lundi 11 juin 2018

38EME RÉUNION - PRÉSENTATION ECRITE DE "BREF SEJOUR CHEZ LES VIVANTS" PAR JEAN-BERNARD


Comme chacune le sait, Jean-Bernard, qui est un admirateur de Marie Darrieusecq, n'a pu être parmi nous pour nous présenter à la fois le livre et l'auteur.
Voici le texte de sa présentation écrite qui a été lue par Gérard.
  

* Les personnages

Une famille recomposée.
D’une part, les grands : Johnson, le père, un Anglo-irlandais, premier époux de la mère, parti installer des éoliennes à Gibraltar.
La mère, jamais nommée ni désignée comme telle, qui tient la maison et se fait du souci pour ses filles, qu’elle adore.
Et Momo, le nouveau mari de cette dernière, un roi du bricolage.

D’autre part les enfants, trois filles.
Jeanne, l’aînée, qui a couru le monde au titre de l’aide humanitaire et mène maintenant une vie heureuse en Argentine avec son riche époux, Diego.
Anne, la seconde, psychologiquement fragile et d’ailleurs suivie par un psy, qui  se raconte des histoires sur quelques missions spéciales, mais imprécises, qui pourraient lui être confiées.
Et enfin Eléonore, mais que tous appellent Nour, la cadette. Une adolescente qui, qui comme toutes les ados de son âge bien dans leurs baskets, court les garçons et n’est pas peu fière d’avoir été reçue à son permis de conduire. Ce qui ne l’empêche pas de vivre encore chez papa et maman, comme une gamine de dix ans qui laisse traîner le désordre dans sa chambre et la salle de bain collective.

Plus un garçon, un garçonnet plutôt, Pierre, le petit frère. Un enfant plein de joie et de vie, mais mort noyé à l’âge de cinq ans au bord de la mer sous le regard incrédule de ses sœurs. D’où d’ailleurs très probablement le titre de ce roman.

Donc famille éclatée, aux quatre coins du monde, région bordelaise, Gibraltar, Argentine, sans oublier les missions de l’aînée dans les coins les plus reculés du continent africain. Mais, entre les uns et les autres, les liens tissés depuis la petite enfance n’ont pas été rompus, même si on se revoit moins souvent. Et, par le jeu des souvenirs ou quelques échanges de cartes postales, ils restent bien vivants.

* L’histoire ici contée

A vrai dire d’histoire au sens traditionnel du terme, qui est de tracer un parcours préétabli de la première page à la dernière, il n’y en a pas vraiment dans ce roman. C’est bien plutôt le déroulé de la vie de ces personnages, au jour le jour. Non sans quelques flash-backs rythmant le glissement du temps chez les filles, les étapes de leur vie, leurs rencontres, les joies et les chagrins, les décisions qu’elles ont prises ou qu’elles n’ont pas prises.
Les parents sont là également. Mais pour l’essentiel en miroir des filles.  

Le livre nous conduit, jour après jour, sur la piste de telle ou telle, sur ses réflexions, ses émotions, ses projets. C’est finement analysé et colle bien à la personnalité propre à chacun des personnages. C’est même plutôt guilleret. Bien souvent on se surprend à sourire. Sauf à l’extrême fin ou la gorge du lecteur se serre. Mais je n’en dirai pas plus, afin de préserver le suspens.

* Les outils de narration

Même si ce roman n’était que cela, l’histoire d’une famille éclatée et de jeunes femmes et jeunes filles qui vivent et se construisent, il mériterait une mention plus qu’honorable. Puis l’on passerait à autre chose. Mais justement il n’est pas que cela, tant s’en faut, car les outils narratifs utilisés par Marie Darrieussecq et la maitrise dont elle fait preuve dans leur utilisation vous laissent le souffle coupé.

De quoi s’agit-il ? Eh ! bien, pour faire court, des flux de conscience propres à chacun des personnages. Traités par le biais de monologues intérieurs. Tantôt en style direct, le « je » du personnage qui pense, ressent, réfléchit, se parle. Et tantôt en style indirect, ce « il » d’un discret narrateur qui a réussi à se glisser dans la tête et le cœur des personnages.

Ainsi, page après page et en passant de l’une à l’autre, on avance doucement dans le brouillard initial de ces personnalités, jusqu’à la claire compréhension de tout ce que l’histoire nous raconte, de ces liens et adhérences que tisse une famille, même si famille éclatée et personnages éparpillés au quatre coin du monde. Le tout mêlé aux menus faits de la vie quotidienne, qui accrochent le regard, ou l’oreille ou encore le nez, puis qui cèdent devant les flux de pensées et d’émotions.

Qui plus est, ce qui parait être initialement le désordre d’une plume sans contrôle, est en réalité très délicatement bâti et très structuré également, avec l’objectif de nous faire connaître, pas à pas, chacun et chacune de celles et ceux qui vivent, ressentent, se souviennent. En outre, cerise sur le gâteau, ces voix intérieures, collent parfaitement aux personnalités si différentes qui se parlent à elles-mêmes.

De quoi être subjugué par la fluidité d’une langue légère et précise, allusive et si nécessaire répétitive pour cristalliser progressivement des pensées, des émotions qui se font et se défont, sautent de l’une à l’autre. ça, plutôt que de déposer des conclusions toutes faites devant le lecteur, de les lui imposer, bâties d’avance par l’écrivain avant de les lui présenter sur la page.

A y bien réfléchir, n’est-ce pas ainsi que tous nous fonctionnons ?
Réponse évidente, oui.

* En conclusion, ce roman de Marie Darrieussecq est une merveille. Et, s’agissant de la maitrise de ce genre d’outils narratifs, je ne lui vois que deux concurrents : William Gaddis dans Gothique Charpentier et James Joyce dans Ulysse ou, plus précisément, dans le monologue de Molly.


                                         Jean-Bernard Véron

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