Premier constat, la quasi-totalité des participants (en dehors de Catherine et Serge) n'a jamais lu une ligne de cet écrivain français né à Chalon sur Saône en 1949 ou 1950 (?) et de son vrai nom Jean Desvignes.
Catherine nous parle de cet
écrivain atypique, inclassable, fondateur du "post-exostime",
écrivant sous une multitude de pseudonymes (Antoine Volodine, Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer, entre autres...). Comme
il le dit lui-même : " Il s'agit de
faire naître des voix multiples d'une même expérience. Ce que je cherche, c'est
démolir l'idée romantique de l'écrivain dominateur, maître du monde ;
c'est une figure de l'écrivain qui me met mal à l'aise. L'obscurité me met plus
à l'aise que la lumière des projecteurs."
Ayant eu la
chance de le côtoyer il y a quelques années, Catherine nous parle du
personnage, de ses humeurs, de ses convictions, de sa manière d'écrire… Elle évoque la mère
de Volodine qui est également un écrivain. Lucette Desvignes, est née à
Mercurey en Saône-et-Loire en 1926, elle est licenciée en droit, agrégée
d'anglais et docteur-ès-lettres. Elle sera notamment professeur de littérature
comparée et d'histoire du théâtre à l'université
de Lyon et à l'université de Saint Etienne. Des universitaires américains ont
fondé une revue annuelle en son hommage et publient aux États-Unis sa
production presque inconnue en France.
Elle se rattache au courant
littéraire français de "l'Ecole de Brive" qui regroupe un certain
nombre d'écrivains autour du thème de la ruralité. Parmi ceux-ci : Gilbert
Bordes, Colette Laussac, Claude Michelet, Martine Marie Muller, Michel
Peyramaure, Yves Portier-Réthoré, Jean-Guy Soumy, Denis Tillinac,Yves Viollier.
On parle aujourd'hui de la NEB, Nouvelle Ecole de Brive autour de Michelet,
Bordes, Soumy et Viollier. (http://www.quidneb.com/)
Toutefois, personne ne semble
nier que nous avons affaire à un vrai écrivain, maniant une langue riche avec aisance,
allant jusqu'à inventer des mots, introduisant des ruptures soudaines dans ses
phrases, se lançant dans des envolées lyriques, mais aussi, et peut-être de
manière trop répétitive, se complaisant dans la description de mondes glauques.
La question est de savoir si, en
tant que lecteur, nous entrons dans l'univers de Volodine, ou si nous restons
en dehors, rebutés par l'architecture romanesque même, le monde imaginaire mis
en scène par l'auteur et l'errance des personnages dans un univers glauque,
fermé et sans espoir. Sur ce point, une majorité des participants est restée à
l'extérieur de l'univers de Volodine.
Voici ce qu'en pense Michel, qui
étant absent, a pris le soin de nous transmettre par écrit son point de vue après
la lecture de "Port Intérieur" :
C'est
donc dans les moiteurs et les puanteurs d’un bidonville de Macau que Breughel
est venu "vivre "la dernière étape de sa poisseuse déchéance et
psalmodier Gloria .
Entre
un abattoir de volailles, un cimetière et un asile psychiatrique .
Même la chaleur y est malodorante, même les tas de ferraille sont puants. Les cafards, les rats et les blattes eux sont bien vivants, malgré les poisons disséminés ici et là. La nuit est déchirée par des cris de souffrance dont on ne sait s'il viennent d'un animal ou d'une fillette.
Même la chaleur y est malodorante, même les tas de ferraille sont puants. Les cafards, les rats et les blattes eux sont bien vivants, malgré les poisons disséminés ici et là. La nuit est déchirée par des cris de souffrance dont on ne sait s'il viennent d'un animal ou d'une fillette.
Les
Chinois sont d'une profonde et
hostile indifférence, exception
faite de quelques fous. Quant aux
rêves, ils mettent en scène des foules animales, dégradées en
"gueusaille", prises aux pièges meurtriers de la soldatesque. Comme
si cela ne suffisait pas, un éléphant a trouvé le moyen de venir longuement
agoniser entre
les blessés et les morts.
Bref, les effluves et remugles de ce décor dantesque et suffocant ont pour moi un peu éclipsé la trame du livre, le face a face entre le tueur et le fuyard, et le jeu fiction/réalité .
J'ai bien aimé de fulgurantes formulations et le recours à l'exténuation des phrases, la référence aux subtilités de la langue tonale et aux opéras du Guangdong
J'ai bien noté que : « la fiction pouvait reprendre, c'est-à-dire ma vie. »
J'ai lu ensuite des articles fort savants et appris qu'un colloque de Cerisy avait consacré sept journées à l'œuvre de Volodine.
Bref, les effluves et remugles de ce décor dantesque et suffocant ont pour moi un peu éclipsé la trame du livre, le face a face entre le tueur et le fuyard, et le jeu fiction/réalité .
J'ai bien aimé de fulgurantes formulations et le recours à l'exténuation des phrases, la référence aux subtilités de la langue tonale et aux opéras du Guangdong
J'ai bien noté que : « la fiction pouvait reprendre, c'est-à-dire ma vie. »
J'ai lu ensuite des articles fort savants et appris qu'un colloque de Cerisy avait consacré sept journées à l'œuvre de Volodine.
Ceux d'entre nous qui connaissent Macau, ont retrouvé dans les descriptions de certains quartiers l'atmosphère qu'ils avaient pu ressentir et ont reconnu le talent de Volodine pour transcrire celle-ci.
Lors de nos débats, nous avons
fait référence à d'autres livres de Volodine à l'accès plus facile peut-être :
"Des anges mineurs" (suite
de narrats) qui date de 1999, "Le
nom des singes" de 1994;
Plusieurs questions ont été
posées à la suite de la lecture de "Lisbonne…"
- Pourquoi une telle haine de
la social-démocratie ?
"La social-démocratie est un totalitarisme pire que les autres, car
sans faille (…) les sociaux-démocrates servent de paravent aux véritables
puissances, celles du complexe militaro-industriel"
La réponse peut-être trouvée
certainement dans l'itinéraire politique de Volodine, d'abord
"gauchiste" et familier des mouvements de révolte qu'ont connu en
1968 et après différents pays européens.
- Pour qui Volodine écrit-il ?
Volodine apporte lui-même la réponse dans un extrait
lu par Gérard : " Pendant longtemps, pendant près de quinze ans, j’ai donc écrit des
livres pour un public minuscule. Des livres bizarres, fantastiques, oniriques
et clandestins, qui s’adressaient à un unique lecteur.
Ensuite, un premier roman est paru, « Jorian Murgrave », et je me suis mis à travailler pour satisfaire un véritable public. J’ai commencé à imaginer les lecteurs que je pouvais avoir : un public réel, formé d’hommes et de femmes qui partageaient la même sensibilité littéraire et les mêmes goûts que moi. Ils partageaient avec moi la même vision du monde, les mêmes peurs, les mêmes certitudes, ils désiraient partager les mêmes rêves et, disons‑le tout de suite, la même révolte contre le monde tel qu’il est, contre la condition humaine dans ses aspects politiques et métaphysiques."
Ensuite, un premier roman est paru, « Jorian Murgrave », et je me suis mis à travailler pour satisfaire un véritable public. J’ai commencé à imaginer les lecteurs que je pouvais avoir : un public réel, formé d’hommes et de femmes qui partageaient la même sensibilité littéraire et les mêmes goûts que moi. Ils partageaient avec moi la même vision du monde, les mêmes peurs, les mêmes certitudes, ils désiraient partager les mêmes rêves et, disons‑le tout de suite, la même révolte contre le monde tel qu’il est, contre la condition humaine dans ses aspects politiques et métaphysiques."
- Volodine :
séduisant et caustique
Nous avons
relevé lors de nos échanges que Volodine avait un côté caustique et souvent
très dur, dans les "Anges mineurs" par exemple, que Chantal a apprécié.
Quant à la séduction
"Port Intérieur" on a pu observer que l'histoire d'amour entre les
deux personnages principaux donnait une véritable tension au récit et en
facilitait peut-être la lecture.
Cette séduction
se traduit aussi, très souvent dans le style et dans les images. Le personnage
qui de révèle être un oiseau par exemple…
- Volodine :
des mondes imaginaires qui ont à voir avec le XXème siècle
En réalité,
Volodine-Desvignes crée des mondes avec des constantes : des personnages qui se
situent hors de la société, des révolutionnaires et des combattants, plutôt égalitaristes, généreux et anarco‑communistes,
il les place dans des situations d'interrogatoire souvent difficilement
supportables. Situation très porteuse de sens et intéressante à décortiquer. " Le XXe siècle malheureux
est la patrie de mes personnages, c’est la source chamanique de mes fictions,
c’est le monde noir qui sert de référence culturelle à cette construction
romanesque." On a fait référence dans nos échanges aux mondes
imaginaires de jeux vidéo dans lesquels les personnages, englués, semblent
prisonniers de leur destin.
- Une référence omniprésente à la langue et à l'écriture
Nous
avons relevé que le point commun de la plupart des personnages de Volodine est
la langue et l'écriture. Lisbonne d'ailleurs commence par l'évocation du roman
écrit par Ingrid et par son projet d'écriture : "J'ai toujours voulu démarrer ainsi mon roman, par une phrase qui les
gifle. Et lui : Ton roman ? Tu as vraiment l'intention de l'écrire ? Qui gifle
qui ? Et elle : Qui les gifle, eux, les esclaves gras de l'Europe, et les
esclaves boudinés et cravatés, et les patrons militarisés par l'Amérique, et
les serfs du patronat, et tous ces pauvres types asservis par tous, et les
sociaux-traitres et leur dogues…"
S'agissant
de la langue, nous avons noté que Volodine était un féru de langue chinoise et
qu'on retrouvait dans son écriture les traces de cet intérêt. La maîtrise de son
style a été relevée par la plupart d'entre nous. Certains passages, brillants,
ont été lus.
Comment
mieux clore le débat sur Volodine qu'en le citant lui-même :
"La langue de mes livres porte, avant tout, la culture
de mes personnages, des écrivains-chamanes que je mets en scène et des lecteurs
que j’imagine. Elle véhicule leur culture subversive, cosmopolite et marginale,
une culture de rêveurs et de combattants politiques qui ont perdu toutes leurs
batailles et qui ont encore le courage de parler, alors qu’ils ont aussi perdu
la bataille contre le silence. C’est pourquoi ici je ne suis pas ambassadeur de
la langue française. Je suis seulement ambassadeur de mes personnages. À quoi
ressemble le langage dans lequel ils s’expriment ? À une langue variée et
parfois pauvre, parfois mutilée ou, au contraire, luxuriante et baroque. Leur
langue n’est pas une langue nationale, mais la langue transnationale des
conteurs d’histoires, des exclus, des prisonniers, des fous et des morts. Je
suis ici porte‑parole de leurs voix. Dans mes livres, je traduis en français
les fictions qu’ils produisent pour protester contre le réel, pour saboter le
réel ou pour transformer le réel."
Volodine,
un écrivain à multiples facettes, difficile d'accès, exigeant, ne faisant pas
de concessions, avec un réel projet littéraire.
Un
écrivain à relire !


1 commentaire:
Bravo et merci Gérard ; j 'ai constaté avec soulagement que le décor dans lequel vous évoquiez Volodine était sensiblement plus attrayant que celui de Macau ; J imagine que les flacons étaient à bonne température et que leur contenu a contribué à fluidifier les échanges ...
Amitiés
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