« LE CUL DE
JUDAS » D’ANTONIO LOBO ANTUNES - 1ère lecture
"Avertissement :
Certains passages du commentaire ci-dessous sont
proches de l'article écrit dans mon blog "Contrastes et
Lumière", mais ils expriment la réalité de mes impressions de
lecture sous un angle un peu décalé, plus axé sur la lente progression du
tragique dans le roman de Lobo Antunes.
Contexte :
A Lisbonne, une nuit, dans un bar un homme parle à une
femme. Ils boivent et l'homme raconte un cauchemar horrible et destructeur :
son séjour comme médecin en Angola, au fond de ce " cul de Judas ",
trou pourri, cerné par une guerre sale et oubliée du monde. Un humour terrible
sous-tend cet immense monologue qui parle aussi d'un autre front : les
relations de cet homme avec les femmes.
Au départ, je retrouve les mêmes sensations que lors
de mes précédentes tentatives de lecture de livres de Lobo Antunes, réputés difficiles
d'accès. Je suis par goût personnel peu disposé à me confronter à une
écriture faite d'emphase, de métaphores multiples, d'associations d'idées
improbables, de ruptures dans la continuité du récit, de phrases d'une longueur
labyrinthique et à une jonglerie incessante et tourbillonnante dans
l'espace et le temps, des époques, des situations et des lieux.
Toutefois, au fil des pages, vraisemblablement attiré
par le contexte de l'Afrique, continent pour lequel j'éprouve une réelle
passion, le lecteur réticent que j'étais au tout début du roman ne
peut s'empêcher d'être peu à peu emporté par le courant de ce fleuve rugissant
d'ironie et de flamboyance, fuyant dans des tourbillons sans fins, chutant dans
des cascades explosives et insondables. Bientôt même, naît en moi une
réelle jubilation devant ce carnaval abracacabrantesque de métaphores
surprenantes, d'allégories saisissantes, d'associations
d'idées voltigeantes, qui donnent un ton
sarcastique, souvent satirique et puissant au roman.
J'observe également que ce bouillonnement du
style masque en réalité une grande pudeur. Plus j'avance dans ma
lecture, plus j'ai la sensation de découvrir la face cachée de ce roman, la
condamnation implacable d'une guerre sale ordonnée par " les seigneurs
de la guerre de Lisbonne, ceux qui dans la caserne du Carmo chiaient dans leur
culotte et pleuraient honteusement, dans une panique vertigineuse, le jour de
leur misérable défaite, devant la mer triomphale du peuple..." (p.180) *.
Guerre qui aboutit à la destruction systématique des populations et à la
mort violente de militaires, à l'amputation de leurs corps, à l'anéantissement
de leurs espoirs en une vie future.
Peu à peu le ton devient plus dur, le médecin
militaire crache sa révolte intérieure : "Debout devant la porte de la
salle d'opérations, les chiens de la caserne en train de flairer mes vêtements,
assoiffés du sang de mes camarades blessés en taches sombres sur mes pantalons,
ma chemise, les poils clairs de mes bras; je haïssais, Sofia, ceux qui nous
mentaient et nous opprimaient, nous humiliaient et nous tuaient en Angola, les
messieurs sérieux et dignes qui, de Lisbonne, nous poignardaient en Angola, les
politiciens, les magistrats, les policiers, les bouffons, les évêques, ceux qui
au son d'hymnes et de discours nous poussaient vers les navires de la guerre et
nous envoyaient en Afrique, nous envoyaient mourir en Afrique, et tissaient
autour de nous de sinistres mélopées de vampires." (p.165)
Dans sa description de la guerre coloniale et de la
révolte toute intérieure de son personnage principal, Lobo Antunes excelle, son
style devient alors une arme foudroyante qui balaie tout sur son passage. Le
voile se lève progressivement sur la réalité toute nue de la guerre. Tous les discours de circonstance sur le patriotisme,
sur le courage des vainqueurs, sur l'héroïsme et sur la défense de la patrie
menacée, sont chassés d'un coup de pied rageur par ceux qui ne demandaient rien
que de vivre en paix et qu'on a condamné à l'autodestruction et au meurtre pour
le service des intérêts de la classe politique fasciste au pouvoir à Lisbonne
et de quelques riches familles.
Mais voilà, la révolte reste intérieure et gratuite,
par lassitude, par crainte, par lâcheté ? Lâcheté, le mot terrible est lâché.
Arrive alors la pire des sensations, celle du mépris de soi, la destruction
définitive du vivant que l'on porte en soi comme une flamme
précieuse. L'émergence de ce mépris de soi constitue le point
culminant du roman :
" Non, écoutez-moi, je n'ironise qu'en partie,
surtout pour dissimuler l'humiliation de mon échec et la désillusion qui
traverse légèrement votre silence, comme les ombres qui croisent de temps en
temps, le sourire gai de ma plus jeune fille et qui me touchent au fond des entrailles,
comme la goutte d'acide d'un remords ou d'un doute, je voudrais désespérément
être un autre, vous savez, quelqu'un qu'on pourrait aimer sans honte et dont
mes frères seraient fiers, dont je serai fier moi-même en me regardant dans le
miroir du coiffeur ou du tailleur, le sourire content, les cheveux blonds, le
dos droit, les muscles apparents sous les vêtements, le sens de l'humour à
toute épreuve et l'intelligence pratique." (p.184)
On retrouve dans cette phrase un exemple typique du
style de l'auteur et des émotions qu'il sait nous transmettre
: l'expression d'une vérité tragique et une pirouette finale, ironique,
qui révèle le fossé infranchissable creusé par la guerre entre un mal
d'être ancré dans les profondeurs intimes de ceux "qui y étaient" et la
vie "normale" d'un jeune homme portugais qui soigne son apparence
pour mieux séduire, dans une société sans risques où l'aventure ultime au
quotidien rime avec le flirt.
A la fin du
roman la métamorphose entre le civil et le combattant forcé qui n'a rien
compris de ce qui lui est arrivé, s'est opérée dans des souffrances muettes
jusqu'à une mort intérieure, le jeune médecin portugais est devenu : "une
créature vieillie et cynique qui rit d'elle-même et des autres du rire envieux,
aigre, cruel des défunts, le rire sadique et muet des défunts, le rire
répugnant et gras des défunts, et en traine de pourrir de l'intérieur, à la
lumière du whisky, comme pourrissent les photos dans les albums, péniblement,
en se dissolvant lentement dans une confusion de moustaches." (p.171)
En définitive, j'ai aimé ce livre, parce qu'il est
universel. Il concerne également tous ces jeunes appelés partis en Algérie ou
ces GI's expédiés au Vietnam et qui n'ont jamais pu oublier les marques
indélébiles des guerres sales.
Après le combat initial entre l'expression de la
singularité de l'auteur et mes habitudes de lecteur, j'ai succombé au
talent de Lobo Antunes. J'ai eu à faire un effort, j'ai dû sortir de
mon confort de lecteur, parcourir un bout de chemin en direction d'un univers
riche de multiples vérités jusqu'alors cachées ou méconnues. Et je ne le regrette pas. C'est cela aussi le plaisir de
la littérature.
Merci M. Antunes et à bientôt j'espère !"
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