mardi 2 février 2016

28 EME REUNION : ESSAI DE SYNTHESE DES DEBATS


Plusieurs thèmes principaux ont été abordés au cours de la soirée :


1.       « La Fin de l’homme rouge » : une démarche littéraire originale

« La Fin de l’homme rouge » selon son auteur, appartient au genre des « romans de voix ».

Svetlana Alexievitch ne se définit ni comme une historienne, ni comme une  journaliste. Elle revendique une démarche littéraire originale où s’entrecroisent les témoignages qu’elle a recueillis, parfois contradictoires et toujours émouvants, d’acteurs des événements ou de ceux qui ont survécu.

A noter que d’autres auteurs ont eu recours à cette technique de recueil de témoignages, par exemple l’écrivain indien V.S. Naipaul.

 La quasi-totalité d’entre nous a été sensible à cette construction littéraire originale, qui consiste à interroger des personnes de tous horizons sur leur vécu, sur leur quotidien et sur leurs états d’âme au moment de l’effondrement de l’empire soviétique, sous l’ère Gorbatchev, à sélectionner un certain nombre de ces témoignages, à les transcrire dans une forme retravaillée et à les agencer pour créer un opus final. L’auteure ne porte aucun jugement et ne développe aucune thèse. Elle laisse s’exprimer la subjectivité des gens ordinaires.

Nous avons été émus à la lecture des récits souvent déchirants de ces hommes et de ces femmes évoquant leurs souffrances, leurs peines quotidiennes et la disparition subite de tout un monde qui fut le leur pendant des décennies. Soudain, tout s’est effondré : il n’y a plus de rêve, il n’y a plus d’espoir. Les héros d’hier sont devenus des parias.

 

Une des questions que nous nous sommes posés concerne l’apport créateur de Svetlana Aliexievitch. Si l’émotion générée par le livre ne relève pas de la création de personnages imaginaires comme dans un roman, puisque les personnages du livre sont des personnages réels, quelle est la spécificité de la création artistique de Svetlana ?

Un débat animé s’est engagé sur ce point. Pour la plupart d’entre nous, la puissance évocatrice du livre est l’expression même du talent littéraire de l’auteure. L’œuvre est magnifiquement construite et elle participe d’une démarche esthétique évidente.

Certains d’entre nous se sont posé la question du lien entre l’émotion ressentie à la lecture des témoignages des différents personnages et leur mise en forme par l’auteure. Autrement dit l’émotion ressentie a-t-elle sa source dans les situations tragiques décrites par les personnages ou dans la transcription qu’en fait Svetlana Alexievitch ?

Le débat a mis en évidence que les témoignages ont, bien sur, été sélectionnés par l’auteure, parmi les centaines recueillis, qu’ils ont été choisis en fonction du projet de Svetlana et qu’ils ont été mis en forme par elle, dans un style qui donne une certaine densité émotionnelle à l’ouvrage.

Dans cette hypothèse la reconstruction des propos tenus pose la question de l’interférence entre le vécu réel des personnages et la subjectivité artistique de celle qui rend compte de leurs propos. La question se pose alors de la trahison éventuelle liée à la transcription.

Enfin l’un d’entre nous s’est interrogé sur la substance même de la création littéraire chez Svetlana Alexievitch. Quelle est la valeur ajoutée réelle de l’écrivaine ? Cela semble difficile à cerner. Y a –t-il une véritable dimension esthétique dans le projet littéraire d’Alexievitch ? La majorité des participants ont répondu par l’affirmative, sans pour autant convaincre celui qui s’était posé la question.

 

Point de vue de la traductrice Sophie Benech (texte adressé par Michel Bac)

« Je connais personnellement Svetlana Alexievitch depuis une vingtaine d’années, depuis l’époque où j’ai traduit un de ses livres aujourd’hui épuisé, Ensorcelés par la mort (Plon, 1994), qui, dit-elle maintenant, était une sorte de brouillon de La Fin de l’homme rouge. Traduire son dernier ouvrage a été un honneur, et également un immense plaisir, car il s’agit d’une véritable œuvre littéraire, avec un style, or il n’y a rien de pire que de traduire un texte mal écrit. Si, il y a peut-être pire : traduire quelqu’un que l’on n’estime pas et qui vous est antipathique. Un traducteur vit des mois avec son auteur, et comme il pénètre au plus profond de son œuvre, il l’approche de très près.

Je dois dire que là, j’ai eu de la chance : Svetlana est une personne hors du commun, extrêmement fine et dotée d’une immense faculté d’empathie, ce qui, me semble-t-il, se sent dans ses écrits. Comment aurait-elle pu faire parler des gens sur des sujets aussi intimes et aussi douloureux si elle n’avait pas le don de réellement « compatir » (au sens premier du terme) à leurs souffrances et à leurs rêves ?

Mais elle possède aussi bien d’autres dons, non moins importants. Comme celui d’inciter ses interlocuteurs à mettre en mots (leurs mots à eux, souvent savoureux et poétiques) des sentiments, des pensées, des émotions dont ils étaient jusque-là à peine conscients et que parfois, ils découvrent eux-mêmes en lui parlant. C’est un don d’ « accoucheuse », qui exige une écoute authentique et un grand respect de l’autre. Même si, selon elle, les gens les plus simples, quand ils parlent de l’amour, de la mort, de la souffrance ou du mal, utilisent d’instinct et naturellement une langue riche et dense. On m’a parfois posé la question : les personnages de ce livre s’expriment-ils vraiment aussi bien en russe, dans l’original ? La réponse est oui — d’ailleurs je ne transforme jamais ce que je traduis ; je m’efforce de rester fidèle à la langue du narrateur. Et le Russe « moyen » parle généralement mieux sa langue que le Français « moyen » ne parle la sienne. Les Russes s’expriment encore oralement comme nous, nous nous exprimions dans les années 50, autrement dit, dans une langue bien plus correcte et bien plus riche que le français communément parlé aujourd’hui.

Elle possède aussi le don de transcrire ces voix en sachant conserver l’intonation et la musique intérieure de chaque personne, le don de saisir l’instant où, comme elle dit, « la vie se transforme en littérature ». Là, il s’agit véritablement d’un talent d’écrivain : elle sait faire chanter les mots et la langue, elle sait saisir le souffle et la respiration des phrases, ce que j’ai essayé de rendre dans ma traduction. »

 

 

2.       Comment peut-on regretter l’époque du stalinisme ?

Il est parfois difficile de comprendre dans certains témoignages pourquoi plusieurs personnes expriment leur nostalgie de la période stalinienne. Certains d’entre eux rapportent même les souffrances, les violences et les déportations dont ils ont été victimes et proclament néanmoins leur fierté d’avoir vécu pour l’atteinte des idéaux du communisme, quitte même à justifier les mesures qui ont été prises contre eux. D’autres ont été victimes et bourreaux, comment cela peut-il s’expliquer ?

La réponse est dans le totalitarisme. Ceux qui ont connu un peu l’époque de l’URSS et qui ont vécu un temps en Russie nous expliquent comment chacun vivait sous le régime de la peur, peur d’être dénoncé, peur d’être emprisonné et envoyé en Sibérie. Cette peur permanente éprouvée par les hommes et les femmes du peuple dicte les comportements de chacun et expliquent comment les pires horreurs ont pu être acceptées, voire même justifiées.

On s’est aussi demandé pourquoi ces situations de souffrance extrêmes telles qu’elles étaient décrites se retrouvent partout, dans un cycle d’éternel retour.

La question des moyens à mettre en œuvre pour lutter contre la barbarie a été évoquée par une participante.

 

Texte de Sophie Benech (traductrice) sur cette question

 L’énigme russe

Autre talent, à mon avis tout aussi indispensable pour un écrivain : elle (Svetlana Alexievitch) ne donne pas de leçons. Elle ne fournit pas de réponses, elle se contente de poser des questions auxquelles elle ne sait pas répondre. C’est peut-être ce qui donne tant de force à ses livres : à chacun de tirer ses propres conclusions, à chacun de réfléchir sur ce qu’elle nous montre, sur les pistes qu’elle suggère. Comme a dit un jour Cocteau, « un bon livre doit vous hérisser de points d’interrogation ». Le sien va encore plus loin que cela : il fait disparaître chez le lecteur toute envie de juger, il l’incite à se mettre à la place de ces gens qui ouvrent leur cœur, avec toutes les contradictions que cela implique. Car « le mal chimiquement pur n’existe pas. » Et les choses sont bien plus complexes qu’il n’y paraît quand on les observe de loin, sans les avoir vécues dans sa chair. Un détail m’a frappée dans ces témoignages : il arrive souvent que les gens se contredisent d’une page à l’autre, suscitant notre étonnement, notre perplexité, parfois même de l’indignation… Comment peut-on, par exemple, avoir été injustement emprisonné, savoir que sa femme bien-aimée a été arrêtée, torturée et tuée sans raison par le système stalinien, et pleurer ensuite de joie quand ce même système vous rend généreusement votre carte du Parti ? Comment peut-on avoir connu une enfance atroce dans la zone du camp où votre mère a été emprisonnée en tant qu’ « ennemie du peuple », et regretter le temps où la Russie était soviétique ?

Mais ces témoignages n’en sont que plus humains et plus véridiques. Dans son roman L’Idiot, Dostoïevski (auquel Svetlana Alexievitch se réfère elle-même dans son avant-propos en citant la légende du Grand Inquisiteur), met dans la bouche d’un de ses personnages une phrase tout simplement magnifique : « Il y a ici uniquement la vérité, et du coup, c’est injuste ».


3.       La culture n’est-elle pas le seul rempart contre la barbarie ?

Précisément, les nazis ou les staliniens n’étaient pas des hommes dépourvus de culture. Il n’est pas certain que la culture soit un rempart efficace. Faut-il parler d’éducation alors ? Oui mais l’éducation est aussi un formatage qui peut aller dans un sens ou dans un autre.

Un débat sur le niveau de culture en URSS s’est engagé. Ceux qui ont connu l’URSS ont témoigné du niveau de culture générale plutôt élevé des citoyens soviétiques, ce qui est d’ailleurs mentionné dans le livre d’Alexievitch. Les russes lisaient beaucoup, ils allaient au théâtre ou au concert. Reste à savoir si ce niveau de culture était identique sur l’ensemble du territoire de l’URSS.

 Contribution de Claude sur ce thème (postérieure au débat)

Il existe des exemples multiples d'individus ou de groupes d'individus cultivés qui ont perpétré les pires horreurs ; sans remonter à l'Inquisition, ceux des nazis et des khmers rouges sont souvent, à juste titre, mis en avant. "Les Bienveillantes" de Jonathan Little est le récit d'un de ses chefs des Einsatzgruppen, raffiné, diplômé, dont la névrose meurtrière est terrifiante. Les leaders khmers, dont certains avaient fait leurs "humanités" à La Sorbonne, justifiaient les meurtres de masse par l'intérêt supérieur de l'Angkar.

Aujourd'hui, certaines voix préconisent contre le terrorisme un renforcement de l'éducation, un accès plus large à la culture. Il est légitime de s'interroger sur la pertinence d'un tel programme quand tant d'exemples semblent démontrer qu'il n'y a pas incompatibilité entre culture et barbarie.

Il y a une évidence édictée par Montaigne : "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme." Et c'est certainement sur le mot "conscience" qu'il faut s'attarder. Wikipedia nous dit que "La conscience est du point de vue de certaines philosophies et de la psychologie, la faculté mentale qui permet d'appréhender de façon subjective les phénomènes extérieurs (par exemple, sous la forme de sensations) ou intérieurs (états émotionnels, pensées) et plus généralement sa propre existence."

La culture n'est pas réductible ni à une somme de connaissances, ni à une éducation visant à reproduire un modèle sociétal de convenances. La culture n'est rien d'autre qu'une posture si elle ne relève pas d'une éthique morale au sens d'une attention, du respect, à l'autre. Dans cet exercice consistant à s'intéresser à autrui, le risque de la barbarie n'est pas exclu ; il survient lorsque la culture est soumise à une transcendance d'ordre idéologique ou du sacré qui légitimise le sacrifice individuel au profit du collectif ou d'une cause d'ordre divin. C'est ainsi que des docteurs en philosophie se sont métamorphosés en bourreaux, que des modèles d'intégration ont pu semer la mort au sein même de leur terre d'accueil.

La culture n'est pas un rempart absolu contre la barbarie. Pour l'être elle doit s'interroger en permanence, et cultiver le doute (sans être complotiste).

Mais la culture, n'est-ce pas ce "vent de pensée" dont parlait Hannah Arendt, dont "la manifestation n'est pas le savoir, mais l'aptitude à distinguer le bien du mal, le beau du laid" ?


4.       Y a-t-il un déterminisme russe ?

-       Y a-t-il une cruauté propre aux russes ?

Un témoignage a été cité en ce sens.

-       Y a-t-il une propension au désespoir dans la population russe ?

Les situations de désespoir qui apparaissent dans le livre sont liées à une période bien précise correspondant à l’effondrement de l’URSS et de tout ce qu’elle a véhiculé en termes d’idéologie et de valeurs. Valeurs qui s’incarnaient dans des médailles ou dans des prix divers qui ne signifient plus rien aujourd’hui.

 Svetlana pose les questions, mais n’apporte pas de réponses.

 

 Contribution au débat de Michel Bac

voici les réferences des 2 livres que j'ai cités en écho à "la fin de l'homme rouge "

o  Catherine Merridale : "les Guerriers du froid, vie et mort des soldats de l'armée rouge, 1939/1945"  Fayard ; il s'agit bien des simples soldats , et c'est édifiant, si je puis dire .

o  Je n'ai pas encore lu "Terres de sang " de Timothy Snyder,chez Gallimard, qui a fait l'objet de nombreuses et souvent laudatives critiques
Michel nous a adressé deux articles dont celui de S Benech sur "La Fin de l'homme rouge", nous les tenons à votre disposition.

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