vendredi 3 octobre 2014

SYNHESE DES DEBATS DE NOTRE 23EME REUNION SUR MARGUERITE DURAS


 
 
Gérard présente le livre de Marguerite Duras : site, époque, personnages.

« J’ai lu le livre à deux périodes différentes en 2010 d’abord, puis en 2014.
 

En 2009 voici mes premières impressions :

« J'avais été fasciné par le Vietnam, lors de mon voyage en 2007. Je m'attendais à être fasciné également par le livre dont l’action se passe en Indochine. Mais la fascination, pour autant qu'elle existe, n'est pas du même ressort que celle éprouvée lors de mon périple. D’un côté l’appel de l’exotisme, le sourire des vietnamiens, la beauté des paysages, de l’autre la réalité d’une famille désemparée, miséreuse, spoliée au sein d’une société coloniale profiteuse et sans pitié pour les faibles.

 

Dans " Un barrage ", Marguerite Duras décrit des tranches de vie d’une cellule familiale à trois, comprenant la mère, le fils et la fille, en 1931 dans le sud de l'Indochine. Ces trois personnages vivent dans un bungalow, sur une concession achetée par la mère avec ses économies. Cette concession s'est avérée incultivable dès la première année, la mer envahissant la quasi totalité des terres chaque année. Aucune culture n'est possible, sauf si l'on construit un barrage.

 

·         Une description fascinante des trois personnages, de leurs relations entre eux et avec les autres

 

Ce qui fait la force de ce roman c'est la relation entre les trois personnages qui sont à la fois viscéralement unis, mais qui cherchent tous les trois à s’arracher à cette vie miséreuse, par différents moyens.

Aucun des trois n'est réellement "sympathique", ni la mère, qui lutte de manière désespérée contre l'injustice dont elle et ses enfants ont été victimes, ni le fils révolté et hargneux, obsédé par les autos et par les phonographes, adulé par sa mère et par sa sœur et à la recherche d’une femme qui lui apportera amour et richesse matérielle, ni enfin la jeune Suzanne, fascinée par son frère, mi-enfant, mi-jeune femme qui découvre son corps et son pouvoir naissant sur les hommes et sur ce qu’ils peuvent lui apporter à elle et à sa famille.

 

-       Une description critique puissante de la France coloniale

Relisant le « Barrage » en 2014, et connaissant l’histoire de ces trois personnages, c’est plus la description de la société coloniale avec ses trois classes : les riches hommes d’affaires et les administratifs corrompus, les petits blancs exploités par les premiers et la grande masse des peuples de l’Indochine, exploités par tout le monde.

La description du sort du caporal et de sa famille, les descriptions des enfants laissés à eux-mêmes dont des milliers meurent de faim, de maladie ou d’accident  sont bouleversantes. Marguerite Duras emploie des mots très forts qui ne peuvent laisser indifférent le lecteur. Parfois on est à la limite du supportable.

Il est important de rappeler que ce livre a été publié en 1950, en pleine guerre d’Indochine. Rappelons que l’indépendance du Cambodge date de 1953 et la bataille de Dien Bien Phu de 1954. C’est très important de le rappeler et cela donne sa vraie dimension à ce livre.

-       Le style de Duras

Le style de Duras m’a profondément marqué. Style parlé, direct, sans emphase avec des ruptures et beaucoup de répétitions. Répétition de mots. Marguerite dira beaucoup plus tard dans une interview à Bernard Pivot : « Je ne sais pas de quoi procède l’écrit… Je dis les choses comme elles arrivent sur moi. Je pose des mots beaucoup de fois. Les mots d’abord. C’est comme si l’étendue de la phrase était ponctuée par la place des mots. Par la suite la phrase s’attache aux mots, les prend et s’accorde à eux comme elle peut. Moi je m’en occupe infiniment moins que des mots. »

Deux passages sont époustouflants dans le livre : la séance de cinéma et la lettre adressée aux agents du cadastre.

-       La séance de cinéma :

« Le piano commença à jouer. La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleur de bonheur C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité, que toutes les églises, la nuit où se consolent touts les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse d l’affreuse crasse de l’adolescence.» (folio, p.188)

On notera comme illustration des propos précédents de Duras, l’articulation des phrases à partir du mot « nuit ».

-       La lettre :

(extrait) « Si ça ne leur sert encore à rien, à eux, de vous tuer un jour d’inspection, ça pourrait peut-être un jour me servir à moi. Quand je serai seule, quand mon fils sera parti, quand ma fille sera partie et que je serai seule et si découragée que plus rien ne m’importera, alors, peut-être qu’avant de mourir, j’aurai envie de voir vos trois cadavres se faire dévorer par les chiens errants de la plaine. Enfin ils se régaleraient, ils auraient leur festin Alors oui, au moment de mourir je pourrais dire aux paysans : « Si l’un de vous veut me faire un dernier plaisir, avant que je meure, qu’il tue les trois agents cadastraux de Kam. » (folio, p.2)

Encore une fois les mots qui claquent dans la phrase sont « seul(e) », « mourir » et « meure ». La phrase s’articule à partir d’eux.

Voilà quelques unes des raisons pour lesquelles j’ai beaucoup aimé ce livre. Duras disait du Barrage que c’était son livre préféré, qu’ « elle s’y était mise tout entière dedans.»

 


Les débats sont ouverts :

·         Le barrage de la mère… des polders aujourd’hui !

Première remarque de Jean Bernard et de Serge, aujourd’hui à l’endroit même où se situe l’action du livre ont été construits, sous l’égide de l’association Française de Développement, des polders qui permettent de cultiver ces terres jadis incultivables.

Jean Bernard rappelle que sur le site même où était implanté le bungalow de la famille Donnadieu, existe une plaque mentionnant cet emplacement où vécut l’écrivaine entre 1925 et 1933.

Serge nous présente le DVD qui a été réalisé sur les polders de Prey Nup.


 


·        Les thèmes du livre

 

-       Critique forte de la société coloniale

Joseph dit ne pas s’être laissé influencer par l’opinion de Chantal sur Marguerite  Duras. Il a beaucoup aimé le livre en particulier les rapports entre les personnages et la description du monde des « petits blancs » dans la société coloniale. Il établit une comparaison avec la version filmée du Barrage (la dernière), certaines dimensions du livre ont été éliminées (la scène de drague au cinéma par exemple. La laideur de M. Jo à l’écran est également loin d’être évidente… C’est surtout l’évocation de la France coloniale qu’a retenue Joseph.

-       Dureté, violence, excès, lassitude des personnages devant l’injustice

Certains ont relevé la violence des personnages : violence physique de la mère contre la fille, violence du fils qui tire sur l’agent du cadastre, violence des trois contre M. Jo, mais aussi la violence faite à la mère et à la famille par les éléments naturels et par l’administration coloniale.

Alain-Pierre préfère parler de « dureté » dans le livre, plutôt que de violence. La violence impliquant une dynamique, ce qui ne semble pas être le cas ici.

Pour Claude, il y a  bien de la violence. Beaucoup de choses contenues s’échappent, jaillissent soudain ; violence de l’océan, violence des bagnards, violence des agents du cadastre…

Sylvie trouve que les personnages sont souvent dans l’excès, excès dans le rire, dans la fureur. Elle remarque une absence totale de contrôle dans certaines situations.

Alain-Pierre relève aussi une fatigue permanente chez les personnages, une lassitude et surtout une absence d’espoir.

 


·         Les personnages : sympathiques, antipathiques ? En tous cas amoraux

La question est posée de savoir si les personnages sont sympathiques ou antipathiques. Les uns considèrent que leur caractéristique principale est de ne pas susciter la sympathie du lecteur, d’autres participants relèvent qu’ils ne sont  pas vraiment antipathiques. Les enfants par exemple sont tolérants vis-à-vis de la mère, et la mère elle-même qui est parfois violente, vient en aide au caporal par exemple.

Catherine a été frappée par l’amoralisme de la narratrice dans le livre. Aucun jugement de valeur n’est porté sur les personnages et sur leurs actes. Le seul personnage moral du roman, c’est M. Jo, et encore !

·         Suzanne et son frère

Les relations entre Suzanne et son frère font également l’objet d’un débat entre nous. Claude considère que les rapports sont quasi incestueux et si l’action se prolongeait… D’autres ne partagent pas cet avis et considèrent qu’il y a un rapport d’admiration entre la sœur et son grand frère.

·         Suzanne et l’amour

Sujet de débat au cours de notre réunion. Suzanne est en situation de rupture avec son enfance, son adolescence. La question s’est posée de savoir si elle découvrait l’amour charnel ou si ce qui importait c’était l’argent qu’elle pouvait gagner en étant désirable. Pour Gérard, Suzanne prend conscience de sa propre sensualité, pour Catherine, elle n’attache pas d’importance particulière à l’amour, ce qui rejoint en quelque sorte le caractère amoral du personnage.

Quant au choix de l’homme avec qui la jeune Suzanne « couchera », Agnès observe qu’il ne s’agit pas d’un planteur de passage, comme dans ses rêves,  mais bien d’un petit blanc local, Agosti.

Quant à Carmen, elle aussi est elle-même, amorale, c’est une « put » qui assume totalement son statut de « put » (sic).
 

·         La mère, lutte et solitude

La mère n’a pas de nom. C’est une lutteuse. Elle aurait pu conserver son statut d’enseignante, mais elle fait le pari de l’exploitation de terres concédées. Ce choix l’amènera à lutter contre la nature, contre les agents du cadastre, il la poussera à mettre dans les bras d’un homme riche, sa fille Suzanne en échange d’une bague avec un diamant.

La mère est comme le vieux cheval qui crève au début du roman, quand elle sera à bout, elle mourra de lassitude, mais avec une certaine ironie. « Je les ai eus. Tous. Depuis l’agent du cadastre de Kam jusqu’à celle-là qui me regarde et qui était ma fille. »

 


·         Goûts littéraires de Duras et style du roman

Jean Bernard évoque les relations entre sa famille et Marguerite Duras, en Indochine mais aussi à Neauphle-le-Chateau. Il nous rappelle que l’écrivain préféré de Marguerite à l’époque du Barrage était Hemingway. Par le style elle s’approche du grand écrivain américain.

On peut également penser à Flaubert.

Chacun reconnaît que le livre est facile d’accès et que le style de Duras a une forte puissance d’évocation. Jean Bernard a beaucoup aimé le livre et il salue la prouesse de Duras qui réussit à mettre en scène de manière détachée des situations qu’elle a vécu personnellement.

Autres œuvres dont nous avons parlé :

·         « La douleur » de Marguerite Duras et « L’espèce humaine » de Robert Antelme

Il est ensuite fait référence à un autre livre de Marguerite Duras qui a été fort apprécié, il s’agit de « La douleur ». (Monique). Dans ce livre, l’auteur attend son compagnon qui  revient de Dachau. A  cette occasion est évoqué le livre écrit par l’ancien mari de Duras, Robert Antelme, « l’Espèce humaine » paru en 1947 aux éditions de la Cité Universelle.

·         Les « Cahiers rouges », ébauche du Barrage

Marie-Christine nous parle des « Cahiers rouges » où figure une ébauche de certains passages du Barrage. Marie-Christine a lu le Barrage il y a trente ans et très récemment. Dans sa première lecture c’est le souvenir de la lutte de la mère pour construire son barrage qui est resté très fort. Dans la plus récente, c’est plutôt la violence familiale qui lui a laissé une forte impression.

·         « L’Amant » : Goncourt 1984

On avait refusé le Goncourt à Marguerite en 1950 pour l’attribuer à un illustre inconnu, Paul Colin, pour son livre « Les jeux sauvages ». Elle-même disait que c’était parce qu’elle était communiste et que son roman critiquait avec force la France coloniale alors qu’on était en pleine guerre d’Indochine. « L’Amant », qui n’a pas la qualité du « Barrage » a été couronné en 1984. D’habitude les Goncourt se gardent bien d’attribuer leur prix à un écrivain célèbre et reconnu dans le monde. Alors s’agissait-il d’une compensation ? Des influences ont-elles été exercées. En tout cas ce fut un énorme succès d’édition. C’est grâce à ce livre que de nombreux lecteurs se sont plongés dans Duras.

L’Amant présente quelques points communs avec le Barrage : le personnage de la mère, l’amant asiatique (mais l’un est laid, l’autre ne l’est pas), la Léon Bollée superbe limousine, la péninsule indochinoise…, mais ce qui les relie c’est surtout l’expression autobiographique de Marguerite.

 

·         « Le camion », film

S’agissant de Duras réalisatrice, Joseph cite le film « Le camion » tourné en 1977.

Une écrivaine lit à un comédien le scénario de son prochain film. Il est question d'une femme prise en stop par un routier. Tout au long du trajet, la femme discute sans cesse alors que l'homme l'écoute et ne dit pas mot. Le film ne montre pas les personnages, mais de nombreux plans d'un semi-remorque Berliet traversant divers paysages ruraux, images parlantes de l'expression (datant de la même époque) « beau comme un camion » et dont l'effet est de repousser le scénario vers une zone frontalière floue située entre la réalité et l'épiphénomène. (WIKIPEDIA)

Joseph évoque aussi une…

·         Exposition à Beaubourg « DURAS SONG – portrait d’une écriture » aura lieu du 15 octobre au 12 janvier.

À l’occasion du centenaire de la naissance de Marguerite Duras (1914-1996), l’exposition « Duras Song » fait le portrait d’une œuvre littéraire phare du 20ème siècle. Autour d’une sélection de manuscrits et de tapuscrits rarement montrés au public (dont la dernière version très annotée d’India Song), d’articles de presse, de photos d’agence, de matériaux audiovisuels, de films documentaires ou de fiction, elle invite le visiteur à approcher au plus près de l’écriture de Duras.


·         « La vie matérielle »

Autre livre cité par Marie Christine : « La vie matérielle » « Ce livre, écrit Marguerite Duras, n'a ni commencement ni fin, il n'a pas de milieu. Du moment qu'il n'y a pas de livre sans raison d'être, ce livre n'en est pas un ».

« Dès lors, dans « cette espèce de livre qui n'en est pas un », Marguerite Duras « parle de tout et de rien comme chaque jour, au cours d'une journée comme les autres, banale », et dit « prendre la grande autoroute de la parole », sans s'attarder sur rien de particulier.

De courts textes se suivent, mêlant autobiographie et essai. Marguerite Duras revient sur les thèmes de son œuvre : la femme (mère, amante, femme au foyer), l'ivresse alcoolique, la rencontre avec Yann Andréa, tout en évoquant les personnages qui peuplent ses romans (l'amant chinois, Lol V. Stein...) et ses conceptions littéraires, théâtrales et cinématographiques. » (WIKI)




·         « Les 10 chevaux de Tarquinia »

Patrick nous parle de la lecture de ce livre dans lequel il ne se passe rien, mais qui prend le lecteur. On retrouve des situations qui s’apparentent au Barrage, une tribu d’un côté avec ses habitudes, ses codes, son langage et de l’autre un étranger, qui reste à l’écart et qui n’arrive pas s’intégrer. Egalement une relation entre un homme et une femme : que va-t-il se passer ? Toujours une description juste et sans complaisance d’un petit monde.

·         Dix heures et demie du soir en été

Plusieurs d’entre nous ont lu ce livre. Le thème du livre : Pierre et Maria, leur petite fille Judith et leur amie Claire sont en vacances, en route vers Madrid. Un violent orage les force à s'arrêter et à trouver un abri dans l'hôtel déjà surpeuplé d'une petite ville où un crime passionnel vient de défrayer la chronique: Rodrigo Paestra vient en effet de tuer sa femme et l'amant de celle-ci, avant de prendre la fuite par les toits. Dans la chaleur étouffante de la nuit, l'amour entre Maria et Pierre s'étiole à mesure que le désir monte entre Claire et Pierre et que Maria s'étourdit à grand renfort de petits verres de manzanilla... Et dans la chaleur étouffante de la nuit où elle ne parvient pas à dormir, Maria aperçoit une silhouette sur le toit d'une maison voisine: Rodrigo Paestra. Rencontre sans parole, improbable et éphémère.

Là aussi le style de Duras est remarquable, Agnès observe que ce style est évolutif et qu’il traduit l’évolution des sentiments.

 

·         Impression générale sur le Barrage
 
 
 

La plupart des participants ont aimé ce livre, mais il y eu néanmoins un débat. Pour Claude, ce livre est l’histoire d’une désespérance. Il est écrit dans un style magnifique, c’est un bouquin puissant qui génère des sensations grâce à la magie des mots. C’est aussi un livre contre l’injustice et contre la corruption de l’administration coloniale.

Pour Patrick, ce roman a l’avantage d’être facile d’accès, on entre rapidement dans le livre.

Chantal au contraire considère que ce genre de livre ne correspond pas à ce qu’elle recherche en littérature. Après nos échanges, elle n’est pas convaincue et reste plus que réticente sur l’écrivain Duras

Monique rappelle l’ambiguïté du personnage Duras : membre du PC, résistante dans le réseau Mitterrand, on lui a aussi reproché ses relations avec un membre de la Gestapo, même s’il s’agissait de sauver Robert Antelme son mari. Plus tard ses interventions dans l’affaire Gregory mettant  en cause la mère de l’enfant ont contribué à la discréditer aux yeux de certains.



Cela n’enlève rien à la qualité de l’œuvre et en particulier d’« Un Barrage contre le Pacifique » qui consacrait une grande écrivaine française, restée inclassable, adulée par les uns, détestée par les autres.


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INFO

Lundi 8 Décembre 2014 / 20h00
Odéon 6e / Grande Salle

La Vie matérielle de Marguerite Duras

Les Inattendus. Lecture musicale. Lu par Laure Adler. Accompagnée au violoncelle par Sonia Wieder-Atherton

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