samedi 16 février 2019

41ÈME REUNION - COMMENTAIRE DE GÉRARD SUR LE CUL DE JUDAS

N'étant pas présent à la réunion du Square consacrée au Cul de Judas de Lobo Antunes, je me permets d'insérer ci-après le commentaire que j'avais fait après la lecture de ce livre en 2011, de cette manière j'ai l'impression de participer un peu au débat.


« LE CUL DE JUDAS » D’ANTONIO LOBO ANTUNES - 1ère lecture

"Avertissement :  
Certains passages du commentaire ci-dessous sont proches de l'article écrit dans mon blog "Contrastes et Lumière", mais ils expriment la réalité de mes impressions de lecture sous un angle un peu décalé, plus axé sur la lente progression du tragique dans le roman de Lobo Antunes.

Contexte :
A Lisbonne, une nuit, dans un bar un homme parle à une femme. Ils boivent et l'homme raconte un cauchemar horrible et destructeur : son séjour comme médecin en Angola, au fond de ce " cul de Judas ", trou pourri, cerné par une guerre sale et oubliée du monde. Un humour terrible sous-tend cet immense monologue qui parle aussi d'un autre front : les relations de cet homme avec les femmes.
Au départ, je retrouve les mêmes sensations que lors de mes précédentes tentatives de lecture de livres de Lobo Antunes, réputés difficiles d'accès. Je suis par goût personnel peu disposé à me confronter à une écriture faite d'emphase, de métaphores multiples, d'associations d'idées improbables, de ruptures dans la continuité du récit, de phrases d'une longueur labyrinthique et à une jonglerie incessante et tourbillonnante dans l'espace et le temps, des époques, des situations et des lieux.
   
Toutefois, au fil des pages, vraisemblablement attiré par le contexte de l'Afrique, continent pour lequel j'éprouve une réelle passion, le lecteur réticent que j'étais au tout début du roman ne peut s'empêcher d'être peu à peu emporté par le courant de ce fleuve rugissant d'ironie et de flamboyance, fuyant dans des tourbillons sans fins, chutant dans des cascades explosives et insondables. Bientôt même, naît en moi une réelle jubilation devant ce carnaval abracacabrantesque de métaphores surprenantes, d'allégories saisissantes, d'associations d'idées voltigeantes, qui donnent un ton sarcastique, souvent satirique et puissant au roman.
J'observe également que ce bouillonnement du style masque en réalité une grande pudeur. Plus j'avance dans ma lecture, plus j'ai la sensation de découvrir la face cachée de ce roman, la condamnation implacable d'une guerre sale ordonnée par " les seigneurs de la guerre de Lisbonne, ceux qui dans la caserne du Carmo chiaient dans leur culotte et pleuraient honteusement, dans une panique vertigineuse, le jour de leur misérable défaite, devant la mer triomphale du peuple..." (p.180) *. Guerre qui aboutit à la destruction systématique des populations et à la mort violente de militaires, à l'amputation de leurs corps, à l'anéantissement de leurs espoirs en une vie future.
Peu à peu le ton devient plus dur, le médecin militaire crache sa révolte intérieure : "Debout devant la porte de la salle d'opérations, les chiens de la caserne en train de flairer mes vêtements, assoiffés du sang de mes camarades blessés en taches sombres sur mes pantalons, ma chemise, les poils clairs de mes bras; je haïssais, Sofia, ceux qui nous mentaient et nous opprimaient, nous humiliaient et nous tuaient en Angola, les messieurs sérieux et dignes qui, de Lisbonne, nous poignardaient en Angola, les politiciens, les magistrats, les policiers, les bouffons, les évêques, ceux qui au son d'hymnes et de discours nous poussaient vers les navires de la guerre et nous envoyaient en Afrique, nous envoyaient mourir en Afrique, et tissaient autour de nous de sinistres mélopées de vampires." (p.165)
Dans sa description de la guerre coloniale et de la révolte toute intérieure de son personnage principal, Lobo Antunes excelle, son style devient alors une arme foudroyante qui balaie tout sur son passage. Le voile se lève progressivement sur la réalité toute nue de la guerre. Tous les discours de circonstance sur le patriotisme, sur le courage des vainqueurs, sur l'héroïsme et sur la défense de la patrie menacée, sont chassés d'un coup de pied rageur par ceux qui ne demandaient rien que de vivre en paix et qu'on a condamné à l'autodestruction et au meurtre pour le service des intérêts de la classe politique fasciste au pouvoir à Lisbonne et de quelques riches familles.
Mais voilà, la révolte reste intérieure et gratuite, par lassitude, par crainte, par lâcheté ? Lâcheté, le mot terrible est lâché. Arrive alors la pire des sensations, celle du mépris de soi, la destruction définitive du vivant que l'on porte en soi comme une flamme précieuse. L'émergence de ce mépris de soi constitue le point culminant du roman :
" Non, écoutez-moi, je n'ironise qu'en partie, surtout pour dissimuler l'humiliation de mon échec et la désillusion qui traverse légèrement votre silence, comme les ombres qui croisent de temps en temps, le sourire gai de ma plus jeune fille et qui me touchent au fond des entrailles, comme la goutte d'acide d'un remords ou d'un doute, je voudrais désespérément être un autre, vous savez, quelqu'un qu'on pourrait aimer sans honte et dont mes frères seraient fiers, dont je serai fier moi-même en me regardant dans le miroir du coiffeur ou du tailleur, le sourire content, les cheveux blonds, le dos droit, les muscles apparents sous les vêtements, le sens de l'humour à toute épreuve et l'intelligence pratique." (p.184)
On retrouve dans cette phrase un exemple typique du style de l'auteur et des émotions qu'il sait nous transmettre : l'expression d'une vérité tragique et une pirouette finale, ironique, qui révèle le fossé infranchissable creusé par la guerre entre un mal d'être ancré dans les profondeurs intimes de ceux "qui y étaient" et la vie "normale" d'un jeune homme portugais qui soigne son apparence pour mieux séduire, dans une société sans risques où l'aventure ultime au quotidien rime avec le flirt.
   
 A la fin du roman la métamorphose entre le civil et le combattant forcé qui n'a rien compris de ce qui lui est arrivé, s'est opérée dans des souffrances muettes jusqu'à une mort intérieure, le jeune médecin portugais est devenu : "une créature vieillie et cynique qui rit d'elle-même et des autres du rire envieux, aigre, cruel des défunts, le rire sadique et muet des défunts, le rire répugnant et gras des défunts, et en traine de pourrir de l'intérieur, à la lumière du whisky, comme pourrissent les photos dans les albums, péniblement, en se dissolvant lentement dans une confusion de moustaches." (p.171)
En définitive, j'ai aimé ce livre, parce qu'il est universel. Il concerne également tous ces jeunes appelés partis en Algérie ou ces GI's expédiés au Vietnam et qui n'ont jamais pu oublier les marques indélébiles des guerres sales.
 
Après le combat initial entre l'expression de la singularité de l'auteur et mes habitudes de lecteur, j'ai succombé au talent de Lobo Antunes. J'ai eu à faire un effort, j'ai dû sortir de mon confort de lecteur, parcourir un bout de chemin en direction d'un univers riche de multiples vérités jusqu'alors cachées ou méconnues. Et je ne le regrette pas. C'est cela aussi le plaisir de la littérature.
Merci M. Antunes et à bientôt j'espère !"

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