd au cours de toute cette affaire Stamper, ça n’a pas été une partie de plaisir – mais il n’en est pas moins de bonne humeur: avec cette visite, finie l’affaire Stamper, finie pour de bon toute cette histoire du secteur Nord-Ouest, touchons du bois. Demain, il pourra repartir vers le Sud et laisser cette bonne vieille vitamine D californienne assécher sa fichue irritation de la peau. On a toujours la peau irritée quand on vient par ici. Sans parler des mycoses qui vous atteignent jusqu’à la cheville. L’humidité. Pas étonnant que parmi les gens du pays, chaque mois il s’en trouve deux ou trois pour faire le grand saut dans la rivière – soit on plonge, soit on pourrit sur pied.
Vue de la grand-route en surplomb du rideau d’arbres, elle est d’abord métallique comme un arc-en-ciel d’aluminium, un long copeau d’alliage lunaire. De plus près, elle se fait organique, vaste sourire liquide aux gencives hérissées de pilotis brisés et pourrissants, l’écume aux lèvres. D’encore plus près, elle s’aplanit pour devenir fleuve, aussi plate qu’une rue, grise comme du ciment et tout entière faite de pluie. Aussi plate qu’une rue tout entière faite de pluie, même au plus fort de la saison des crues, en raison d’un chenal si profond et d’un lit si érodé: nul bas-fond pour créer des rapides refluant à contre-courant, nul rocher pour agacer sa surface... rien qui indique le mouvement sinon les grumeaux d’écume jaunâtre tourbillonnant au vent dans leur dérive vers la mer, et les troncs dressés de bosquets noyés que le flot noir et silencieux fait ployer, tendus et tremblants.
Une rivière lisse, d’apparence calme, qui dissimule le cruel biseau de son courant sous une surface lisse... apparemment calme.
La grand-route longe sa rive nord, et les corniches, sa rive sud. Aucun pont ne l’enjambe sur ses quinze premiers kilomètres.
Et pourtant, là-bas, côté sud, une vieille bicoque à un étage repose sur une structure bigarrée de métal enchevêtré, de bois, de terre et de sacs de sable, tel un échassier emplumé de bardeaux, fièrement assis dans l’enchevêtrement de son nid. Regarde...
La pluie passe en nappes devant les fenêtres. Elle se mêle à la fumée vaporeuse qui monte d’une cheminée de pierre moussue vers un ciel en pente. Le ciel ruisselle de gris, et la fumée, de jaune mouillé. Derrière la maison, là-haut à l’orée broussailleuse de la montagne, ces couleurs se fondent dans la masse venteuse si bien que le coteau lui-même dégouline d’un vert boueux.
Sur la rive nue entre le jardin et le bord bourdonnant de la Wakonda, une meute de chiens piétine sans répit, gémissant d’une frustration froide et brutale, couinant et aboyant après un objet qui pendouille hors d’atteinte, qui s’entortille et se détortille au-dessus de l’eau, se balance, roide, au bout d’une ligne nouée à l’extrémité d’une grande perche en bois de sapin qui dépasse d’une fenêtre à l’étage de la maison.
S’entortillant puis, après un temps d’arrêt, se détortillant dans les bourrasques de pluie, à deux ou trois mètres au-dessus du flot rapide, un bras humain, attaché par le poignet (rien que le bras, regarde bien) et déchiqueté à hauteur d’épaule, exécute des pirouettes compliquées, comme mû par une danseuse invisible devant un public fasciné (rien que le bras, qui tourne, là, au-dessus de l’eau)... spectacle à l’intention des chiens sur la rive, de cette satanée pluie, de la fumée, de la maison, des arbres et de la foule qui crie, excédée, depuis l’autre côté de la rivière: «Stammmper! Va pourrir en enfer, Hank Stammmmmper!»
Et à l’intention de tous ceux qui auraient envie de regarder.
À l’est, encore en amont sur la grand-route qui passe le col à l’endroit où torrents et ruisseaux sont toujours en train de rugir et de cascader, le secrétaire général du syndicat, Jonathan Bailey Draeger, descend depuis la ville d’Eugene jusqu’à la côte. D’humeur étrange – en grande partie, il le sait, à cause de la fièvre due à une petite grippe –, il sent son esprit tout à la fois curieusement dérangé et parfaitement lucide. Du reste, il envisage la journée à venir avec un mélange d’allégresse et de désarroi: allégresse, car il s’apprête à quitter ce bourbier gorgé d’eau; désarroi, car il a promis de partager le repas de Thanksgiving avec Floyd Evenwrite, le responsable de section à Wakonda. Draeger ne s’attend pas à passer un après-midi très agréable chez les Evenwrite – les rares fois où il s’est retrouvé chez Floyd au cours de toute cette affaire Stamper, ça n’a pas été une partie de plaisir – mais il n’en est pas moins de bonne humeur: avec cette visite, finie l’affaire Stamper, finie pour de bon toute cette histoire du secteur Nord-Ouest, touchons du bois. Demain, il pourra repartir vers le Sud et laisser cette bonne vieille vitamine D californienne assécher sa fichue irritation de la peau. On a toujours la peau irritée quand on vient par ici. Sans parler des mycoses qui vous atteignent jusqu’à la cheville. L’humidité. Pas étonnant que parmi les gens du pays, chaque mois il s’en trouve deux ou trois pour faire le grand saut dans la rivière – soit on plonge, soit on pourrit sur pied.
Biographie de
l'auteur
Né en 1935 dans le Colorado, le bouillonnant Ken Kesey
a grandi dans le Nord-Ouest, en Oregon, où son père monte, au lendemain de la
guerre, une coopérative laitière assez prospère. Athlétique, avec un vague air
de Paul Newman en plus musculeux et trapu, c'est un spécialiste de la lutte
gréco-romaine, discipline dans laquelle il a failli être sélectionné pour les
Jeux Olympiques de 1960. Il arrive dans la baie de San Francisco en 1956, avec
une bourse pour l'université Stanford. L'hôpital pour anciens combattants de
Menlo Park recrute des cobayes rémunérés pour des expériences de drogues «
psychomimétiques ». Ken Kesey découvre les hallucinogènes : le LSD, le peyotl,
la mescaline.
Il écrit le roman qui va le rendre célèbre, Vol au-dessus d'un nid de coucou (1962). Avec l'argent de son succès, il achète, près de La Honda, une maison, où il termine son second roman, qu'il estime être son chef-d'œuvre, Et quelquefois j'ai comme une grande idée, qui parait en 1964.
Au printemps de la même année, sa vie va complètement changer de direction. Kesey et sa bande de « Joyeux Lurons » -- les Merry Pranksters -- achètent un vieux bus de ramassage scolaire, le peinturlurent de toutes les couleurs, l'équipent de haut-parleurs, et prennent la route de l'Est. Au volant, une vieille connaissance : Neal Cassady, l'ancien compagnon de bourlingue de Kerouac. On refait Sur la route, mais dans l'autre sens. Ou plutôt, on s'en repasse le film. Le bus traverse le continent jusqu'à New York, où se tient alors l'Exposition Universelle.
À leur retour, la maison de La Honda devient le lieu de rendez-vous de toute la culture qu'on commence à appeler « psychédélique ». Tom Wolfe racontera ses aventures dans Acid Test, que Gus Van Sant (grand admirateur de Kesey) a le projet d'adapter au cinéma.
Il écrit le roman qui va le rendre célèbre, Vol au-dessus d'un nid de coucou (1962). Avec l'argent de son succès, il achète, près de La Honda, une maison, où il termine son second roman, qu'il estime être son chef-d'œuvre, Et quelquefois j'ai comme une grande idée, qui parait en 1964.
Au printemps de la même année, sa vie va complètement changer de direction. Kesey et sa bande de « Joyeux Lurons » -- les Merry Pranksters -- achètent un vieux bus de ramassage scolaire, le peinturlurent de toutes les couleurs, l'équipent de haut-parleurs, et prennent la route de l'Est. Au volant, une vieille connaissance : Neal Cassady, l'ancien compagnon de bourlingue de Kerouac. On refait Sur la route, mais dans l'autre sens. Ou plutôt, on s'en repasse le film. Le bus traverse le continent jusqu'à New York, où se tient alors l'Exposition Universelle.
À leur retour, la maison de La Honda devient le lieu de rendez-vous de toute la culture qu'on commence à appeler « psychédélique ». Tom Wolfe racontera ses aventures dans Acid Test, que Gus Van Sant (grand admirateur de Kesey) a le projet d'adapter au cinéma.
Monique a particulièrement apprécié le caractère rocambolesque du récit et de très belles descriptions de la forêt.
- EDOUARD LOUIS
EN FINIR AVEC EDDY DE BELLEGUEULE
·
Broché: 219 pages
·
Editeur : Seuil (3 janvier 2014)
·
Collection : CADRE ROUGE
À
la différence de beaucoup de lecteurs qui ont témoigné de leur passion pour ce
livre, je n’ai ni vu ni entendu l’auteur à la radio ou à la télévision avant de
le lire, je n’avais même pas idée de ce à quoi il ressemblait en dehors que la
description qu’il fait de lui-même....Pourquoi ai-je lu et pourquoi faut-il
lire Pour en finir avec Eddy Bellegueule ?
D’abord parce que c’est une oeuvre littéraire, une écriture, un style dont l’apparente objectivité, voire neutralité, donne au récit une formidable puissance évocatrice. Il n’y a pas chez Edouard Louis ces trucs, ces tics d’écriture qui caractérisent souvent les premiers ouvrages de jeunes auteurs. Il n’a pas besoin d’artifices pour se distinguer.
Ensuite évidemment parce que son récit est à peine imaginable au XXIème siècle, dans une famille française. Mais surtout parce que ce long chemin de douleur est universel, l’enfance gâchée, l’enfance exclue, c’est comme le dit Edouard Louis, de toutes les époques et de tous les continents.
Et c’est pour cette raison que ce livre trouve des résonances en chacun de nous, parce que, sans atteindre naturellement les extrémités souvent terribles d’Edouard Louis, nous avons tous des souvenirs d’enfance qui nous ont faits différents, qui nous ont isolés, voire exclus, du milieu social ou familial, des différences qui nous ont construits aussi, aidés ou poussés à nous en sortir....il ne faut pas lire ce livre pour de mauvaises raisons, par compassion ou voyeurisme. J’ajoute – c’est important de le souligner – qu’Edouard Louis n’exprime pas de violence, de haine contre sa famille, ni même contre ses persécuteurs. Il a même une sorte de tendresse pour tous ces "hors la vie" enfermés dans leur pauvreté intellectuelle et affective.
D’abord parce que c’est une oeuvre littéraire, une écriture, un style dont l’apparente objectivité, voire neutralité, donne au récit une formidable puissance évocatrice. Il n’y a pas chez Edouard Louis ces trucs, ces tics d’écriture qui caractérisent souvent les premiers ouvrages de jeunes auteurs. Il n’a pas besoin d’artifices pour se distinguer.
Ensuite évidemment parce que son récit est à peine imaginable au XXIème siècle, dans une famille française. Mais surtout parce que ce long chemin de douleur est universel, l’enfance gâchée, l’enfance exclue, c’est comme le dit Edouard Louis, de toutes les époques et de tous les continents.
Et c’est pour cette raison que ce livre trouve des résonances en chacun de nous, parce que, sans atteindre naturellement les extrémités souvent terribles d’Edouard Louis, nous avons tous des souvenirs d’enfance qui nous ont faits différents, qui nous ont isolés, voire exclus, du milieu social ou familial, des différences qui nous ont construits aussi, aidés ou poussés à nous en sortir....il ne faut pas lire ce livre pour de mauvaises raisons, par compassion ou voyeurisme. J’ajoute – c’est important de le souligner – qu’Edouard Louis n’exprime pas de violence, de haine contre sa famille, ni même contre ses persécuteurs. Il a même une sorte de tendresse pour tous ces "hors la vie" enfermés dans leur pauvreté intellectuelle et affective.
- JEANETTE WINTERSON
Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?
·
Broché: 276 pages
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Editeur : Editions de l'Olivier; Édition : Editions de l'Olivier (3 mai
2012)
·
Collection : OLIV. LIT.ET
Prix Marie-Claire du roman féminin 2012
Pourquoi
être heureux quand on peut être normal ?
Étrange question, à laquelle Jeanette Winterson répond en menant une existence en forme de combat. Dès l'enfance, il faut lutter : contre une mère adoptive sévère, qui s'aime peu et ne sait pas aimer. Contre les diktats religieux ou sociaux. Et pour trouver sa voie.
Ce livre est une autobiographie guidée par la fantaisie et la férocité, mais c'est surtout l'histoire d'une quête, celle du bonheur. «La vie est faite de couches, elle est fluide, mouvante, fragmentaire», dit Jeanette Winterson. Pour cette petite fille surdouée issue du prolétariat de Manchester, l'écriture est d'abord ce qui sauve. En racontant son histoire, Jeanette Winterson adresse un signe fraternel à toutes celles - et à tous ceux - pour qui la liberté est à conquérir.
Née en Angleterre en 1959, Jeanette Winterson a connu le succès dès la parution de son premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits (réédité aux Éditions de l'Olivier en 2012). Couronnée de prix, elle devient une figure du mouvement féministe. Ses romans baroques, ses essais, notamment sur l'identité sexuelle (Le Sexe des cerises ou Powerbook), ont imposé sa voix singulière dans la littérature britannique.
«Les livres de Jeanette Winterson, apatrides et sans visage, brillent des multiples reflets de la grande Albion : la majesté de Shakespeare, l'absolutisme de Lawrence, le calme de Woolf ou la farce de Chaucer. C'est une magicienne.» Ali Smith, The Scotsman
Étrange question, à laquelle Jeanette Winterson répond en menant une existence en forme de combat. Dès l'enfance, il faut lutter : contre une mère adoptive sévère, qui s'aime peu et ne sait pas aimer. Contre les diktats religieux ou sociaux. Et pour trouver sa voie.
Ce livre est une autobiographie guidée par la fantaisie et la férocité, mais c'est surtout l'histoire d'une quête, celle du bonheur. «La vie est faite de couches, elle est fluide, mouvante, fragmentaire», dit Jeanette Winterson. Pour cette petite fille surdouée issue du prolétariat de Manchester, l'écriture est d'abord ce qui sauve. En racontant son histoire, Jeanette Winterson adresse un signe fraternel à toutes celles - et à tous ceux - pour qui la liberté est à conquérir.
Née en Angleterre en 1959, Jeanette Winterson a connu le succès dès la parution de son premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits (réédité aux Éditions de l'Olivier en 2012). Couronnée de prix, elle devient une figure du mouvement féministe. Ses romans baroques, ses essais, notamment sur l'identité sexuelle (Le Sexe des cerises ou Powerbook), ont imposé sa voix singulière dans la littérature britannique.
«Les livres de Jeanette Winterson, apatrides et sans visage, brillent des multiples reflets de la grande Albion : la majesté de Shakespeare, l'absolutisme de Lawrence, le calme de Woolf ou la farce de Chaucer. C'est une magicienne.» Ali Smith, The Scotsman
Le mauvais
berceau
Quand ma mère se fâchait contre moi, ce qui lui arrivait souvent, elle disait : «Le Diable nous a dirigés vers le mauvais berceau.»
L'image de Satan prenant congé de la guerre froide et du maccarthysme le temps de faire un crochet par Manchester en 1960 - but de la visite : duper Mrs Winterson - est théâtralement truculente. Ma mère elle-même était une dépressive truculente ; une femme qui cachait un revolver dans le tiroir à chiffons et les balles dans une boîte de produit nettoyant Pledge. Une femme qui passait ses nuits à faire des gâteaux pour ne pas avoir à dormir dans le même lit que mon père. Une femme qui avait une descente d'organes, une thyroïde déficiente, un coeur hypertrophié, une jambe ulcéreuse jamais guérie, et deux dentiers - un mat pour tous les jours et un perlé pour les «grands jours».
J'ignore pourquoi elle n'avait/ne pouvait pas avoir d'enfant. Je sais qu'elle m'a adoptée parce qu'elle voulait une amie (elle n'en avait aucune), et parce que j'étais comme une fusée éclairante lancée à l'adresse du monde - une façon de dire qu'elle était là -, une sorte de croix marquant sa présence sur la carte.
Elle détestait son anonymat, et comme tous les enfants, adoptés ou non, j'ai dû vivre une partie de ce qu'elle avait rêvé pour sa propre existence. Nous faisons ce genre de choses pour nos parents - ils ne nous laissent pas vraiment le choix.
Elle était encore en vie quand mon premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits, a été publié en 1985. Il est en partie autobiographique dans le sens où il raconte l'histoire d'une petite fille adoptée par un couple de pentecôtistes. On la destine à être missionnaire. Au lieu de cela, elle tombe amoureuse d'une fille. Catastrophe. La jeune fille quitte la maison, se débrouille pour entrer à Oxford, puis revient chez elle où elle découvre que sa mère s'est bricolé une CB pour diffuser les Évangiles aux païens. La mère a choisi un nom de code à rallonge - «Lumière Bienveillante».
Le roman commence par : «Comme la plupart des gens, j'ai longtemps vécu avec ma mère et mon père. Mon père aimait regarder les combats de catch, ma mère, elle, aimait catcher.»
J'ai lutté à mains nues quasiment toute ma vie. Dans ce genre de combat, le vainqueur est celui qui frappe le plus fort. Ayant été battue dans mon enfance, j'ai appris très tôt à ne pas pleurer. Si je passais une nuit enfermée dehors, je m'asseyais sur le pas de la porte jusqu'à l'arrivée du laitier, je buvais les deux pintes qu'il nous livrait, abandonnais là les bouteilles vides pour faire enrager ma mère et partais à l'école.
Nous allions partout à pied. Nous n'avions pas assez d'argent pour acheter une voiture ou nous payer le bus. À moi seule, je parcourais en moyenne huit kilomètres par jour : trois pour aller à l'école et en revenir ; cinq autres pour l'église.
Quand ma mère se fâchait contre moi, ce qui lui arrivait souvent, elle disait : «Le Diable nous a dirigés vers le mauvais berceau.»
L'image de Satan prenant congé de la guerre froide et du maccarthysme le temps de faire un crochet par Manchester en 1960 - but de la visite : duper Mrs Winterson - est théâtralement truculente. Ma mère elle-même était une dépressive truculente ; une femme qui cachait un revolver dans le tiroir à chiffons et les balles dans une boîte de produit nettoyant Pledge. Une femme qui passait ses nuits à faire des gâteaux pour ne pas avoir à dormir dans le même lit que mon père. Une femme qui avait une descente d'organes, une thyroïde déficiente, un coeur hypertrophié, une jambe ulcéreuse jamais guérie, et deux dentiers - un mat pour tous les jours et un perlé pour les «grands jours».
J'ignore pourquoi elle n'avait/ne pouvait pas avoir d'enfant. Je sais qu'elle m'a adoptée parce qu'elle voulait une amie (elle n'en avait aucune), et parce que j'étais comme une fusée éclairante lancée à l'adresse du monde - une façon de dire qu'elle était là -, une sorte de croix marquant sa présence sur la carte.
Elle détestait son anonymat, et comme tous les enfants, adoptés ou non, j'ai dû vivre une partie de ce qu'elle avait rêvé pour sa propre existence. Nous faisons ce genre de choses pour nos parents - ils ne nous laissent pas vraiment le choix.
Elle était encore en vie quand mon premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits, a été publié en 1985. Il est en partie autobiographique dans le sens où il raconte l'histoire d'une petite fille adoptée par un couple de pentecôtistes. On la destine à être missionnaire. Au lieu de cela, elle tombe amoureuse d'une fille. Catastrophe. La jeune fille quitte la maison, se débrouille pour entrer à Oxford, puis revient chez elle où elle découvre que sa mère s'est bricolé une CB pour diffuser les Évangiles aux païens. La mère a choisi un nom de code à rallonge - «Lumière Bienveillante».
Le roman commence par : «Comme la plupart des gens, j'ai longtemps vécu avec ma mère et mon père. Mon père aimait regarder les combats de catch, ma mère, elle, aimait catcher.»
J'ai lutté à mains nues quasiment toute ma vie. Dans ce genre de combat, le vainqueur est celui qui frappe le plus fort. Ayant été battue dans mon enfance, j'ai appris très tôt à ne pas pleurer. Si je passais une nuit enfermée dehors, je m'asseyais sur le pas de la porte jusqu'à l'arrivée du laitier, je buvais les deux pintes qu'il nous livrait, abandonnais là les bouteilles vides pour faire enrager ma mère et partais à l'école.
Nous allions partout à pied. Nous n'avions pas assez d'argent pour acheter une voiture ou nous payer le bus. À moi seule, je parcourais en moyenne huit kilomètres par jour : trois pour aller à l'école et en revenir ; cinq autres pour l'église.



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