Chacun a apprécié ce livre de Kapucinski.
Les uns pensent toutefois qu’il s’agit d’une œuvre littéraire, d’autres considèrent que c’est un livre de journaliste.
Parmi les qualités du livre qui ont été évoquées :
- l’auteur se place au niveau du quotidien, donc pas de grandes théories, mais une description de situations ou d’événements vécus,
- en ouvrant le livre, ceux qui connaissent l'Afrique se trouvent de plain-pied dans la réalité africaine (Cf ci après le passage sur la lumière, la chaleur...)
- un parallèle a été avancé avec Zola, qui était journaliste et qui privilégiait l’observation. L’un et l’autre développent une méthode d’observation qui fait penser au naturalisme.
- Kapucinski a le mérite de rechercher une implication de la culture conduisant aux actes, c'est une approche méthodique et fructueuse qui évite d'entrer dans des grandes considérations idéologiques...
- l’auteur ne prend pas parti, il ne juge pas, il est d’une parfaite clarté avec le lecteur
- le livre a une portée pédagogique, il nous apprend beaucoup sur la genèse d’événements récents (par exemple le génocide du Rwanda) et décrit des situations d’Etats africains anglophones (Libéria, Nigéria, Ghana, Kénya…), que nous connaissons mal,
- le style du livre nous a plu, il est alerte, vif et éveille en permanence l’attention du lecteur.
Quelques critiques cependant ont été émises et ont nourri le débat :
- Kapucinski décrit effectivement des pays anglophones et des pays d’Afrique de l’Est qui ont une histoire et une relation assez différentes avec le pays colonisateur que celles que nous connaissons entre la France et ses anciennes colonies, il faut peut-être relativiser certaines analyses
- le livre est un recueil d’articles écrit sur plus de vingt cinq années, ce qui génère quelques redondances, voire quelques contradictions et ce qui donne une impression de discontinuité. L’avantage est que cela autorise une lecture sélective. Certains d’entre nous ont privilégié ainsi les pays qu’ils connaissaient (Ethiopie, Erythrée…)
- par comparaison avec d'autres écrivains, le livre fait la part belle à l'auteur lui-même, plutôt qu'aux personnes rencontrées,
- la vision de l’auteur est européo-centriste. Certes Kapucinski n’est pas citoyen d’un ex-pays colonisateur, ce qui culturellement lui facilite sa tâche de journaliste, mais il véhicule des notions qui appartiennent à la culture européenne. Cela a toutefois un avantage, c’est que nous lecteurs, nous sommes des européens et ce livre peut constituer une excellente initiation à l’Afrique. C’est d’ailleurs ce qu’ont ressenti ceux d’entre nous qui ne connaissent pas l’Afrique subsaharienne.
- il a été relevé que l’écriture de Kapucinski était datée. En effet, certains des propos qu’il tient risqueraient aujourd’hui d’être qualifiés de propos « racistes ».
- l’auteur parle de l’Africain ou des Africains, c’est-à-dire en quelque sorte des Noirs, si l'on pousse la simplification à l'extrême; est-ce que les habitants de ce continent se retrouvent dans ces concepts ? Cela a gêné certains lecteurs pour qui l’Afrique dans son ensemble, mais surtout l’Afrique des Etats a été fabriquée de toute pièce par les pays colonisateurs. La réalité sociologique est certainement plus subtile et fondée en grande partie sur les ethnies qui véhiculent chacune des cultures qui ont certes entre elles des points communs, mais qui comportent de très fortes spécificités. Encore une fois tout est question d'angle d'observation, de degré de grossissement et de culture de l'observateur.
- d'autres participants ont regretté, (mais le livre de Kapucinski n’est ici nullement en cause !) que ce ne soit pas des écrivains africains qui nous parlent de l’Afrique dans cette séance consacrée à la littérature de l’Afrique subsaharienne. Un débat s’en est suivi sur les écrivains africains, le livre et son marché. En fait, il n’y a pas vraiment de marché du livre en Afrique et les livres sur l’Afrique sont généralement lus par les occidentaux.
Certains d'entre nous ont évoqué des auteurs africains et en particulier un livre sur les paroles de griots qui correspond beaucoup plus à la réalité perçue par les habitants des pays d'Afrique eux-mêmes que le livre de Kapucinski.
Quelques membres du Square ont tiré de la lecture d'"Ebène" un pessimisme très lourd. Le constat établi par Kapucinski est clair : la situation n’est pas près de s’améliorer. Plusieurs d'entre nous ont trouvé le livre "désespérant".
Mais il est vrai qu’en Afrique, les problèmes ne sont pas posés de la même manière qu’en Europe, qu'en Occident par exemple. Le problème des citoyens des pays africains dans leur très grande majorité n’est pas de penser à l’avenir, de se projeter dans le futur, mais de pourvoir d'abord à leurs besoins premiers, au jour le jour. Cela a été souligné. L’un des mérites du livre n’est-il pas d’avoir mis l’accent sur la différence de conception du monde et de la relation au monde qui existe entre l’Europe et l’Afrique.
Pour illustrer ces propos, voici deux extraits du livre que nous avons lus ou dont nous avons parlé en séance :
Lorsqu’il arrive pour la première fois en Afrique, au Ghana, les premières sensations ou rencontres vécues par Kapucinski sont :
- la lumière « L’aéroport baigne dans le soleil, nous baignons tous dans le soleil »
- la chaleur « Dès notre arrivée nous sommes en nage. Si nous quittons l’Europe en hiver, nous jetons manteaux et pulls : voilà le geste initiatique que nous, les gens du Nord, exécutons en débarquant en Afrique. »
- le parfum des tropiques: « Nous sentons d’emblée son poids, sa viscosité. Il nous signale immédiatement que nous nous trouvons dans un endroit du globe où la vie biologique, luxuriante et inlassable, travaille sans relâche, croît et fleurit tout en se désagrégeant, en se vermoulant, en pourrissant et en dégénérant. C’est l’odeur d’un corps chauffé, du poisson qui sèche, de la viande qui se décompose et du manioc frit, des fleurs fraîches et des algues fermentées, bref de tout ce qui plaît et irrite en même temps ; attire et repousse, allèche et dégoûte. Cette odeur nous poursuit, s’exhalant des palmeraies environnantes, de la terre brûlante, s’élevant au-dessus des caniveaux putrides de la ville. Elle ne nous lâche plus, elle colle aux tropiques. »
- enfin les hommes, « Etonnant la façon dont ils s’accordent à ce paysage, à cette lumière, à cette odeur. Stupéfiant, la manière dont l’homme et son environnement entrent en symbiose, forment un ensemble indissociable et harmonieux, s’identifient l’un à l’autre ! … Avec leur force, leur charme et leur endurance, les gens du pays se déplacent naturellement, librement, à une cadence fixée par le climat et la tradition, à un rythme régulier, un peu ralenti, nonchalant – puisque de toute façon on n’a pas tout ce qu’on veut dans la vie et qu’il faut en laisser pour tout le monde ! »
Le second extrait traite du rapport au temps qu’ont les Africains d’une part et les Européens de l’autre :
« L’ Européen et l’ Africain ont une conception du temps différente, ils le perçoivent autrement, ont un rapport particulier avec lui.
Pour les Européens, le temps vit en dehors de l’homme, il existe objectivement, comme s’il était extérieur à lui, il a des propriétés mesurables et linéaires… L’Européen se sent au service du temps, il dépend de lui, il en est le sujet. Pour exister et fonctionner, il doit observer ses lois immuables et inaltérables, ses principes et ses règles rigides. Il doit observer des délais, des dates, des jours et des heures… Entre l’homme et le temps existe un conflit insoluble qui se termine toujours par la défaite de l’homme : le temps détruit l’homme.
Les Africains perçoivent le temps autrement. Pour eux le temps est une catégorie beaucoup plus lâche, ouverte, élastique subjective. C’est l’homme qui influe sur la formation du temps, sur con cours, sur son rythme. Le temps est même une chose que l’homme peut créer, car l’existence du temps s’exprime entre autres à travers un événement. Or c’est l’homme qui décide si l’événement aura lieu ou non… Le temps est le résultat de notre action, et il disparaît quand nous n’entreprenons pas ou abandonnons une action. C’est une matière qui sous notre influence, peut toujours s’animer, mais qui entre en hibernation et sombre même dans le néant si nous ne lui transmettons pas notre énergie. Le temps est un être passif, et surtout dépend de l’homme. C’est tout à fait l’inverse de la pensée européenne. »
En conclusion, ce livre a été très apprécié par l’ensemble des participants. Il tranche avec la tradition des écrits sur l’Afrique produits en Europe au cours du XXème siècle. C’est une œuvre de journaliste, non une œuvre de fiction, mais qui est pour le moins porteuse d’inquiétude sur l’avenir du continent africain.
Quant à la méthode "de travail" utilisée, il semble qu'elle ait porté ses fruits. Le débat a été riche, nourri, argumenté, parfois contradictoire. Les échanges ont été vivants et se sont déroulés dans un climat à la fois "sérieux" et convivial.
L'expérience est a renouveler. Néanmoins pour notre prochaine réunion une autre méthode de travail a été proposée (voir ci-dessous).
Je soumets cet "essai de synthèse" à votre sagacité et à vos critiques. Si vous souhaitez que je modifie le texte ou que j’ajoute des éléments du débat que j’aurais omis de mentionner, surtout n’hésitez pas.
Vous pouvez me joindre via mon e-mail.
D’avance merci pour votre indulgence.
GERARD
1 commentaire:
Gérard : Bravo. Quelle abnégation ! quelle rigueur ! quel dévouement ! Merci pour ton résumé qui traduit assez bien ce qui s'est échangé lors de cette soirée. J'aurais voulu dire plein de choses sur ce livre qui m'a donné le frisson lors de sa 2ème lecture pour préparer le SL. Frissons de plaisir car j'aime les pays d'Afrique où je suis allé et frissons d'angoisse car c'est effectivement très désespérant. On n'a pas évoqué la cruauté. On aurait pu faire un parallèle avec les nôtres. Je n'ai pas du me faire comprendre sur la question de l'animisme ; pour moi, ce fut une révélation lors de mon 2ème séjour en 2003 et l'auteur en parle très bien. Et je trouve que c'est vraiment une approche à méditer. Je pense qu'il n'y a rien à changer ds ton texte ; les commentaires sont faits pour amender, discuter, contredire, etc.
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