« La main de Joseph Castorp » de Joao Ricardo Pedro
traduit du portugais par Elisabeth
Monteiro Rodrigues,
Texte transmis par Michel
Ecrit par Adrien Battini 03.10.13
dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Langue
portugaise, Roman, Editions Viviane Hamy
Antonio Lobo Antunes, Gonçalo M.
Tavares, Joao Ricardo Pedro, la preuve par trois que la littérature portugaise
ne cesse de se renouveler dans l’excellence. Les éditions Viviane Hamy,
particulièrement actives dans l’érection de cet édifice littéraire, publient du
dernier nommé La Main de Joseph Castorp, premier roman qui empoigne avec
maestria le relais tendu par ses illustres prédécesseurs.
Difficile pour tout écrivain
portugais de faire abstraction du régime salazariste qui aura dominé le pays
pendant la majeure partie du XXème siècle. Non pas que la dictature soit un
passage obligé ou un gage de solennité thématique, mais tout texte empruntant
au genre de la saga ne peut faire l’économie de ce contexte qui aura pénétré
l’intimité de l’ensemble des foyers lusitaniens. Il en va de la sorte avec La
Main de Joseph Castorp, dont la première scène est une évocation de la
Révolution des Œillets. Un moyen comme un autre de passer le seuil de la
famille Mendes, actrice principale de la pièce composée par Pedro. Succession
de tableaux non-linéaires où l’on sautille entre les personnages, les époques,
les moments, les impressions et les anecdotes, le roman n’en possède pas moins
son centre de gravité autour du jeune (puis du moins jeune) Duarte. Prodige du
piano, l’enfant côtoie les figures paternelles et grand-paternelles, observe
mais aussi écoute pour recueillir une mémoire familiale encore cachetée.
De politique, il en est évidemment
question, mais toujours par des biais détournés, tant l’évocation semble être
le maître mot de ce livre. La correspondance qu’entretient Augusto, le
grand-père, avec son ami exilé souligne avec intelligence l’isolement important
dont souffre la population portugaise complètement oubliée par le reste du
monde. Quelques lignes sur une explosion puis sur le retour au pays d’Antonio,
le père, suffisent pour aborder l’absurdité et les horreurs de la guerre en
Angola, anachronique et imposée par un gouvernement au bord de l’apoplexie.
Au-delà du récit familial, La Main de Joseph Castorp s’impose comme une
profonde et belle réflexion sur l’art, son pouvoir (parfois mortifère) sur les
personnes qui empruntent son chemin. L’obsession, le rapport au corps et à la
chair, la déférence, l’hypnotisation, sont autant de thèmes que l’écrivain
module autour des amis, des professeurs et des œuvres que croise Duarte, le
tout sous le patronage du fantomatique Joseph qui hante, de Vienne à Buenos
Aires, l’ensemble du roman.
Faire l’expérience de ce texte
c’est avant tout découvrir une plume exceptionnelle. Il faut être virtuose pour
parvenir à transposer dans la littérature les frissons ou les tremblements que
suscite l’extase musicale et picturale, et les faire vivre par procuration tout
en maintenant l’intensité émotionnelle. C’est d’ailleurs sur le plan des
émotions que le style de Joao Ricardo Pedro éclate et frappe directement au
cœur du lecteur. L’écrivain ne s’épanche pas, ne se situe jamais dans une
surenchère qui viendrait gâcher toute la subtilité, la pureté et la beauté des
sentiments simples qui unissent les membres de la famille Mendes. Certains
passages laissent littéralement sans voix, où en quelques formulations
resserrées, Pedro parvient à résumer tout le cheminement sentimental d’une vie,
sans jamais rogner la puissance sentimentale évoquée. A contrario d’un Antonio
Lobo Antunes qui décrit les pourrissements internes, cette famille s’aime et
aime s’aimer malgré les blessures, les souffrances et les décès qui la
lacèrent. Les phrases de Pedro sont courtes, parfois très courtes, s’aventurant
peu au-delà du minimum sujet/verbe/complément. Le texte suggère plus qu’il ne
décrit, met en exergue les non-dits, demande au lecteur de s’attarder sur
l’entre-deux-mots où tant de choses se passent, élevant la litote en sacerdoce
littéraire.
Si la critique a toujours tendance
à s’adonner à l’enthousiasme hyperbolique, il faut malgré tout se faire une
raison sur ce roman. La Main de Joseph Castorp n’est pas un sympathique essai
d’un novice littéraire. Puissant, admirablement écrit et d’une maîtrise
vertigineuse, il fait partie de ces textes qui interloquent et que l’on reprend
a posteriori pour en cerner toute la complexité. En somme, un pur chef
d’œuvre.
Adrien Batti
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