Après une présentation de la biographie
d’Ohran Pamuk et un rappel des grandes dates de l’évolution de la Turquie
contemporaine, nous avons engagé le débat sur « La maison du
silence ».
La maison
Elle se situe à Fort Paradis, à environ trois
quarts d’heure d’Istanbul en voiture. C’est dans cet endroit que Sélahattine et
Fatma sont arrivés à la suite de la décision de Talat pacha, premier ministre
turc et membre fondateur du Comité Union et Progrès (issu du mouvement des
Jeunes Turcs). Cette maison sert de décor au roman. Le titre du livre en
français est « la maison du silence », mais l’un d’entre nous fait
observer que le titre d’origine signifie « la maison silencieuse »,
ce qui n’a pas le même sens.
La situation
La grand-mère qui a quatre-vingt-dix ans
reçoit ses petits enfants pour les vacances dans la maison qu’elle habite avec Rédjep,
un nain qu’elle considère comme son serviteur et qui répond à ses besoins.
L’action se déroule sur deux ou trois semaines vraisemblablement.
Le débat s’est ouvert sur les personnages du
récit.
Les
personnages
- Fatma
Cette grand-mère est apparue à certains
comme une victime. Elle symbolise la tradition, le conservatisme
et les valeurs attachées à l’empire ottoman : hiérarchie sociale
prononcée, rôle de la femme dans la société aisée, croyance en dieu et pratique
de l’islam...
Elle est victime de son mari Sélahattine, qui
l’oblige à quitter Istanbul, qui abandonne son métier de médecin, qui trompe sa
femme, qui ramène dans la maison, sa maitresse et les deux enfants qu’il lui
a faits, qui sombre dans l’alcoolisme et qui dilapide la fortune de Fatma au
fil du temps... Elle a également perdu son fils Dogan tragiquement.
C’est un personnage qui fait penser à certaines héroïnes de Mauriac.
C’est un personnage qui fait penser à certaines héroïnes de Mauriac.
D’autres ont souligné que, derrière la femme
dégoutée du monde et des hommes, il y avait une autre femme dans laquelle se
cachait la petite fille qu’elle avait été à Istanbul (épisode du livre
« Robinson Crusoé »), qui avait été capable d’amour pour son mari,
pour son fils disparu à quarante-deux ans et qui restait très attentionnée avec
ses petits enfants.
Mais Fatma se caractérise aussi par sa
cruauté, notamment lorsqu’elle frappe violemment avec sa canne les deux enfants
naturels de son mari et leur mère, provoquant ainsi l’infirmité de Rédjep et la
claudication d’Ismail. Elle restera tyrannique, méprisante et odieuse dans ses
rapports avec Redjep, devenu son serviteur.
- Rédjep
Il apparaît comme le personnage clé du roman,
d’une part parce qu’il a des relations avec chacun des autres personnages, il établit
un lien entre eux, d’autre part parce qu’il relie le passé au présent. C’est
aussi un personnage différent et mystérieux dans la mesure où il reste
silencieux. Lui-même regrette de ne pas avoir d’ami pour l’écouter. C’est un
acteur et un témoin privilégié de l’évolution de cette famille, de ses drames
successifs.
L’un d’entre nous a suggéré qu’il incarnait
l’inconscient de chaque personnage du roman.
- Sélahattine
C’est un personnage qui n’apparait dans le
roman qu’à travers les pensées d’autres personnages, en particulier de Fatma.
Il incarne la vision d’une Turquie tournée vers l’Europe. Il est fasciné par
Rousseau, Diderot, Voltaire et Darwin.
Il symbolise l’écrivain, le poète (au sens grec du terme) qui cherche à
établir les fondements d’une Turquie moderne fondée sur la science, la laïcité,
la liberté, l’égalité et la démocratie.
Nous nous sommes posé la question de savoir
si c’était un raté. En fait, il est confronté à une œuvre impossible.
Ce personnage est l’archétype de l’écrivain
en souffrance. Plusieurs d’entre nous ont fait référence à ce propos au propre
père d’Ohran Pamuk, qui avait lui-même consacré une partie de sa vie à écrire
(Cf discours de réception du prix Nobel de Pamuk) et qui un jour a remis ses
manuscrits dans une valise à son fils.
- Les petits enfants
Sans entrer dans les détails, nous avons
observé qu’ils symbolisaient chacun un mode de pensée, une voie à suivre
traduisant les contradictions de la société turque actuelle.
- Farouk, le chercheur universitaire, plongé
dans l’étude du passé, alcoolique comme son père et désabusé. Il est divorcé et
sans enfants.
- Nilgune, étudiante en sociologie et qui incarne
la voie communiste; elle mourra après avoir été frappée avec violence par
Hassan, le neveu de Redjep. Ce jeune homme est éperdument amoureux de la jeune fille. Il ne
supportera pas d’être méprisé par elle. C’est un paumé, en échec
scolaire, téléguidé par les nationalistes anticommunistes. Il peut faire
penser à un Lacombe Lucien (dans le film de Louis Malle).
- Métine, le plus jeune, est fasciné par les
Etats-Unis, par la réussite sociale et par l’argent. Très imbu de lui-même, il cherche à affirmer sa supériorité. Il
souhaite vendre la maison pour la remplacer par un immeuble.
- Hassan et les nationalistes
Hassan fréquente des jeunes nationalistes. Il partage leurs idées, mais
il est aussi leur tête de turc (!!!). Ils mettent Hassan à l'épreuve en lui demandant de punir Nilgune. Ils incarnent la vision d’une Turquie
nationaliste, violente, intolérante qui persécute ceux qui ne partagent pas
leurs convictions, avec au premier rang les communistes. Ce sont les tenants
d’un retour à un Islam fort avec tout ce que cela implique dans les rapports
entre les hommes et les femmes.
Scènes
marquantes du roman
A coté des personnages brossés par Pamuk, nous avons également
apprécié certaines scènes du roman soit pour leur beauté, soit pour
l’atmosphère qu’elles suggéraient.
Ainsi la promenade de Farouk à la
recherche de l’ancien caravansérail sur un terrain qui jouxte la voie ferrée ou encore la virée des jeunes en voiture et
en mer, qui nous a fait penser à l’atmosphère de la nouvelle vague en France et à certains romans
de Françoise Sagan etc.
Certaines descriptions des lieux dans lesquels évoluent les personnages sont particulièrement évocatrices et contribuent à donner au roman une atmosphère tantôt nostalgique, tantôt pesante et en pleine dérive.
Certaines descriptions des lieux dans lesquels évoluent les personnages sont particulièrement évocatrices et contribuent à donner au roman une atmosphère tantôt nostalgique, tantôt pesante et en pleine dérive.
L’écartèlement
de la Turquie entre deux mondes
Le grand intérêt de ce livre est qu’il exprime à travers les personnages du roman à la fois la complexité de la société turque et son écartèlement permanent entre Orient et Occident, entre modernité et tradition, entre laïcité et islam, entre multiculturalisme et pureté ethnique (terme utilisé par les Jeunes turcs), entre passé et futur...
C’est un thème qui revient souvent dans les
livres de Pamuk, en particulier dans « Château blanc », comme l’a
indiqué l’une d’entre nous.
Nous avons relevé aussi, au fil des pages, la dureté
de la société turque ainsi que les antagonismes entre ses différentes
composantes.
Enfin, il a été observé que le roman de Pamuk
n’avait aucun caractère didactique. Il pose des questions sur la Turquie, sur son passé, sur
son évolution, sur son avenir... C’est au lecteur de trouver des réponses.
Les relations
homme/femme
Ce roman évoque des situations amoureuses,
mais curieusement elles semblent vouées à l’échec, comme si chaque personnage
était irrémédiablement enfermé dans sa solitude.
Il en est ainsi des rapports entre Fatma et Sélahattine qui se dégradent au fur et à mesure du récit et qui se traduisent par une violence extrême exercée par Fatma à l’encontre de la maîtresse de celui-ci et de ses enfants, entre Dogan et Gul, sa femme, totalement transparente et triste, entre Farouk et Selma qui se terminent par un divorce, entre Hassan et Nilgune qui débouchent également sur la violence et la mort de la jeune fille et enfin entre Djeylane et Métine qui ne peuvent aboutir car le sentiment amoureux n'est pas partagé par la jeune fille.
Il en est ainsi des rapports entre Fatma et Sélahattine qui se dégradent au fur et à mesure du récit et qui se traduisent par une violence extrême exercée par Fatma à l’encontre de la maîtresse de celui-ci et de ses enfants, entre Dogan et Gul, sa femme, totalement transparente et triste, entre Farouk et Selma qui se terminent par un divorce, entre Hassan et Nilgune qui débouchent également sur la violence et la mort de la jeune fille et enfin entre Djeylane et Métine qui ne peuvent aboutir car le sentiment amoureux n'est pas partagé par la jeune fille.
Quant à la relation entre Sélahattine et sa maîtresse,
elle est d’abord physique, c'est peut-être aussi la seule qui génère un sentiment authentique.
Une phrase du roman dont se souvient Fatma nous révèle le sentiment de
Sélahattine (p. 310) : « quelle
brave femme c’était, on retrouvait chez elle toute la beauté de mon peuple,
qu’elle était bonne, mon Dieu qu’elle était bonne ! » Pamuk cite les relations entre Rousseau et sa femme, qui venait du peuple et avec laquelle il ne s'est jamais marié ou encore de Marx avec sa servante.
Au plan des relations sociales entre les hommes et les femmes, il existe en Turquie deux conceptions radicalement opposées : la conception conservatrice et religieuse, dans laquelle la femme n'est pas l'égale de l'homme et une conception progressiste dans la quelle la femme doit jouir des mêmes droits que les hommes, c'est celle de Sélahattine. L'histoire de la Turquie est très révélatrice de l'opposition entre ces deux conceptions.
Au plan des relations sociales entre les hommes et les femmes, il existe en Turquie deux conceptions radicalement opposées : la conception conservatrice et religieuse, dans laquelle la femme n'est pas l'égale de l'homme et une conception progressiste dans la quelle la femme doit jouir des mêmes droits que les hommes, c'est celle de Sélahattine. L'histoire de la Turquie est très révélatrice de l'opposition entre ces deux conceptions.
Le temps et
la mort
Ces thèmes s’incarnent à travers plusieurs
personnages : Fatma d’abord, Rédjep, Sélahattine, mais aussi Farouk.
Il y a d’abord cette relation entre le temps
de l’action du roman (environ 3 semaines) et le temps historique de la Turquie
qui s’étend sur plus d’un siècle.
Ensuite, le lecteur se trouve confronté à des
va-et-vient permanents entre le passé et le présent qui nous permettent de
découvrir certains épisodes de l’histoire de chaque personnage.
Ainsi Sélahattine mène-t-il une véritable course contre le
temps. Le temps qui avance pèse sur le grand dessein de Sélahattine qui se
rétrécit comme une peau de chagrin.
De même, le monde de Fatma s’est rétréci au
fil des ans. Désormais il y a le monde de sa chambre et des objets qui lui sont
familiers, et le monde extérieur, derrière les persiennes. Ce rétrécissement,
elle sent qu’il aboutira à la mort.
La mort rode presque à chaque page du roman, elle traduit l'échec de chaque personnage. Sélahattine est mort, Dogan, son fils est mort, Gul, la
femme de ce dernier également. Nilgune meurt à la suite des violences exercées sur elle par Hassan et Fatma a atteint les limites de sa condition de vieille femme aigrie, dégoutée par le monde qui l'entoure, elle va mourir.
Qui restera-t-il alors? Avec quels projets ?
Cette question le lecteur ne peut s’empêcher de se la poser.
Qui restera-t-il alors? Avec quels projets ?
Cette question le lecteur ne peut s’empêcher de se la poser.
L’alcoolisme chez les personnages masculins
Sélahattine, fasciné par la culture
européenne, devient alcoolique, son fils Dogan qui suit l’exemple de son père,
devient alcoolique également, enfin Farouk, l’ainé des petits enfants,
universitaire et historien, qui cherche indéfiniment sa voie dans l'histoire est aussi une
alcoolique.
Nous nous sommes interrogés sur le sens de
cet alcoolisme « héréditaire » et sur une certaine symbolique de
l’échec qu’il véhiculait.
A cette occasion nous avons observé que l’islam interdisait aux musulmans de boire de l’alcool. L’alcool, maladie de l’Occident ?
A cette occasion nous avons observé que l’islam interdisait aux musulmans de boire de l’alcool. L’alcool, maladie de l’Occident ?
Solitude et incommunicabilité
Au delà de la Turquie contemporaine et de son histoire, le thème principal du livre, nous l'avons exprimé, c'est la solitude et l'absence de communication entre les différents personnages de la Maison du silence. Le recours systématique à la première personne du singulier exprime pleinement ce sentiment. Absence d'écoute, absence de vrai dialogue, personnages enfermés dans leur certitudes ou dans leurs doutes, c'est ce qui donne à ce livre sa dimension tragique qu'illustrent parfaitement les thèmes précités de la mort et de l'alcoolisme.
Le style du roman et les techniques d’écriture
Nous avons apprécié les techniques d’écriture
utilisées par Pamuk, alternance du style direct et indirect, découpage du livre
dans lequel chaque chapitre présente le point de vue, les pensées intimes d’un
personnage différent.
L’écriture suit les méandres et les ruptures
de la pensée intérieure de l’un et de l’autre.
La technique du monologue intérieur nous a
fait penser à Joyce et à une auteure plus proche de nous, Marie Darrieusecq.
Les choix stylistiques de Pamuk ont aussi ici
pour vertu d’illustrer une atmosphère empreinte de nostalgie, de doute, d'incertitude.
Pamuk d’une manière générale, pratique une
écriture souvent innovante faites d’emprunts à d’autres auteurs ou de collages, comme
il le dit lui-même.
Il y a d’ailleurs peut-être un lien symbolique entre le style du livre parfois très composite et l’évocation d'une Turquie qui se cherche dans sa diversité et qui se caractérise par un multiculturalisme évident, héritage de l’empire ottoman.
Il y a d’ailleurs peut-être un lien symbolique entre le style du livre parfois très composite et l’évocation d'une Turquie qui se cherche dans sa diversité et qui se caractérise par un multiculturalisme évident, héritage de l’empire ottoman.
En définitive, il semble que tous les
lecteurs du Square aient apprécié ce roman qui nous plonge dans l’histoire de
la Turquie moderne, dans ses problématiques socio-culturelles et qui nous aide à mieux comprendre les enjeux actuels de la
situation politique de ce pays qui a toujours été un pont entre l'Orient et l'Occident.
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