Gérard présente le livre de Marguerite Duras : site,
époque, personnages.
« J’ai lu le livre à deux périodes différentes en
2010 d’abord, puis en 2014.
En 2009 voici mes premières impressions :
« J'avais
été fasciné par le Vietnam, lors de mon voyage en 2007. Je m'attendais à être
fasciné également par le livre dont l’action se passe en Indochine. Mais la
fascination, pour autant qu'elle existe, n'est pas du même ressort que celle
éprouvée lors de mon périple. D’un côté l’appel de l’exotisme, le sourire des
vietnamiens, la beauté des paysages, de l’autre la réalité d’une famille
désemparée, miséreuse, spoliée au sein d’une société coloniale profiteuse et
sans pitié pour les faibles.
Dans " Un barrage ", Marguerite Duras
décrit des tranches de vie d’une cellule familiale à trois, comprenant la mère,
le fils et la fille, en 1931 dans le sud de l'Indochine. Ces trois personnages
vivent dans un bungalow, sur une concession achetée par la mère avec ses
économies. Cette concession s'est avérée incultivable dès la première année, la
mer envahissant la quasi totalité des terres chaque année. Aucune culture n'est
possible, sauf si l'on construit un barrage.
·
Une
description fascinante des trois personnages, de leurs relations entre eux et avec
les autres
Ce
qui fait la force de ce roman c'est la relation entre les trois personnages qui
sont à la fois viscéralement unis, mais qui cherchent tous les trois à
s’arracher à cette vie miséreuse, par différents moyens.
Aucun des trois n'est réellement
"sympathique", ni la mère, qui lutte de manière désespérée contre
l'injustice dont elle et ses enfants ont été victimes, ni le fils révolté et
hargneux, obsédé par les autos et par les phonographes, adulé par sa mère et
par sa sœur et à la recherche d’une femme qui lui apportera amour et richesse
matérielle, ni enfin la jeune Suzanne, fascinée par son frère, mi-enfant,
mi-jeune femme qui découvre son corps et son pouvoir naissant sur les hommes et
sur ce qu’ils peuvent lui apporter à elle et à sa famille.
- Une description critique puissante de la
France coloniale
Relisant le « Barrage » en 2014, et connaissant
l’histoire de ces trois personnages, c’est plus la description de la société
coloniale avec ses trois classes : les riches hommes d’affaires et les
administratifs corrompus, les petits blancs exploités par les premiers et la
grande masse des peuples de l’Indochine, exploités par tout le monde.
La description du sort du caporal et de sa famille, les
descriptions des enfants laissés à eux-mêmes dont des milliers meurent de faim,
de maladie ou d’accident sont
bouleversantes. Marguerite Duras emploie des mots très forts qui ne peuvent
laisser indifférent le lecteur. Parfois on est à la limite du supportable.
Il est important de rappeler que ce livre a été publié en
1950, en pleine guerre d’Indochine. Rappelons que l’indépendance du Cambodge
date de 1953 et la bataille de Dien Bien Phu de 1954. C’est très important de
le rappeler et cela donne sa vraie dimension à ce livre.
- Le style de Duras
Le style de Duras m’a profondément marqué. Style parlé,
direct, sans emphase avec des ruptures et beaucoup de répétitions. Répétition
de mots. Marguerite dira beaucoup plus tard dans une interview à Bernard
Pivot : « Je ne sais pas
de quoi procède l’écrit… Je dis les choses comme elles arrivent sur moi. Je
pose des mots beaucoup de fois. Les mots d’abord. C’est comme si l’étendue de
la phrase était ponctuée par la place des mots. Par la suite la phrase
s’attache aux mots, les prend et s’accorde à eux comme elle peut. Moi je m’en
occupe infiniment moins que des mots. »
Deux passages sont époustouflants dans le livre : la
séance de cinéma et la lettre adressée aux agents du cadastre.
- La séance de cinéma :
« Le
piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais
invisible, invincible et se mit à pleur de bonheur C’était l’oasis, la salle
noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et
démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma plus vraie que la vraie nuit,
plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie,
ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits
que toutes les institutions de charité, que toutes les églises, la nuit où se
consolent touts les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se
lave toute la jeunesse d l’affreuse crasse de l’adolescence.»
(folio, p.188)
On notera comme illustration des propos précédents de
Duras, l’articulation des phrases à partir du mot « nuit ».
- La lettre :
(extrait) « Si
ça ne leur sert encore à rien, à eux, de vous tuer un jour d’inspection, ça
pourrait peut-être un jour me servir à moi. Quand je serai seule, quand mon
fils sera parti, quand ma fille sera partie et que je serai seule et si
découragée que plus rien ne m’importera, alors, peut-être qu’avant de mourir,
j’aurai envie de voir vos trois cadavres se faire dévorer par les chiens
errants de la plaine. Enfin ils se régaleraient, ils auraient leur festin Alors
oui, au moment de mourir je pourrais dire aux paysans : « Si l’un de
vous veut me faire un dernier plaisir, avant que je meure, qu’il tue les trois
agents cadastraux de Kam. » (folio, p.2)
Encore une fois les mots qui claquent dans la phrase sont
« seul(e) », « mourir » et « meure ». La phrase
s’articule à partir d’eux.
Voilà quelques unes des raisons pour lesquelles j’ai
beaucoup aimé ce livre. Duras disait du Barrage que c’était son livre préféré,
qu’ « elle s’y était mise tout entière dedans.»
Les
débats sont ouverts :
·
Le barrage
de la mère… des polders aujourd’hui !
Première remarque de Jean Bernard et de Serge,
aujourd’hui à l’endroit même où se situe l’action du livre ont été construits,
sous l’égide de l’association Française de Développement, des polders qui
permettent de cultiver ces terres jadis incultivables.
Jean Bernard rappelle que sur le site même où était
implanté le bungalow de la famille Donnadieu, existe une plaque mentionnant cet
emplacement où vécut l’écrivaine entre 1925 et 1933.
Serge nous présente le DVD qui a été réalisé sur les
polders de Prey Nup.
On peut également consulter le site Internet de l’AFD.
http://www.afd.fr/home/recherche/evaluation-capitalisation/autres-produits-de-capitalisation/evaluation-prey-nup
·
Les thèmes du livre
- Critique forte de la
société coloniale
Joseph dit ne pas s’être
laissé influencer par l’opinion de Chantal sur Marguerite Duras. Il a beaucoup aimé le livre en
particulier les rapports entre les personnages et la description du monde des
« petits blancs » dans la société coloniale. Il établit une
comparaison avec la version filmée du Barrage (la dernière), certaines
dimensions du livre ont été éliminées (la scène de drague au cinéma par exemple.
La laideur de M. Jo à l’écran est également loin d’être évidente… C’est surtout
l’évocation de la France coloniale qu’a retenue Joseph.
- Dureté, violence,
excès, lassitude des personnages devant l’injustice
Certains ont relevé la violence
des personnages : violence physique de la mère contre la fille, violence
du fils qui tire sur l’agent du cadastre, violence des trois contre M. Jo, mais
aussi la violence faite à la mère et à la famille par les éléments naturels et
par l’administration coloniale.
Alain-Pierre préfère parler
de « dureté » dans le livre, plutôt que de violence. La violence
impliquant une dynamique, ce qui ne semble pas être le cas ici.
Pour Claude, il y a bien de la violence. Beaucoup de choses
contenues s’échappent, jaillissent soudain ; violence de l’océan, violence
des bagnards, violence des agents du cadastre…
Sylvie trouve que les
personnages sont souvent dans l’excès, excès dans le rire, dans la fureur. Elle
remarque une absence totale de contrôle dans certaines situations.
Alain-Pierre relève aussi
une fatigue permanente chez les personnages, une lassitude et surtout une
absence d’espoir.
·
Les
personnages : sympathiques, antipathiques ? En tous cas amoraux
La question est posée de savoir si les personnages sont
sympathiques ou antipathiques. Les uns considèrent que leur caractéristique
principale est de ne pas susciter la sympathie du lecteur, d’autres
participants relèvent qu’ils ne sont pas
vraiment antipathiques. Les enfants par exemple sont tolérants vis-à-vis de la
mère, et la mère elle-même qui est parfois violente, vient en aide au caporal
par exemple.
Catherine a été frappée par l’amoralisme de la narratrice
dans le livre. Aucun jugement de valeur n’est porté sur les personnages et sur
leurs actes. Le seul personnage moral du roman, c’est M. Jo, et encore !
·
Suzanne et son frère
Les relations entre Suzanne
et son frère font également l’objet d’un débat entre nous. Claude considère que
les rapports sont quasi incestueux et si l’action se prolongeait… D’autres ne
partagent pas cet avis et considèrent qu’il y a un rapport d’admiration entre
la sœur et son grand frère.
·
Suzanne et l’amour
Sujet de débat au cours de notre
réunion. Suzanne est en situation de rupture avec son enfance, son adolescence.
La question s’est posée de savoir si elle découvrait l’amour charnel ou si ce
qui importait c’était l’argent qu’elle pouvait gagner en étant désirable. Pour
Gérard, Suzanne prend conscience de sa propre sensualité, pour Catherine, elle
n’attache pas d’importance particulière à l’amour, ce qui rejoint en quelque
sorte le caractère amoral du personnage.
Quant au choix de l’homme
avec qui la jeune Suzanne « couchera », Agnès observe qu’il ne s’agit
pas d’un planteur de passage, comme dans ses rêves, mais bien d’un petit blanc local, Agosti.
Quant à Carmen, elle aussi
est elle-même, amorale, c’est une « put » qui assume totalement son
statut de « put » (sic).
·
La mère, lutte et solitude
La mère n’a pas de nom. C’est
une lutteuse. Elle aurait pu conserver son statut d’enseignante, mais elle fait
le pari de l’exploitation de terres concédées. Ce choix l’amènera à lutter contre
la nature, contre les agents du cadastre, il la poussera à mettre dans les bras
d’un homme riche, sa fille Suzanne en échange d’une bague avec un diamant.
La mère est comme le vieux cheval
qui crève au début du roman, quand elle sera à bout, elle mourra de lassitude, mais
avec une certaine ironie. « Je les
ai eus. Tous. Depuis l’agent du cadastre de Kam jusqu’à celle-là qui me regarde
et qui était ma fille. »
·
Goûts
littéraires de Duras et style du roman
Jean Bernard évoque les relations entre sa famille et
Marguerite Duras, en Indochine mais aussi à Neauphle-le-Chateau. Il nous
rappelle que l’écrivain préféré de Marguerite à l’époque du Barrage était
Hemingway. Par le style elle s’approche du grand écrivain américain.
On peut également penser à Flaubert.
Chacun reconnaît que le livre est facile d’accès et que
le style de Duras a une forte puissance d’évocation. Jean Bernard a beaucoup aimé
le livre et il salue la prouesse de Duras qui réussit à mettre en scène de
manière détachée des situations qu’elle a vécu personnellement.
Autres œuvres dont nous avons
parlé :
·
« La
douleur » de Marguerite Duras et « L’espèce humaine » de Robert
Antelme
Il est ensuite fait référence à un autre livre de
Marguerite Duras qui a été fort apprécié, il s’agit de « La
douleur ». (Monique). Dans ce livre, l’auteur attend son compagnon
qui revient de Dachau. A cette occasion est évoqué le livre écrit par
l’ancien mari de Duras, Robert Antelme, « l’Espèce humaine » paru en 1947 aux éditions de la Cité Universelle.
·
Les « Cahiers rouges », ébauche du Barrage
Marie-Christine nous parle
des « Cahiers rouges » où figure une ébauche de certains passages du
Barrage. Marie-Christine a lu le Barrage il y a trente ans et très récemment.
Dans sa première lecture c’est le souvenir de la lutte de la mère pour
construire son barrage qui est resté très fort. Dans la plus récente, c’est
plutôt la violence familiale qui lui a laissé une forte impression.
·
« L’Amant » : Goncourt 1984
On avait refusé le Goncourt à Marguerite en 1950 pour l’attribuer
à un illustre inconnu, Paul Colin, pour son livre « Les jeux sauvages ».
Elle-même disait que c’était parce qu’elle était communiste et que son roman
critiquait avec force la France coloniale alors qu’on était en pleine guerre d’Indochine.
« L’Amant », qui n’a pas la qualité du « Barrage » a été
couronné en 1984. D’habitude les Goncourt se gardent bien d’attribuer leur prix
à un écrivain célèbre et reconnu dans le monde. Alors s’agissait-il d’une compensation ?
Des influences ont-elles été exercées. En tout cas ce fut un énorme succès d’édition.
C’est grâce à ce livre que de nombreux lecteurs se sont plongés dans Duras.
L’Amant présente quelques points communs avec le Barrage :
le personnage de la mère, l’amant asiatique (mais l’un est laid, l’autre ne l’est
pas), la Léon Bollée superbe limousine, la péninsule indochinoise…, mais ce qui
les relie c’est surtout l’expression autobiographique de Marguerite.
·
« Le camion », film
S’agissant de Duras
réalisatrice, Joseph cite le film « Le camion » tourné en 1977.
Une écrivaine lit à un comédien le scénario de son
prochain film. Il est question d'une femme prise en stop par un routier. Tout
au long du trajet, la femme discute sans cesse alors que l'homme l'écoute et ne
dit pas mot. Le film ne montre pas les personnages, mais de nombreux plans d'un
semi-remorque Berliet
traversant divers paysages ruraux, images parlantes de l'expression (datant de
la même époque) « beau comme un camion » et dont l'effet est de
repousser le scénario vers une zone frontalière floue située entre la réalité
et l'épiphénomène. (WIKIPEDIA)
Joseph évoque aussi une…
·
Exposition à Beaubourg « DURAS SONG – portrait d’une
écriture » aura lieu du 15
octobre au 12 janvier.
À l’occasion du centenaire de la
naissance de Marguerite Duras (1914-1996), l’exposition « Duras Song » fait le
portrait d’une œuvre littéraire phare du 20ème siècle. Autour d’une sélection de manuscrits et de
tapuscrits rarement montrés au public (dont la dernière version très annotée
d’India Song), d’articles de presse, de photos d’agence, de matériaux
audiovisuels, de films documentaires ou de fiction, elle invite le visiteur à
approcher au plus près de l’écriture de Duras.
·
« La
vie matérielle »
Autre livre cité par Marie Christine : « La vie
matérielle » « Ce
livre, écrit Marguerite Duras, n'a ni commencement ni fin, il n'a pas de
milieu. Du moment qu'il n'y a pas de livre sans raison d'être, ce livre n'en
est pas un ».
« Dès lors, dans « cette espèce de livre qui n'en est pas un », Marguerite Duras « parle de tout et de rien comme chaque jour, au cours d'une journée comme les autres, banale », et dit « prendre la grande autoroute de la parole », sans s'attarder sur rien de particulier.
De courts textes se suivent, mêlant autobiographie et essai. Marguerite Duras revient sur les thèmes de son œuvre : la femme (mère, amante, femme au foyer), l'ivresse alcoolique, la rencontre avec Yann Andréa, tout en évoquant les personnages qui peuplent ses romans (l'amant chinois, Lol V. Stein...) et ses conceptions littéraires, théâtrales et cinématographiques. » (WIKI)
·
« Les
10 chevaux de Tarquinia »
Patrick nous parle de la lecture de ce livre dans lequel il ne se passe rien, mais qui prend le lecteur. On retrouve des situations qui s’apparentent au Barrage, une tribu d’un côté avec ses habitudes, ses codes, son langage et de l’autre un étranger, qui reste à l’écart et qui n’arrive pas s’intégrer. Egalement une relation entre un homme et une femme : que va-t-il se passer ? Toujours une description juste et sans complaisance d’un petit monde.
·
Dix heures et demie du soir en été
Plusieurs d’entre nous ont lu ce livre. Le thème du livre : Pierre et Maria, leur petite fille Judith et leur amie Claire sont en vacances, en route vers Madrid. Un violent orage les force à s'arrêter et à trouver un abri dans l'hôtel déjà surpeuplé d'une petite ville où un crime passionnel vient de défrayer la chronique: Rodrigo Paestra vient en effet de tuer sa femme et l'amant de celle-ci, avant de prendre la fuite par les toits. Dans la chaleur étouffante de la nuit, l'amour entre Maria et Pierre s'étiole à mesure que le désir monte entre Claire et Pierre et que Maria s'étourdit à grand renfort de petits verres de manzanilla... Et dans la chaleur étouffante de la nuit où elle ne parvient pas à dormir, Maria aperçoit une silhouette sur le toit d'une maison voisine: Rodrigo Paestra. Rencontre sans parole, improbable et éphémère.
Là aussi le style de Duras est remarquable, Agnès observe que ce style est évolutif et qu’il traduit l’évolution des sentiments.
·
Impression générale sur le Barrage
La plupart des participants ont aimé ce livre, mais il y eu néanmoins un débat. Pour Claude, ce livre est l’histoire d’une désespérance. Il est écrit dans un style magnifique, c’est un bouquin puissant qui génère des sensations grâce à la magie des mots. C’est aussi un livre contre l’injustice et contre la corruption de l’administration coloniale.
Pour Patrick, ce roman a l’avantage d’être facile d’accès, on entre rapidement dans le livre.
Chantal au contraire considère que ce genre de livre ne correspond pas à ce qu’elle recherche en littérature. Après nos échanges, elle n’est pas convaincue et reste plus que réticente sur l’écrivain Duras
Monique rappelle l’ambiguïté du personnage Duras : membre du PC, résistante dans le réseau Mitterrand, on lui a aussi reproché ses relations avec un membre de la Gestapo, même s’il s’agissait de sauver Robert Antelme son mari. Plus tard ses interventions dans l’affaire Gregory mettant en cause la mère de l’enfant ont contribué à la discréditer aux yeux de certains.
Cela n’enlève rien à la qualité de l’œuvre et en particulier d’« Un Barrage contre le Pacifique » qui consacrait une grande écrivaine française, restée inclassable, adulée par les uns, détestée par les autres.
INFOLundi 8 Décembre 2014 / 20h00
Odéon 6e / Grande Salle
La Vie matérielle de Marguerite Duras
Les Inattendus. Lecture musicale. Lu par Laure Adler. Accompagnée au violoncelle par Sonia Wieder-Atherton
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