(c) Joseph Jehl. Paris 2017
Après la présentation de Chantal chacun des participants a exprimé son point de vue sur "LES VESTIGES DU JOUR" de Kazuo ISHIGURO.
Globalement, nous avons plutôt apprécié la lecture de ce roman, même si certains d'entre nous sont restés réservés.
Comme d'habitude la séance a été animée et les différents points de vue exprimés ont permis de jeter un regard plus complet et plus approfondi sur le roman et sur l'auteur.
Pour des raisons de facilité de lecture, la synthèse s'articule autour des différents thèmes mis en évidence pendant la discussion, mais dans un ordre plus logique que chronologique.
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- Le personnage de Stevens
C’est le personnage central du livre. Un majordome officiant dans
la somptueuse demeure d’un Lord anglais, « Darlington Hall »,
récemment rachetée par un riche américain, M. Farraday, à la suite du décès de
Lord Darlington.
Qui est-il vraiment ? Que pense-t-il vraiment ?
Stevens, avons-nous dit, est un personnage plus complexe
qu’il n’y parait.
Comme l’a rappelé l’un d’entre nous, Miss Kenton lui pose la
question : « pourquoi faut-il
toujours que vous fassiez semblant ? »
Mais a-t-il conscience de "faire semblant"
Comme chaque être
humain, Stevens est écartelé entre le monde extérieur, celui dans lequel il
exerce sa fonction, et son propre monde intérieur. Il a, à l’évidence,
privilégié le premier.
Il y a eu un débat entre nous à propos d’Ishiguro, la
réserve permanente dont fait preuve le majordome exprime-t-elle une réalité de
la fonction dans l’Angleterre victorienne ou ne traduit-elle pas un des traits
dominant de la culture nippone traditionnelle ? Nous n’avons pas trouvé de
réponse. Peut-être que les deux univers se sont rencontrés.
L’un d’entre nous a qualifié Stevens de personnage tragique.
C’est un homme qui est passé à côté de sa vie. Il a raté sa vie. C’est le
sentiment que l’on peut avoir au fil des étapes du voyage en voiture de Stevens
et de l’avancement de sa réflexion.
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- Un professionnalisme poussé à l'extrême
Tout naturellement nous nous sommes interrogés sur ce professionnalisme poussé à l'extrême et sur ses conséquences. La quête permanente de la
perfection n'implique t-elle pas une véritable mise en sommeil de ses propres
émotions. A cet égard l’épisode du tigre narré par son père, en dit long sur les exigences de la profession.
Mais ce professionnalisme poussé à l’extrême se traduit par une
déshumanisation systématique dans les rapports avec autrui. Des relations autres que strictement professionnelles entre Miss Kenton et Stevens sont totalement impensables dans l'esprit de Stevens.
Cette déshumanisation a engendré des effets tragiques au moment de l’agonie du père de Stevens, mais aussi sur les relations amoureuses qui auraient pu éclore entre ce dernier et Miss Kenton.
Cette déshumanisation a engendré des effets tragiques au moment de l’agonie du père de Stevens, mais aussi sur les relations amoureuses qui auraient pu éclore entre ce dernier et Miss Kenton.
Le butler doit être à la fois omniprésent auprès de ses maîtres et totalement transparent. Ses principales « compétences », même si l’emploi de ce terme est anachronique, s’incarnent dans la notion de « dignité ». Telle qu’elle est définie dans les cercles corporatistes comme la « Hayes Society ». Le credo professionnel de Stevens se résume dans cette phrase du livre : « Il y a dignité lorsqu’il y a capacité d’un majordome à ne pas abandonner le personnage professionnel qu’il habite. » (p. 65) On apprend également que la loyauté à son maître est une des qualités essentielles du majordome.
- Stevens et son père
Le roman nous nous présente subtilement trois étapes dans l'évolution des relations entre le fils et le père : l'époque du père comme modèle, le temps de la déchéance amenant le père à exercer une fonction subalterne et enfin le père agonisant.
- Le père comme modèle
William Stevens, selon les propos de son fils, « savait tout ce qu’il faut savoir sur l’art de diriger
une maison, et il accéda même dans ses plus belles années à cette
« dignité conforme à la place qu’il occupe » dont parle la Hayes
Society ». Le fils suivi les traces de son père en débutant sa carrière comme valet de pied
sous sa direction.
- Le temps de la déchéance
Intéressant cet échange entre Miss Kenton et Stevens fils, lorsque ce dernier lui demande de ne pas appeler son père par son prénom, mais M. Stevens senior. Ce que fera Miss Kenton, en faisant cependant remarquer à Stevens fils, les difficultés rencontrées par son père dans l’exercice de sa fonction. Ainsi le père deviendra-t-il l’enjeu d'échanges crispés entre Stevens fils et l’intendante. D’autres épisodes suivront. Mais bien sûr cette agressivité autour de la déchéance du père doit être vue comme une provocation pour faire bouger l'autre.
Intéressant cet échange entre Miss Kenton et Stevens fils, lorsque ce dernier lui demande de ne pas appeler son père par son prénom, mais M. Stevens senior. Ce que fera Miss Kenton, en faisant cependant remarquer à Stevens fils, les difficultés rencontrées par son père dans l’exercice de sa fonction. Ainsi le père deviendra-t-il l’enjeu d'échanges crispés entre Stevens fils et l’intendante. D’autres épisodes suivront. Mais bien sûr cette agressivité autour de la déchéance du père doit être vue comme une provocation pour faire bouger l'autre.
- Le père agonisant
L’épisode est particulièrement tragique, comme nous l’avons remarqué dans notre discussion. Lorsque son père fait un malaise grave, Stevens, en parfait « butler » n’abandonne pas le personnage professionnel qu’il habite. A un moment il semble hésiter cependant : « Une fois que mon père eut été couché, je me trouvais dans l’incertitude sur la marche à suivre ; il ne semblait pas désirable que je quitte mon père dans l’état où il était, mais, en réalité, je n’avais plus un instant de libre… » Les préoccupations professionnelles l'emporteront de manière cruelle.
L’épisode est particulièrement tragique, comme nous l’avons remarqué dans notre discussion. Lorsque son père fait un malaise grave, Stevens, en parfait « butler » n’abandonne pas le personnage professionnel qu’il habite. A un moment il semble hésiter cependant : « Une fois que mon père eut été couché, je me trouvais dans l’incertitude sur la marche à suivre ; il ne semblait pas désirable que je quitte mon père dans l’état où il était, mais, en réalité, je n’avais plus un instant de libre… » Les préoccupations professionnelles l'emporteront de manière cruelle.
Lorsque plus tard Stevens junior monte voir son père agonisant, ce
dernier lui pose deux questions :
- L’une concerne la vie professionnelle : « La
situation est-elle bien en main au rez-de- chaussée ? »
- L’autre est personnelle, elle n’est pas formulée en style
direct : « J’espère que j’ai
été un bon père pour toi. »
Et Stevens junior de répondre « Je suis tellement heureux que vous vous
sentiez mieux maintenant. »
Le « dialogue » se poursuit entre le père et le
fils
- « Je suis fier de toi. Un bon fils. J’espère que j’ai été un bon père pour toi. Je suppose que non. »
- « Je suis fier de toi. Un bon fils. J’espère que j’ai été un bon père pour toi. Je suppose que non. »
Et le fils lui répond :
- « Malheureusement, nous sommes extrêmement occupés pour le moment, mais nous pourrons nous parler de nouveau demain matin. »
En deux phrases, tout est dit.
(c) Joseph Jehl. Paris 2017
- « Malheureusement, nous sommes extrêmement occupés pour le moment, mais nous pourrons nous parler de nouveau demain matin. »
En deux phrases, tout est dit.
(c) Joseph Jehl. Paris 2017
- La relation entre Stevens et Miss Kenton
- d'abord dans un cadre professionnel, pendant plusieurs années à Darlington Hall,
- ensuite lors d'une entrevue dans le village de Weymouth ou habite Mrs. Benn, l'ex-Miss Kenton, pendant quelques instants seulement.
A Darlington Hall, malgré les élans de Miss Kenton, le majordome restera constamment enfermé dans son rôle professionnel. Hermétique à tout sentiment.
A Weymouth, Miss Kenton, au cours de la conversation exprime clairement à Stevens ce qu'ils ont manqué tous les deux :
- "Quel gâchis terrible j'ai fait de ma vie!" Et on se met à penser une vie différente, à la vie meilleure qu'on aurait pu avoir. Par exemple, je me mets à penser à la vie que j'aurais pu avoir avec vous, Mr. Stevens. Et je suppose que c'est à ce moment là que je me fâche pour une vétille et que je pars. Mais chaque fois que je le fais, je me rends compte avant longtemps que ma juste place est aux côtés de mon mari. Après tout, on ne peut plus faire tourner les aiguilles dans l'autre sens, maintenant. On ne peut pas s'attarder sans cesse sur ce qui aurait pu exister..." (p.329)
Stevens est ébranlé par les mots de Miss Kenton, soudain, l'espace d'un court instant il réalise ce qu'il a délibérément ignoré jadis :" Il me fallu une minute ou deux pour digérer pleinement les paroles de Miss Kenton. De plus, comme vous pouvez vous en douter, leur portée était de nature à susciter une certaine douleur. En vérité - pourquoi ne pas le reconnaître ? -, à cet instant précis, j'ai eu le coeur brisé.
Avant longtemps cependant, je me tournai vers elle et dis en souriant : "Vous êtes tout à fait dans le vrai, Mrs. Benn. Comme vous le dites, il est trop tard pour faire tourner les aiguilles dans l'autre sens. En vérité, je ne dormirais pas tranquille, si je pensais que ce genre d'idées puisse vous rendre malheureuse, vous et votre mari."
Ce qui est intéressant ici de remarquer c'est l'opposition entre le monde intérieur de Stevens, que nous découvrons enfin, et le discours qu'il tient à Miss Kenton alias Mrs. Benn. Intérieurement, il est brisé, effondré, et extérieurement il continue à faire semblant, il reste dans les convenances de son milieu et de son époque.
Tout le drame du roman ce joue là.
- Le voyage de Stevens, hors de Darlington Hall
En se mettant en quête de l'excellence, il a bâti peu à peu les murs de sa prison.
(c) Joseph Jehl. Paris 2017
- Une fidélité aveugle
L'analyse d'Ishiguro est sans complaisance et les cercles dans lesquels gravitaient Lord Darlington et ses amis sont clairement débusqués.
L'auteur pose alors la question de la "conscience morale" des domestiques au service d'une l'aristocratie "collaboratrice".
Certes Stevens reconnaît n'avoir aucune compétence pour émettre des jugements sur la politique internationale, mais pour lui il ne fait aucun doute que sa Seigneurie, Lord Darlington a raison. Le maître a toujours raison.Et son majordome lui doit une totale loyauté.
Il en va de même lorsque le maître demande à Stevens de se séparer de deux servantes juives. A aucun moment il ne met en doute le bien fondé de cette décision. Il l'exécute. Contrairement à Miss Kenton qui se révolte, du moins dans un premier temps, et qui ensuite, en raison de sa condition d'employée, s'en accommodera.
Stevens défendra bec et ongles son maître contre toutes les critiques dont il sera l'objet par la suire : sympathie pour les nazis et antisémitisme en particulier ((p. 192 et s.)
- Les préjugés britanniques sur les autres peuples
S'agissant des Français, Lord Darligton s'exclame :
" - Les Français. Vraiment, quoi, Stevens. Les Français.
- Oui, monsieur.
- Et dire que nous devons nous montrer aux yeux du monde main dans la main avec eux. Rien que d'y penser on a envie d'un bon bain
- Oui, monsieur." (p.110)
Les propos sur les Américains relèvent de la même condescendance méprisante et la comparaison faite par Stevens entre les deux propriétaires successifs de Darlington Hall, Lord Darlington, l'aristocrate anglais et M. Farragay, l'américain, est sans équivoque sur ce point.
(c) Joseph Jehl. Paris 2017
- Ambiguïté finale du roman
Que va faire Stevens maintenant ?
La rencontre de Stevens avec le vieil homme sur la jetée est-elle réelle ou imaginaire ? Elle arrive à un moment où quelque chose s'est débloqué dans le personnage de Stevens. Le doute s'est installé dans sa tête et ce qui était certitude hier est devenu pour le moins source de questionnement aujourd'hui.
Suivra t-il les conseils du vieil homme ?
Que faut-il conclure également de cet éloge du badinage dont il a déjà été question plus tôt dans le roman.
"Il est peut-être temps, décidément que j'envisage toute la question du badinage de façon un peu plus enthousiaste. Après tout, quand on y pense, ce n'est pas un centre d'intérêt si stupide - surtout qu'il s'avère que le badinage est la clef de la chaleur humaine."
Stevens va-t-il changer de point de vue et de comportement ou restera-t-il ce qu'il est ?
That's the question !






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