dimanche 2 juin 2013

18EME REUNION - ESSAI DE SYNTHESE DE NOS ECHANGES


Le moins que l'on puisse dire est que Kawabata Yasunari n'a pas fait l'unanimité des participants du Square. Certains d'entre nous ont beaucoup aimé, d'autres ont été beaucoup plus réservés, voire très critiques.

·       Pourquoi le Nobel à Kawabata ?

Après la présentation très complète de Chantal, la question a été posée de l'attribution du prix Nobel de Littérature à Kawabata en 1968. Les deux raisons évoquées ont été les suivantes : aucun écrivain asiatique n'avait encore reçu cette distinction, il devenait politiquement correct d'en choisir un et, qui plus est, un qui corresponde à la représentation de la tradition littéraire asiatique; par ailleurs, Kawabata avait fait connaître officiellement qu'il était candidat à ce prix, il a sollicité d'ailleurs l'aide de son ami Mishima. Dans une lettre du 21 mai 1961, adressée à son ami, il s'exprime en ces termes : « Je suis confus de vous harceler avec la question du prix Nobel, mais si je me borne à envoyer un simple télégramme, cela risque de paraître un peu léger »…

·       Des avis très partagés

Les arguments qui ont été développés par ceux qui ont aimé Kawabata et son roman  "Le grondement de la montagne" sont les suivants :

- Shingo, le personnage principal du livre fait le point sur sa vie au moment où il entend le "grondement de la montagne." Il se considère comme un vieillard, sentant sa fin proche. Il est malade. Il est confronté à ses obsessions : la mort, la solitude et l'amour. Il observe le monde qui l'entoure et il s'interroge sur ses relations avec sa femme, ses enfants, ses petits enfants. Il décrit la vie quotidienne de sa famille sous un angle assez caustique et lucide en même temps. Ses deux enfants mariés vivent chacun des situations difficiles. Pour Shingo, elles s'inscrivent dans un mouvement général de décadence des valeurs traditionnelles. Les couples se séparent, les petits enfants mal dans leur peau témoignent du désastre du couple de leurs parents. Shingo fait le constat : il n'a pas su éviter les situations dans lesquelles se trouvent aujourd'hui sa fille et son fils.

- Seule sa belle-fille Kikuko trouve grâce aux yeux de Shingo. Elle incarne la beauté et la pureté. Aucune trivialité ne transparait dans cette relation subtile, fugace mais transgressive. Et si Shingo et Kinuko sont attirés l'un vers l'autre ce n'est pas pour les même raisons. Ils se reconnaissent.

- Quelques uns d'entre nous ont apprécié la manière originale dont Kawabata, à travers son personnage principal, parle de la nature, la met au cœur de la vie. Le livre semble truffé de symboles et d'allusion à la culture du Japon. Certains d'entre nous ont relevé le fossé existant entre la culture occidentale et la culture nippone. D’où certainement une difficulté pour nous européens à appréhender certains passages, certains allusions, certaines subtilités.

- La question de la traduction du japonais au français a été posée. Comment s'approprier un ouvrage d'un auteur japonais, à travers une traduction en français ? Qu'est-ce qui s'évapore, qu'est ce qui reste du roman original ?

Par ailleurs, plusieurs d'entre nous se sont interrogé sur le sens de certains mots traduits et sur la difficulté à en comprendre le sens dans le contexte de telle ou telle phrase.

·       La poésie, le style et la nature chez Kawabata

- La poésie du "grondement de la montagne" a fait débat. A cet égard, il est important de bien faire la distinction entre le style de l'écrivain et la nature qu'il évoque à chaque instant dans son livre.

- Sur le style, nous avons relevé, des redites, des ruptures, des inégalités. Une des explications données est que " Le grondement" est paru sous forme de courts récits dans diverses publications. Bien entendu à la lecture cela se sent. Plusieurs d'entre nous ont émis des critiques sur le style. Des comparaisons avec d'autres auteurs ont permis de mettre en évidence certaines faiblesses constatées. D'autres auteurs japonais comme Mishima ou Oé (également prix Nobel en 1994) ont été cités.

- En revanche sur le rôle de la nature dans la culture japonaise, il ne fait aucun doute qu'elle est omniprésente dans la vie quotidienne, en tout cas des personnes de la génération de Kawabata. Pour les jeunes générations c'est différent.

·       Du non intérêt … à une vraie séduction

- Quant à l'intérêt suscité par le livre, certains d'entre nous n'en ont éprouvé aucun. Kawabata n'a pas trouvé d'écho chez eux. Pour d'autres participants, la lecture a été aisée, mais ils ne sont pas entrés dans le livre. D'autres ont été plus nuancés en reconnaissant une subtilité dans l'approche de Kawabata tout en relevant une difficulté à s'approprier certains aspects du livre : une certaine insignifiance du quotidien, des liens qui peuvent sembler artificiels entre la pratique de l'introspection et le passage à l'observation de la nature, des plantes, des arbres, des animaux. Au jeu des comparaisons, tel et tel d'entre nous a préféré Romain Gary (sous l'angle du bilan), Garcia Marquez (sous l'angle de la poésie) ou encore Virginia Woolf.

- Ceux qui ont aimé le livre ont relevé la puissance et l'originalité de la démarche par rapport à des questionnements de même nature engagés par des écrivains occidentaux (Roth par exemple…). La vie de Shingo est en effet des plus banales, mais Shingo se pose les questions que tout homme vieillissant devrait se poser. Il fait le bilan de sa vie à l'approche de la mort. Mais il le fait en s'inscrivant dans une culture et dans des valeurs qui sont celles d'un peuple, d'une époque, peut-être d'une génération et d'une classe sociale. L'impact de la guerre et de la défaite a enfin beaucoup marqué les esprits au Japon, cela a été souligné.

L'homme finissant dans sa solitude peut encore, de manière très fugitive, entrevoir la pureté d'un vrai sentiment amoureux. Mais il ne peut se faire d'illusion, plus il se rapproche de la mort et plus ce sentiment devient éphémère, il se transforme en rêve. Nous lecteurs, nous n'avons pas toutes les clés pour entrer dans ce monde et pour le comprendre, mais il y a néanmoins dans ce livre un questionnement universel qui fait qu'il s'adresse aussi à nous occidentaux.

·       Le poids des us et coutumes au Japon

Au cours de nos débats, ceux d'entre nous qui connaissent le Japon ou qui ont des amis japonais ont mis l'accent sur le poids des usages et des coutumes au Japon. En particulier dans les relations matrimoniales et au sein des familles. En tant que lecteur c'est aussi ce poids que nous sentons à chaque page du livre. Shingo vit dans un monde clos, ses enfants aussi, sa belle-fille aussi. Il se débat entre le sentiment qu'il a de la mort qui s'approche et un idéal de pureté et d'amour incarné par Kinuko.

·       Conclusion : d'autres œuvres de Kawabata à découvrir, pourquoi pas ?

" Le grondement de la montagne" n'est peut-être pas le meilleur choix qu'il était possible de faire parmi les œuvres de Kawabata. Chantal nous a parlé du Maître de Go, des Belles Endormies. Nous avons aussi évoqué Kyoto, la Danseuse d'Izu et Tristesse et Beauté.

Pour ceux qui n'ont pas été convaincus, voilà peut-être d'autres opportunités pour découvrir Kawabata.

 

·       Remarque pertinente concernant nos choix littéraires au Square

Nous savons tous que, comme Mishima, son ami, Kawabata s'est suicidé, même si le procédé utilisé a été différent.

Le choix de livres présentant des situations dramatiques (souffrance, suicide, torture, guerres, génocides…) semble revenir régulièrement au Square. La question a été posée de savoir si, à l'avenir, nous ne pourrions pas faire preuve d'une plus grande diversité dans le choix des œuvres soumises à notre sagacité.

Nous avons pris conscience collectivement de cette situation.

Néanmoins, le choix des deux livres à venir s'est porté sur :

- Lisbonne, dernière marge, d'Alexandre Volodine (pas sûr qu'on échappe aux situations décrites plus haut !)

- Martin Eden, de Jack London (la fin du héros n'est pas non plus des plus réjouissantes !)

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