Comme chacune le sait, Jean-Bernard, qui est un admirateur de Marie Darrieusecq, n'a pu être parmi nous pour nous présenter à la fois le livre et l'auteur.
Voici le texte de sa présentation écrite qui a été lue par Gérard.
* Les personnages
Une
famille recomposée.
D’une
part, les grands : Johnson, le père, un Anglo-irlandais, premier époux de
la mère, parti installer des éoliennes à Gibraltar.
La
mère, jamais nommée ni désignée comme telle, qui tient la maison et se fait du
souci pour ses filles, qu’elle adore.
Et
Momo, le nouveau mari de cette dernière, un roi du bricolage.
D’autre
part les enfants, trois filles.
Jeanne,
l’aînée, qui a couru le monde au titre de l’aide humanitaire et mène maintenant
une vie heureuse en Argentine avec son riche époux, Diego.
Anne,
la seconde, psychologiquement fragile et d’ailleurs suivie par un psy, qui se raconte des histoires sur quelques missions
spéciales, mais imprécises, qui pourraient lui être confiées.
Et
enfin Eléonore, mais que tous appellent Nour, la cadette. Une adolescente qui,
qui comme toutes les ados de son âge bien dans leurs baskets, court les garçons
et n’est pas peu fière d’avoir été reçue à son permis de conduire. Ce qui ne
l’empêche pas de vivre encore chez papa et maman, comme une gamine de dix ans
qui laisse traîner le désordre dans sa chambre et la salle de bain collective.
Plus
un garçon, un garçonnet plutôt, Pierre, le petit frère. Un enfant plein de joie
et de vie, mais mort noyé à l’âge de cinq ans au bord de la mer sous le regard
incrédule de ses sœurs. D’où d’ailleurs très probablement le titre de ce roman.
Donc
famille éclatée, aux quatre coins du monde, région bordelaise, Gibraltar,
Argentine, sans oublier les missions de l’aînée dans les coins les plus reculés
du continent africain. Mais, entre les uns et les autres, les liens tissés
depuis la petite enfance n’ont pas été rompus, même si on se revoit moins
souvent. Et, par le jeu des souvenirs ou quelques échanges de cartes postales,
ils restent bien vivants.
* L’histoire ici contée
A
vrai dire d’histoire au sens traditionnel du terme, qui est de tracer un
parcours préétabli de la première page à la dernière, il n’y en a pas vraiment
dans ce roman. C’est bien plutôt le déroulé de la vie de ces personnages, au
jour le jour. Non sans quelques flash-backs rythmant le glissement du temps
chez les filles, les étapes de leur vie, leurs rencontres, les joies et les chagrins,
les décisions qu’elles ont prises ou qu’elles n’ont pas prises.
Les
parents sont là également. Mais pour l’essentiel en miroir des filles.
Le
livre nous conduit, jour après jour, sur la piste de telle ou telle, sur ses réflexions,
ses émotions, ses projets. C’est finement analysé et colle bien à la
personnalité propre à chacun des personnages. C’est même plutôt guilleret. Bien
souvent on se surprend à sourire. Sauf à l’extrême fin ou la gorge du lecteur se
serre. Mais je n’en dirai pas plus, afin de préserver le suspens.
* Les outils de narration
Même
si ce roman n’était que cela, l’histoire d’une famille éclatée et de jeunes
femmes et jeunes filles qui vivent et se construisent, il mériterait une
mention plus qu’honorable. Puis l’on passerait à autre chose. Mais justement il
n’est pas que cela, tant s’en faut, car les outils narratifs utilisés par Marie
Darrieussecq et la maitrise dont elle fait preuve dans leur utilisation vous
laissent le souffle coupé.
De
quoi s’agit-il ? Eh ! bien, pour faire court, des flux de conscience
propres à chacun des personnages. Traités par le biais de monologues
intérieurs. Tantôt en style direct, le « je » du personnage qui
pense, ressent, réfléchit, se parle. Et tantôt en style indirect, ce « il »
d’un discret narrateur qui a réussi à se glisser dans la tête et le cœur des
personnages.
Ainsi,
page après page et en passant de l’une à l’autre, on avance doucement dans le
brouillard initial de ces personnalités, jusqu’à la claire compréhension de
tout ce que l’histoire nous raconte, de ces liens et adhérences que tisse une
famille, même si famille éclatée et personnages éparpillés au quatre coin du
monde. Le tout mêlé aux menus faits de la vie quotidienne, qui accrochent le
regard, ou l’oreille ou encore le nez, puis qui cèdent devant les flux de
pensées et d’émotions.
Qui
plus est, ce qui parait être initialement le désordre d’une plume sans contrôle,
est en réalité très délicatement bâti et très structuré également, avec l’objectif
de nous faire connaître, pas à pas, chacun et chacune de celles et ceux qui
vivent, ressentent, se souviennent. En outre, cerise sur le gâteau, ces voix
intérieures, collent parfaitement aux personnalités si différentes qui se
parlent à elles-mêmes.
De
quoi être subjugué par la fluidité d’une langue légère et précise, allusive et
si nécessaire répétitive pour cristalliser progressivement des pensées, des
émotions qui se font et se défont, sautent de l’une à l’autre. ça, plutôt que de déposer des
conclusions toutes faites devant le lecteur, de les lui imposer, bâties
d’avance par l’écrivain avant de les lui présenter sur la page.
A
y bien réfléchir, n’est-ce pas ainsi que tous nous fonctionnons ?
Réponse
évidente, oui.
*
En conclusion, ce roman de Marie Darrieussecq est une merveille. Et, s’agissant
de la maitrise de ce genre d’outils narratifs, je ne lui vois que deux
concurrents : William Gaddis dans Gothique Charpentier et James Joyce dans
Ulysse ou, plus précisément, dans le monologue de Molly.
Jean-Bernard Véron
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