mercredi 6 avril 2016

29 EME REUNION : PRESENTATION DE LA NOUVELLE " LE MOTIF DANS LE TAPIS" D'HENRY JAMES, PAR JACQUELINE

Jacqueline a eu la gentillesse de nous faire parvenir le texte de sa présentation du "Motif dans le tapis".
Travail impressionnant, extrêmement bien documenté et très riche dans ses analyses.

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1.            Peut-être avez-vous déjà fait cette expérience d’apprendre  par un journal, une note, un livre ou la radio, la parution du nouveau livre d’un auteur que vous aimez tout particulièrement et de traverser la ville quasiment dans l’instant pour vous le procurer, prêt à abandonner projet, RV, travail en cours, dîner , jusqu’à  mentir sur votre emploi du temps du moment , bref…

Qu’est ce qui nous fait courir si vite dans ce cas –là ?
Qu’espère-t-on trouver ? 
Ou sous une autre forme, qu’est-  ce qu’on lit quand on lit ?

Une question chère à Henri James, que je vais présenter rapidement  (ou ne pas présenter, si le groupe ne le souhaite pas ; ne citer que les évènements majeurs).

Henry James est né en avril 1943 à New York ; dans une famille très aisée, héritière d’une fortune familiale,  cultivée ; presque tout le monde écrit : le père, ses frères - surtout  William, psychologue, médecin, rendu célèbre par ses découvertes en psychologie-   sa sœur Alice.  On n’a pas trace d’écrits de sa mère.

Nombreux voyages avec ses parents en Europe pendant sa jeunesse. Son père, invalide d’une jambe suite à un accident, traverse plusieurs épisodes d’effondrement psychologique dont l’un s’accompagne de manifestations hallucinatoires. Sa sœur Alice, traversera plusieurs graves dépressions.

Il étudie le droit à Harvard, puis l’abandonne. Fait ensuite des études d’art à New York. Il parle plusieurs langues.

Il écrit sa première nouvelle à 22 ans, « A  Tragedy of error », en 1865.

A partir de 1869, il voyage seul ; en 1970, décès de  sa cousine Minny qui lui est très chère et dont il dit dans un écrit : « son image règnera dans ma pensée ».

A partir de 1875, il vit en Europe, d’abord  à Paris, où il est, pendant quelques mois, le correspondant du New-York Times ; il y fait des chroniques littéraires qui ne plairont pas (elles sont estimées trop littéraires) ; la même année, il part s’installer à Londres et vivra en Angleterre tout en continuant de voyager.

A partir de là, s’ouvre une période intense de production jusqu’à la fin de sa vie : 20 romans, une centaine de nouvelles, des pièces de théâtre, des articles, des textes de réflexion critique, des carnets, qu’il tient régulièrement et qui sont une précieuse source d’informations.

En 1882 : perte de son père puis de sa mère.

En 1909, maladie, dépression. Solitude.  

A la fin de sa vie, il devient citoyen britannique en 1915 (pour manifester son mécontentement vis-à-vis des USA) et meurt à Chelsea en février  1916.

Très discret sur sa vie privée, il parle peu de lui, ce qui a donné lieu à 1 000 interprétations de son silence et à la production d’innombrables  « portraits », avec force qualificatifs à connotation psychologique, psychiatrique ou psychanalytique.

 Note : Je n’ai pas suivi cette ligne pour la présentation d’aujourd’hui : en raison de l’abondance des productions littéraires d’orientation psychanalytique (parfois heureuses, parfois moins) sur l’œuvre de James, et du fait que dans le texte  de la nouvelle, l’auteur dont il est question, écrit : «  ne vous occupez pas de l’homme, mais  du texte ».  En gros, lisez d’abord.

Après sa mort, en 1934, sont réunis sous le titre « Manuel pour un écrivain » des textes qui  figureront en préface à l’édition de ses œuvres, dans l’édition de New-York.

2.                                 Venons-en à la nouvelle d’aujourd’hui : Le motif dans le tapis. 1896.

Titre anglais : «The figure in the carpet », dont la traduction a varié : la tâche, l’image, la figure, le motif ; ce dernier terme semblant faire accord actuellement.

Dans une vieille édition chez moi, j’ai trouvé une phrase, en annotation au crayon, de mon écriture, mais sans indication de son auteur (ce  n’est pas moi) : je ne résiste pas au plaisir de la partager avec vous : « James le spécialiste de la figure dans le tapis ; vous avez déjà essayé de raconter un tapis ? »

Note : A partir de là, tenter de souligner que l’intérêt du texte n’est pas dans l’apparence policière du récit, avec  découverte de l’énigme à la fin ; la pertinence du texte tient à l’articulation innovante de faits banals (un voyage obligé, un dîner, une obligation mondaine, etc.) qui, tout en faisant l’économie d’une description détaillée des personnages, font entendre ce qui se joue dans cette histoire. Une autre façon d’écrire.

De quoi s’agit-il ? Pour ceux qui aiment le genre  succinct, un bref résumé :
Un jeune critique qui apprécie énormément un écrivain célèbre doit faire un papier sur lui dans une modeste revue littéraire. L’écrivain en question lui affirme que se cacherait dans ses œuvres « un secret »… que le critique se désespère de ne pouvoir découvrir ; Ce secret et les nombreux avatars de la tentative de sa découverte constituent la trame de la nouvelle.

On pressent d’emblée qu’il n’y aurait pas de  «  découverte » ; pour la raison, au demeurant pertinente, que tous ceux qui sauraient quelque chose de ce secret meurent les uns après les autres ; voir pour d’autres raisons, non explicites.
C’est tout. C’est peu ; circulez, y a rien à voir, dira le lecteur impatient.

Mais, puisque il n’y a pas de secret à révéler, si l’on veut bien s’approcher du texte, comme le recommande  l’écrivain  lui-même,  on découvre l’histoire d’un secret, magnifiquement racontée en 11 courts chapitres et 70 pages, dans un enchevêtrement d’évènements qui, pour banals qu’ils puissent paraitre, révèlent (peut-être) la subtilité du texte.

3. Présentation de la trame du texte 

 Point de départ : ça commence par une étrange mission

 Le narrateur, un homme jeune, critique littéraire de son état, se voit confié par son ami Georges CORVICK, un service, ou plutôt une mission  : CORVICK est obligé de partir à Paris, où l’appelle une certaine GWENDOLEN, dont il semble amoureux. Il demande à son ami d’écrire  pour une petite revue, «  The Middle », un article sur le nouvel ouvrage d’un auteur connu, Hugh VEREKER,   qu’il apprécie beaucoup. Le narrateur est d’autant plus content qu’il doit rencontrer ce même VEREKER  prochainement dans une soirée littéraire  mondaine.

Précisons que :  

-           la  GWENDOLEN  en question n’est pas « très belle, mais terriblement  intéressante »  et qu’elle a elle-même publié un roman «  En mon fort intérieur » (sic),

-          sa mère s’oppose à son mariage avec CORVICK, attendant sans doute une alliance plus  remarquable.

 

Les termes de la mission sont surprenants : Corvick dit au narrateur : lire page 9 / 10 :   à partir de : « Au nom du ciel   jusqu’à «  ce que je veux que tu dises, toi ». Voici le dialogue :

-          « Au nom du ciel, essaie de le percer à jour ! qu’il ne souffre pas de notre arrangement. Vois-tu, parle de lui, si tu le peux, comme j’en aurais parlé, moi ».

Je m’étonnai un instant.

-          « Tu veux dire que je dois écrire qu’il est de beaucoup le meilleur de tous… ce genre de choses » ?


CORVICK grogna presque.

-          « Oh tu sais, je ne les oppose pas ainsi les unes aux autres, c’est l’enfance de l’art….. mais il me donne un plaisir si rare ; j’ai l’impression de ….. Il réfléchit un peude je ne sais quoi. »


De nouveau je m’étonnais :

-          « L’impression de quoi, je te prie » ?

-          Cher ami, c’est précisément ce que je veux que tu dises, toi ».


Mission/délégation quasiment impossible à réaliser puisque il s’agit de traduire une impression  qui donne un plaisir rare, certes, mais sur la nature de laquelle le silence est total.

Bref, le narrateur fait son article, qui est  apprécié et parait dans le journal en question. Mais CORVICK, lui, ne l’apprécie pas, « n’y retrouvant pas du tout l’impression que VEREKER lui donnait ».
En gros, selon lui, son ami s’est planté.

 Ch. 2. Ça continue par la rencontre entre le narrateur et le célèbre écrivain dans une soirée mondaine. Le narrateur  se trouve enfin aux côtés du grand homme. Avant même qu’il n’arrive près de lui, il se fait doubler au dernier moment, par une dame, qui s’empare du journal et saute littéralement sur l’écrivain VERECKER en disant :

-           « Vous devez absolument le lire, cet homme vous a réellement percé à jour, il a trouvé ce que moi je ressens toujours, voyez-vous ». Mais elle rajoutait qu’il lui aurait été (à elle)  impossible de l’exprimer ».

Certes, elle ne sait pas exprimer ce qu’elle ressent, mais le critique, affirme-t-elle,  a su le traduire, ce qui vaut au narrateur/critique  toute l’admiration de la dame passionnée.

Admiration qui n’aura qu’un temps : dans cette même soirée, le narrateur observe le changement d’attitude de la dame lorsque elle apprend que lui, modeste critique,  en est l’auteur : elle manifeste  alors par son attitude, que «  si l’auteur n’était que moi, la chose ne semblait plus tout aussi remarquable ». 

En une ligne  sont descendus en flèche  et  le snobisme possible du lecteur   et le rapport du lecteur   au critique. Tout est dit en quelques mots, sans avoir à « expliquer »  que  le poids du critique  pourrait tenir plus à sa renommée qu’au contenu de ses énoncés…    

Comble de désespoir, le jeune critique  entend l’auteur lui-même  dire : « Oh  les critiques écrivent les balivernes habituelles » et « de toutes façons, personne ne voit rien ».  

Dépité, notre critique  part se coucher, quand il tombe sur VEREKER, qui s’excuse de l’avoir quelque peu froissé et gentiment, lui propose de lui faire part des réserves qu’il émet  sur son texte.

Ch. 3. A la place de la révélation attendue, VEREKER installe un jeu ambivalent avec le critique :
La posture de l’auteur est d’affirmer que quelque chose d’évident dans son œuvre, son secret, est là,  présent, « à portée de main, mais que les critiques ne le voient pas » :

« Ils (les critiques)  passent toujours délicieusement à côté », et vous aussi, avec une assurance inimitable ».

Puis, VEREKER évoque la chose bien précise pour laquelle il écrit des livres : «  cette chose bien précise qui figure dans chaque page, chaque ligne, chaque lettre, la chose en question y est présente, aussi concrète, qu’un oiseau dans une cage, qu’un appât sur un hameçon, qu’un morceau de fromage sur une souricière.  Elle régit chaque ligne, elle sélectionne chaque mot, elle met le point sur chaque i, elle place chaque virgule ».

Cette chose lui demande le narrateur, mis en appétit, «  seriez-vous capable, plume en main, de l’exposer  clairement, vous-même, de l’exprimer, de l’énoncer, de la formuler ?

Imperturbable, celui-ci répond : « Si je pouvais, je serais l’un des vôtres ».  Cruel non ?

Le narrateur, pas vaincu,  ose : «  Cet extraordinaire dessein général, comme vous l’appelez, est alors une espèce de trésor enfoui ?

Et après avoir affirmé que c’était bien ça, VEREKER, désinvolte, part en conseillant au critique : « abandonnez, abandonnez » (la recherche).

Conseil inaudible de la part du critique  pour l’instant ; un tel conseil ne pouvant que bien évidemment  susciter chez lui…  le désir de poursuivre sa quête.
Ch. 4. Le moment où la métaphore du tapis apparait ; elle est proposée par le narrateur  

Le narrateur rentre chez lui et devient «  quasiment fou » à chercher dans tous les ouvrages de VEREKER cette chose puis, dans un mouvement de désidéalisation de l’auteur aimé, il s’aperçoit qu’il n’apprécie plus autant son idole »,   que « ses livres n’avaient plus le charme qu’ils avaient » ;  et cela venait, selon le critique, d’une « nouvelle perception » qu’il avait. Les livres deviennent même  importuns. Et lui vient à l’esprit l’idée que VEREKER s’était moqué de lui  et que «  le trésor enfoui n’était qu’une mauvais plaisanterie ».

Il raconte sa mésaventure et son désarroi à son ami CORVICK revenu de voyage, et lui propose alors de reprendre la main sur l’affaire ;   celui-ci, tout en exploitant les paroles de son ami, lui déclare qu’il n’est pas prêt. Mais qu’  à contrario,     «  il a l’impression qu’il y a dans l’œuvre de VEREKER plus qu’on ne le croyait au premier coup d’œil. Il y a de toute évidence quelque chose à comprendre au plus profond de l’art de l’écrivain ».  

Le narrateur reçoit ensuite une lettre de l’écrivain dans laquelle ce dernier l’assure se souvenir de leur rencontre et ajoute : «   J’ai lu un autre article de vous, il est très bien… etc…et surtout : « Je n’avais jamais mentionné l’existence de mon petit secret auparavant, et je ne parlerai jamais plus de ce mystère ! Je ne veux donner à personne, ce que vous, jeunes gens intelligents, vous appelez le tuyau ». Ne répétez pas ma révélation ; pensez que je suis fou, mais ne dites à personne pourquoi ».    

Le narrateur, tout penaud, va trouver VEREKER, lui disant qu’il en a déjà parlé à quelqu’un ; et que cette personne en a déjà parlé à une autre ; une femme de surcroit.  VEREKER  l’assure : « une femme ne trouvera jamais » !

Dans le fil de la discussion  entre eux, VEREKER conseille à nouveau au narrateur d’abandonner ; Et c’est juste avant la fin de la visite, que le narrateur propose une image : « Ce quelque chose avait à voir avec le plan original, comme un motif complexe dans un tapis persan.
VEREKER approuva « pleinement cette image lorsque je l’utilisai, et il en utilisa lui-même une autre : il s’agit du fil même sur lequel mes perles sont enfilées ». Et en même temps, il conclut, -comble  de la complexité, voire de la perversité de son attitude- qu’il n’a pas l’intention d’apporter aux critiques le moindre secours, « leur aveuglement était une chose trop parfaite pour qu’il y touchât ».

Scène de jouissance de la part de l’auteur qui mène en bateau un critique naïf ? Injonctions  contradictoires à faire, puis à arrêter le travail de recherche, on peut, si l’on veut à tout prix interpréter, s’en donner à cœur joie ….
Ce fut leur dernière rencontre.

 
Ch. 5 : Le rêve de Corvick
Mais, CORVIK et GWENDOLEN, eux, continuent d’être enthousiasmés ; «  ils relisent leur auteur depuis le tout début » ; Corvick se jette sur de fautes pistes, applaudit, puis les voyait s’éteindre par le souffle d’une page tournée. Mais il ne veut pas rencontrer VEREKER».

A quoi rêve un critique ? : « Quand j’aurais fini, j’irai frapper à sa porte, je veux l’entendre  dire lui-même, vous avez raison mon garçon, vous avez deviné cette fois ; il me déclarera vainqueur et me couronnera des lauriers de la critique ».

Bref,  le rêve pour CORVICK   est à portée de main et avec lui le triomphe et la gloire ; la passion l’égare dans l’anticipation de la scène prochaine qui le sacrera roi.

Ne pas manquer de noter le déplacement de l’intérêt de CORVICK de l’auteur vers… lui-même.

Au même moment, le narrateur, lui, se détache de son idole, s’isole et déclare « qu’il a perdu les livres et l’homme. Je m’étais attaché à l’homme encore plus que je ne m’étais attaché aux livres ».

Ch. 6 : Coup de théâtre

CORVICK doit subitement partir en Inde, comme envoyé spécial  d’un grand  journal de province, dont son beau -frère est directeur, «  le métier devient à la mode », note le narrateur.  Avant de partir, CORVICK précise au narrateur qu’il n’est plus fiancé à GWENDOLEN.

Un jour, cette dernière adresse au narrateur un télégramme lui demandant de venir la voir de toute urgence : Il y court et elle l’accueille avec ces mots : « Il a trouvé, il a trouvé ». CORVICK avait de fait télégraphié de Bombay : «  EUREKA ? Grandiose » ! C’était tout.

CORVICK, suite au bienfait du dépaysement,  aurait donc trouvé le dessein général de l’œuvre.   Lire page 47 : «  La chose a bondi sur lui comme une tigresse hardi dans la jungle : le motif dans le tapis est apparu ».

Gwen attend la révélation grandiose par lettre, alors que le narrateur est plus sceptique : «  s’il a trouvé quelque chose qui ne peut se mettre dans une lettre, alors, il n’a pas trouvé ce que nous cherchons » !  C’est peut être une grandiose plaisanterie ».

Ch. 7 : Les conditions de la révélation sont retardées par une étrange exigence de CORVICK.
Le narrateur et GWENDOLEN demandent à CORVICK d’écrire ladite découverte. Lequel déclare que sa découverte est prodigieuse mais « qu’on aurait aucun détail tant qu’il ne l’aurait pas soumis son idée à l’autorité suprême » ( i.e. Verecker) ;   Pire, COREVICK écrit à GWENDOLEN   qu’ «  il lui dirait, après qu’ils se seraient mariés, exactement ce qu’elle voulait savoir ». « Seulement quand je serais sa femme pas avant », précise-elle. « Ce secret serait une des plus belles fleurs de la littérature ».

La transmission du secret est donc soumise à condition. Et pas n’importe laquelle, puisque le mariage lui-même est convoqué ! L’imagination s’emballe, la lettre de COREVICK laissant entrevoir  que  « c’était grandiose et pourtant si simple, simple, et pourtant si grandiose ».

Lors de cette scène, on apprend que GWENDOLEN était bien fiancée à CORVICK,  bien que celui-ci ait démenti l’information avant son départ pour l’Inde. Le narrateur se demande même si elle n’a « bricolé » ses fiançailles pour arriver à ses fins.

 Ch. 8 : Alors que tous les espoirs sont permis, décès du détenteur présumé du secret
Le narrateur lui aussi doit partir en Allemagne, voir son frère malade ; il quitte l’Angleterre pour 3 mois juste quand COREVICK revient. Et voilà comment le destin traite l’avidité de l’homme ! écrit James.

Le narrateur reçoit une lettre de CORVICK qui  est en train d’écrire  un article grandiose dans lequel il va énoncer « la vérité que personne n’avait imaginé »  et en gros,  prie son ami « de se tenir tranquille jusqu’à la parution de son propre texte ».

La mère de GWENDOLEN meurt ;  il n’y a donc plus d’obstacle au mariage. La condition restrictive  imposée par CORVICK étant levée,  le secret devient transmissible.   

D’autant que CORVICK rentre à Londres  pour les obsèques de la mère de sa fiancée, et se marie discrètement ; il emmène sa femme faire un tour en voiture à cheval dans le Devonshire ;  il fait une chute sur la tête et est tué sur le coup ; mais GWENDOLEN est indemne.

Sans cesse, le même jeu : au moment où l’énigme parait enfin possible à résoudre, un événement  vient  en empêcher la réalisation. « Comme  si quelque chose ne devait pas arriver. Ou qui ne pouvait arriver, ou peut-être n’existait  pas ? » .

Le narrateur souffre du décès de son ami, mais dans une lettre à la veuve, lui demande quand même si  son mari avait pu terminer l’article grandiose. Au cas où….

Réponse de la veuve : « Il  a écrit quelques lignes navrantes  qui ne lèvent pas le voile sur l’idole ».  Et à la question de savoir si elle avait pu au moins en entendre dire quelque chose, elle réplique : «  J’ai tout entendu, mais j’ai l’intention de tout garder pour moi ».

Ch. 9 : Le narrateur est prêt à tout
Le narrateur rentre en Angleterre ; voit la jeune femme pour laquelle il éprouve de la compassion et « se demande si la possession d’un indice pourrait être perçu par elle  comme une compensation de sa peine ».  Quelque chose comme,  moi je connais le secret, certes j’ai perdu mon mari, mais je sais, donc je souffre moins. Le narrateur  tente d’en savoir plus, mais la réserve de GWENDOLEN est totale. «  Bien sûr, cela augmente le prix du secret de VEREKER ».

Il reste une hypothèse au narrateur : puisque la transmission du secret est impérativement  conditionnée par des liens intimes,  qu’arriverait-il si une telle relation se reproduisait ?  « Le motif dans le tapis n’était-il susceptible d’être retrouvé que par des amants unis à jamais ? ».

Il lui vient  même un instant, l’idée d’épouser Gwendolen.

Un soir, n’y tenant plus, il lui demande :

-Dites-moi enfin de quoi il s’agit
-Jamais
-Alors, il n’y a rien
-C’est toute ma vie,  vous  l’avez insulté
-Vous voulez dire VEREKER ?
-Je veux dire le Mort.

Six mois passent ; GWENDOLEN publie un roman : « Soumission » ; le narrateur envoie une critique au journal Middle, pour s’apercevoir ensuite qu’il a été doublé par un autre critique : Drayton DREAM.

Ch. 10 : L’étau se resserre.

Quelque temps après, l’écrivain VEREKER sort un nouvel ouvrage : « Le droit de passage », annoncé « par  les inepties habituelles ».

Le narrateur l’apporte à GWENDOLEN ; elle l’a déjà : Drayton DREAM le lui a apporté ! Et c’est lui qui va en faire la critique !

Pendant qu’ils parlent, Dayton DREAM, lui-même apparait avec une information nouvelle : VERECKER est malade de la malaria à Rome. C’est grave.
Le narrateur est surpris  « par le détachement fondamental que l’inquiétude apparente de GWENDOLEN ne parvenait pas à dissimuler ». Il pense qu’elle n’a plus besoin que VEREKER soit vivant, elle sait.  Mais lui se sent très angoissé à l’idée de perdre Verecker. Et lorsque DRAYTON lui demande ce qu’il pense de VEREKER, il répond : «  je le déteste et ne peux  tout simplement pas le lire ».

VEREKER  meurt ; le narrateur pense à aller voir sa femme. Mais elle meurt aussi.  Le narrateur  n’a plus qu’a constaté :  « j’étais emprisonné dans mon obsession pour toujours ».

Bien sûr, GWENLOEN épouse Drayton   et forme avec lui un couple parfait, « ils étaient tous les deux si terriblement intellectuels » ; il publie des tonnes d’articles, mais jamais  sur VEREKER .Et revendique une spécialité : « dire des vérités que les autres esquivaient ! ».

GWENOLEN publie un troisième roman dont le narrateur dit qu’il était d’une qualité inférieure aux précédents (il faut bien se venger).

CH 11 Il n’y a plus rien à voir

Le narrateur n’a plus que DRAYTON comme ressource. «  Je l’assaillais »   ; il suppose qu’il sait, en tous cas, il se met dans la posture de le croire. Et trouve des confirmations : « il me regarde bizarrement »,  ou des interprétations : « il n’est pas aussi fort que CORVICK »,   ou « cela ne lui plait pas ».

Le couple GWENDOLEN-DRAYTON a deux enfants ; GWENDOLEN meurt lors de la seconde naissance.
Malgré l’envie, le narrateur, par convenance, ne se précipite pas chez le veuf.

Un an, après, le narrateur rencontre DRAYTON dans un club et ose :

-          « Votre femme a eu de CORVICK une information qu’il devait obtenir directement de VEREKER  ?

-          «  l’information ?

-          « Le secret, cher ami, Le dessin général de ses livres : le fil sur lequel les perles étaient enfilées, le trésor enfoui « le MOTIF DANS LE TAPIS »….

-          Il y avait un dessein général dans les livres de Verecker ?
lire p. 76-77.

-          Réponse de DREAM : « je ne sais pas de quoi vous parlez ».

 

Le narrateur voit la pièce qui tourne, « c’est l’absurde vérité. DRAYTON  ne mentait pas ».

Le narrateur, abasourdi, déçu,  constate l’illusion qu’il s’est  forgé…. Mais il en vient à penser que  GWENDOLEN n’avait  pas jugé  (son second époux) digne d’être éclairé », ce qui lui sert de défense.

-          C’est la première fois que j’entends parler de ce à quoi vous faites allusion ?dit DRAYTON.

-          Mais c’était toute sa vie… DRAYTON pâlit

-          Drayton : « vous vous trompez, elle ne possédait aucun savoir  à propos de Verecker.

 

Le  narrateur confie alors à Drayton tout le récit, et conclut :   

« Je dois dire qu’aujourd’hui, comme victimes d’un désir non assouvi, il n’y a pas de grande différence entre nous. L’état du pauvre homme est presque ma consolation ; il y a vraiment des moments où j’ai l’impression que c’est même ma revanche.

Fin du récit.
On n’en sait pas plus qu’au départ sur le secret de l’œuvre de VEREKER.

4. Ce que j’ai aimé dans cette nouvelle :

-          L’humour toujours présent

-           L’acidité de la critique sociale sur la fonction de critique  littéraire et  sur les milieux littéraires du moment.

-          L’interrogation  posée par James sur l’acte de lire, et  l’affirmation de la primauté du texte sur l’interprétation du caractère de l’auteur.  

-          Le jeu subtil entre le caché /révélé.

-          L’art de la construction.

-          La place et la fonction de  l’imaginaire dans la lecture.

Jetons un œil sur ce que dit JAMES à propos de la préparation de  cette nouvelle dans ses carnets (Edition d’Annick DUPERRAY. FOLIO Classique. 2016).

5. Quelques précisions de H. JAMES.

-      Il dit vouloir faire une fable symbolique.

-          Il a trouvé ses personnages « dans la vie de tous les jours »

-          Ce sera «  une protestation railleuse contre l’engourdissement de la sensibilité anglo- américaine  et notre préférence à l’égard de tout ce qui se rapproche  de l’analyse ».

-          Enfin, il précise être tenu par  une contrainte de  11 000 mots, de la part de la revue « Cosmopolis » dans laquelle la nouvelle devait paraitre.

 

6. On peut lire aussi :

-          Les carnets (récents) chez Folio  une nouvelle édition en français 2016

-           La bête dans la jungle (1903) (nouvelle)

-          Les ambassadeurs (1903)  (roman) dans la belle traduction de Jean PAVENS.

-          Un portrait de femme (1881) : une américaine préfère à un riche américain  un homme que lui a présenté une amie ; mais il se trouve que cette bonne copine  est  la maitresse de cet homme  dont elle a eu  un enfant …  on a rarement décrit aussi bien la duplicité.

 

7. La  lecture de Jacques LEENHARDT  (à la suite de la nouvelle)  

 Directeur d'Études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris), Jacques LEENHARDT   dirige l'équipe de recherche EFISAL, et  travaille sur le thème : fonction   imaginaires et sociales des arts et des littératures.  Son analyse  figure dans l’édition Babel du motif dans le tapis.

En quelques mots :    

-          Il fait de ce texte un commentaire sur l’acte de lecture  et sur la fonction sociale du critique au 19ème.  

-          Lorsqu’il évoque le pourquoi de l’échec du narrateur dans sa recherche,  il évoque la forme   policière  de la nouvelle.  Le narrateur s’est comporté « comme s’il y un cryptage au départ  de la part de l’auteur et  donc une fonction de décryptage dévolu au critique »,  qui devient une sorte de savant qui saurait décrypter.  Le lecteur,  écrit LEENHARDT, serait revêtu « d’un uniforme du quai des Orfèvres  et l’auteur serait un dissimulateur pervers ».  

-          Il cite le texte de Poe sur « La lettre volée »,  en parlant de la méthode policière du critique : dans Poe, la cachette de la lettre sera trouvée par Dupin et non par le préfet de police ;  « parce que celui-ci était enfermé dans la routine de sa recherche et que Dupin au contraire a posé les termes de l’énigme dans une logique qui était celle de celui qui a construit l’énigme ». De même, VEREKER dit au jeune critique que ce qu’il cherche est écrit en toutes lettres. C’est à la fois évident et invisible.

-           Si le critique ne trouve pas, c’est soit qu’il ne sait pas chercher et qu’il a une mauvaise méthode, ou qu’il a une représentation erronée de la littérature.

-          D’où la question : Y- a-t-il une méthode pour trouver ? ou y- a-t-il un secret à trouver ?  une méthode qui détermine la nature du résultat obtenu ?

-          Et un élément de réponse : « Est-ce que le secret ne résiderait pas dans la lecture elle-même, dans l’acte de lire et dans le dessaisissement de soi qu’il provoque ? y a-t-il autre chose à chercher dans la lecture que l’ouverture pratiquée dans l’esprit du lecteur par la confrontation avec l’univers fictionnel du texte. Le lecteur se prend dans la dimension imaginaire du récit et trouve ce qu’il allait chercher sans bien le savoir ».

-          En gros, le lecteur  ne trouve pas quelque chose, mais il se trouve lui-même. « Par un détour,  la fiction, dont l’objet ultime n’est que le sujet lecteur lui-même ».  Pour LEENHARDT,  Le voyage en Inde de Corvick est une métaphore, ce n’est pas le voyage qui compte : «  il exprime une attitude convenable  de CORVICK à l’égard de la littérature. Votre méthod dépend de votre idée de la littérature et vous n’êtes pas prêt à vivre l’expérience à laquelle vous convie la littérature semble dire l’écrivain au critique ».

-          Le texte,  « c’est la mise en récit de la quête du savoir ».

-          Leenhardt évoque aussi la dimension érotique de la lecture : Pourquoi la transmission est-elle liée au mariage ? « L’intimité ne peut que favoriser leur accès à la vérité ».  Et comme le second mariage ne produit pas cette transmission, il pose l’hypothèse d’une différenciation par James entre relations conjugales et relations érotiques.

Enfin, il souligne également l’existence d’ « un savoir qui ne relève pas de la raison, mais de l’affectivité. Or, on sait maintenant que tout savoir s’origine d’une perception. Je sens avant de penser. Tout savoir se construit à partir d’un gout, d’une émotion ».

Si CORVICK a compris le texte, et si sa vie en a été transformée, « c’est qu’il est parti de l’effet que lui a fait le texte. A partir de là, seulement, on peut construire un discours plus savant.

Sur la fonction sociale de critique littéraire

-           Pour Leenhardt    «  la mondanité au temps de James est un facteur de légitimation ».
 «  L’apparition d’un nouvel acteur, le critique, a joué un rôle social important dans la fabrication du goût ; le critique devient un personnage de roman ; il a des compétences que n’ont pas tout le monde ».

-          Le critique « prend en charge la fonction lectrice. Il est inséparable du monde littéraire ».  « Le critique va communiquer avec le bon peuple ; il est divinisé. Il exerce la fonction de prêtre pour élever l’auteur ».

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