mercredi 3 octobre 2012

ESSAI DE SYNTHESE DE NOS ECHANGES SUR "LA MORT D'ARTEMIO CRUZ" DE CARLOS FUENTES

Carlos Fuentes
 

Claude a introduit la séance en nous rappelant les principaux points de la biographie de Carlos Fuentes.

Carlos Fuentes est né en 1928 à Panama, Etat où son père était ambassadeur du Mexique. Il passe une grande partie de son enfance en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et en Europe. Il fait des études universitaires à Mexico, avant de s'inscrire à l'Institut des Hautes Etudes de Genève.

Tout naturellement il s'oriente vers la diplomatie, il représentera le Mexique à l'Organisation Internationale du Travail, puis il sera ambassadeur de son pays en France, à la fin des années 1970.

Carlos Fuentes était très engagé politiquement, il a été membre du parti communiste et en 1959, il a défendu la révolution castriste à Cuba.

Il a été un personnage public, pendant toute sa vie il a participé très activement à la vie publique du Mexique. Son influence dépassait les frontières.

En tant qu'écrivain, il a publié son premier roman, "La plus limpide région" en 1958. "La mort d'Artemio Cruz" date de 1962. C'est le roman qui l'a fait connaître internationalement.

Puis sont publiés successivement :

- en 1967 : "Peau Neuve",

- en 1975 "Terra Nostra",

- en 1978 : "La tête de l'Hydre",

- en 1985 : "Le Vieux Gringo".

Il a reçu le prix Cervantès, pour l'ensemble de son œuvre en 1989.

Il est également l'auteur de nombreuses pièces de théâtre ainsi que d'essais.

Il meurt le 12 mai 2012 à l'âge de 83 ans.

 

Que retenir de nos échanges, après la lecture d'Artemio Cruz ?

 
- Fuentes, un homme engagé politiquement

Le roman se situe en partie sur fond de révolution mexicaine et le personnage principal participe à cette révolution ainsi qu'aux évolutions de la société mexicaine du Mexique. La vision qu'a Fuentes de la politique est selon certains d'entre nous désespérante. La sincérité des débuts de la Révolution (incarnée par Artemio jeune) sera vite pervertie (incarnée par l'Artemio affairiste).

Mais finalement Fuentes ne fait-il pas que décrire le sort de toutes les révolutions. Ainsi fait-il dire à l'un de ses personnages :

"Une révolution commence à se faire sur les champs de bataille, mais une fois qu'elle est pourrie, les batailles militaires ont beau continuer, elle est bel et bien perdue. Nous en sommes tous responsables. Nous nous sommes laissés diviser par les avides, les ambitieux, les médiocres. Ceux qui veulent une vraie révolution, radicale, intransigeante, sont malheureusement des hommes ignorants et cruels. Et les gens instruits veulent seulement une demi-révolution, compatible avec la seule chose qui les intéresse : s'engraisser, se substituer à l'élite...Voilà le drame du Mexique."

 Comme référence à la révolution mexicaine a été évoquée : "Le diamant en flammes" (J'ai fait des recherches sur Internet, mais je n'ai rien trouvé).


 
Quelques références historiques, pour mieux comprendre le roman
 
Napoléon III afficha ouvertement ses ambitions sur le Mexique. Il souhaitait y fonder au un empire latin, catholique, qui pourrait contrebalancer l'influence des États-Unis.
Il désigna Maximilien d'Autriche empereur, qui prit possession du trône en 1864. La guerre avec les Mexicains avait déjà commencé, elle allait encore durer trois ans. Mais les Français, détournés des affaires mexicaines par la menace prussienne (Bismarck) se retirèrent du pays et abandonnèrent Maximilien, qui finalement est vaincu et fusillé par Benito Juarez. La république fut rétablie en 1867.
Le Mexique se relève relativement bien de tous ces événements.
En 1876, quatre ans après la mort de Juarez, une autre figure de premier plan accède au pouvoir, Porfirio Diaz. Il sera président jusqu'en 1880, puis de nouveau entre 1884 et 1911. Sous sa dictature, déguisée en démocratie moderniste, le pays connaît une certaine prospérité. Mais la chape de plomb qui pèse sur lui finit par provoquer l'insurrection, à partir de 1910.
Inspirée par Francisco Madero, et conduite par hommes tels que Pancho Villa, Emiliano Zapata ou Alvaro Obregon, cette révolution chasse Porfirio Diaz du pouvoir. Mais les rivalités des qui opposent les vainqueurs entretiennent une période de trouble qui durera au moins jusqu'en 1923. La vie politique du Mexique sera largement dépositaire de l'héritage de cette révolution. Aussi bien le parti au pouvoir entre 1929 et 1997, le PRI (= Parti révolutionnaire institutionnel), que la guerilla zapatiste qui a agité le Chiapas à la fin des années 1990 s'en réclameront
 

 

- Artemio Cruz, "un personnage qui fait la grandeur du livre"

 C'est un personnage complexe. Un prince de l'ambiguïté. Quand on observe la vie de Cruz, on remarque qu'il manque tout, son engagement révolutionnaire, ses relations avec les différentes femmes de sa vie, la relation avec sa fille, mais surtout aussi celle avec son fils Lorenzo. L'une d'entre nous s'est même demandé si le fils d'Artemio ne s'était pas suicidé dans la réalité, et si l'histoire de la guerre d'Espagne n'avait pu être inventée par son père, pour masquer la vérité.

Dès sa naissance, Artemio est marqué. C'est un bâtard, le fils d'Anastasio Menchaca et d'Isabel Cruz, dont il porte le nom.

Très jeune encore, il tue accidentellement son oncle d'un coup de fusil pour sauver son autre oncle (maternel), Lunero le mulâtre.

Tout le fil du roman sera la construction d'Artemio par rapport au drame initial.

La complexité du personnage réside aussi dans cet espace trouble qui se situe entre l'ombre et la lumière, entre le bien et le mal. C'est un personnage ambigu, c'est un très beau personnage de roman.

Son comportement nous interpelle, nous lecteurs. Dans les circonstances où il a été plongé, qu'est-ce qui a dicté ses choix ? Le coup de fusil ? L'abandon du village où Regina était restée ? La trahison du Yaqui et de Gonzalo prisonniers des villistes ? Le mensonge au père de Catalina pour accéder à la fille et à la richesse? L'orientation donnée à son fils ? Qu'aurions nous fait ?

La vie d'Artemio se situe en permanence entre la lumière et l'ombre, rien n'est simple, rien n'est simpliste. Tout est en nuances.
Au fil des ans le personnage devient cynique, il méprise les autres. Il est incapable de tendresse. Un des participants a établi un parallèle entre Artemio Cruz et le Charles Foster Kane du Citizen Kane d'Orson Wells.

La question de savoir si Cruz assumait ses actes et s'il cherchait à les justifier a été posée.

Tout le problème est de savoir si les souvenirs déclinés au "Il", expression manifeste d'une subjectivité ne sont pas eux-mêmes porteurs d'une justification? Aucun des faits mémorisés et relatés par Cruz sur son lit d'agonie de sont objectifs. Ils sont en cohérence avec le personnage. Et c'est cette cohérence dans la zone grise entre blanc et noir, entre ombre et lumière qui fait la force du roman. C'est ce qui a pu ressortir de nos échanges.

 
- Artemio Cruz et les femmes

Le roman décrit quelques souvenirs de la vie d'Artemio Cruz en compagnie de femmes aimées ou simplement compagnes d'un temps.

Le femme aimée au corps sensuel, le seul vrai amour d'Artemio, c'est Regina. Elle a été massacrée lors d'une bataille entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires. Fuentes rappelle les circonstances avec une grande pudeur : Artemio s'approche du corps pendu de Regina : " Il embrassa la jupe amidonnée de Regina avec un cri brisé, humide: son premier sanglot d'homme". Tout est dit. Cette circonstance qui reviendra en permanence à la conscience d'Artemio est une des clés du roman.

 Nous avons évoqué ensuite Catalina, la femme d'Artemio qu'il a demandée en mariage à la suite d'une tromperie sans scrupule concernant Gonzalo le frère de Catalina. Au début, attirés physiquement l'un vers l'autre, ils vivront ensuite côte-à-côte pendant des années.

Il y a les autres femmes, les maîtresses : la jeune Lilia, Laura, l'amie de Catalina, sa femme... Dans chacune d'entre elles Artemio cherche Regina.

N'oublions pas sa fille Teresa et ce fossé insondable entre le père et la fille, fait d'incompréhension et de haine.

Nous nous sommes interrogés sur la vision de la femme d'Artemio. Au commencement était Regina...

- L'écriture de Fuentes

Les avis furent partagés, même si tout le monde a admis que certains passages étaient extrêmement bien écrits.

Fuentes excelle à décrire les atmosphères sensuelles, l'ambiance d'un lieu. Nous avons évoqué un style cinématographique au sens de générateur d'images puissantes. L'agonie d'Artemio Cruz avec la technique d'écriture utilisée est remarquable. Peu à peu le lecteur sent le délire s'emparer du personnage, comme s'il assistait lui-même à l'agonie d'Artemio.

Ecriture en rupture, mais écriture efficace.

 Cependant, certaines lourdeurs ont été relevées et surtout beaucoup de répétitions, même si celles-ci sont voulues. Ce qui peut donner l'impression d'un livre inégal et parfois même pénible à lire, pour certains d'entre nous.

Une recommandation peut-être : relire le livre.

 Enfin, sur la langue de Fuentes, nous avons pu écouter un passage lu en espagnol par l'une d'entre nous. L'occasion nous a été donnée d'écouter le chant merveilleux du texte de Fuentes, lorsqu'il parle du temps.

Cette question de la langue sera reprise ensuite dans la rubrique "Nos Coups de Coeur".

 
- L'architecture romanesque

Dès son premier roman, Fuentes s'est attaché à la question de le construction littéraire. Dans "La mort d'Artemio" l'auteur nous propose trois angles de vue fifférents: celui du "Je" qui est écrit au présent et qui situe Artemio agonisant sur son lit d'hôpital; celui du "Il" écrit au passé, qui relate différents épisodes de la vie d'Artemio, dans un ordre qui n'est pas chronologique mais qui prend son sens à la fin du livre; enfin l'auteur utilise le "Tu" qu'il décline au futur ou qu'il situe dans une certaine intemporalité. Il y a donc multiplicité des points de vue, ce qui au début du livre rend difficile la lecture.
Donc point de lecture linéaire, point de chronologie ordonnancée, Fuentes casse le temps, comme il casse l'espace. Mais après tout n'est-ce pas la démarche favorite de notre imaginaire que de casser le temps et d'accéder à nos souvenirs en faisant jouer d'autres clés, de multiples clés.
Certes ce n'est pas toujours aisé pour le lecteur, mais toute oeuvre d'art est faite de ruptures. Il faut déranger le lecteur, le spectateur. C'est ce qui permet de donner toute sa puissance à l'oeuvre. Mais nous n'en prenons conscience que lorsque nous avons tourné la dernière page.

On retrouve des principes de construction similaires, notamment dans l'Oranger (récits multiples autour du symbole de l'Oranger) cité par l'un des participants, et également dans "La plus limpide région".
Avec Fuentes est né le nouveau roman latino-américain.

 
- Fuentes et la littérature latino-américaine

Même s'il est novateur à bien des égards, Fuentes se rattache à la grande littérature latino-américaine, sans ambiguïté. N'oublions pas que c'est grâce à  la lecture des oeuvres de Borgès que Fuentes fera de l'espagnol sa langue d'écriture et qu'il se situera dans le courant de la littérature latino-américaine, en phase de conquête (sans jeu de mots !).
On retrouve dans son œuvre les thèmes chers à Pablo Neruda, à Octavio Paz, à Mario Vargas Llosa, à Julio Cortazar, à Juan Rulfo (que nous avons déjà lu) ou à Gabriel Garcia-Marquez et bien d'autres encore (dont nous a parlé naguère Michel L.), qu'il s'agisse de l'histoire du continent, des révolutions et des dictatures, des luttes et des trahisons, de l'amour, de la mort... cela peut aussi donner à ceux qui connaissent bien cette littérature une impression de déjà lu.

 En définitive, "La mort d'Artemio Cruz" fut un bon choix pour la majorité d'entre nous.

Autres livres de Carlos Fuentes (cités par Chantal) :
- Les années avec Laura Diaz, 2003, folio, 710 pages
- "La Volunta y la Fortuna,  2012,
- L'anniversaire, 2011, Edit. Gallimard, NRF.

Aucun commentaire: