Travail impressionnant, extrêmement bien documenté et très riche dans ses analyses.
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1. Peut-être avez-vous déjà fait cette expérience d’apprendre par un journal, une note, un livre ou la
radio, la parution du nouveau livre d’un auteur que vous aimez tout particulièrement
et de traverser la ville quasiment dans l’instant pour vous le procurer, prêt à
abandonner projet, RV, travail en cours, dîner , jusqu’à mentir sur votre emploi du temps du moment , bref…
Qu’est ce qui nous fait courir si vite dans ce cas –là ?
Qu’espère-t-on trouver ?
Ou sous une autre forme, qu’est- ce qu’on lit quand on lit ?
Qu’espère-t-on trouver ?
Ou sous une autre forme, qu’est- ce qu’on lit quand on lit ?
Une question chère à Henri James, que je vais présenter rapidement
(ou ne pas présenter, si le groupe ne le souhaite pas ; ne citer que les
évènements majeurs).
Henry James est né en avril 1943 à New York ; dans une
famille très aisée, héritière d’une fortune familiale, cultivée ; presque tout le monde écrit :
le père, ses frères - surtout William,
psychologue, médecin, rendu célèbre par ses découvertes en psychologie- sa sœur Alice.
On n’a pas trace d’écrits de sa mère.
Nombreux voyages avec ses parents en Europe pendant sa jeunesse. Son père,
invalide d’une jambe suite à un accident, traverse plusieurs épisodes
d’effondrement psychologique dont l’un s’accompagne de manifestations
hallucinatoires. Sa sœur Alice, traversera plusieurs graves dépressions.
Il étudie le droit à Harvard,
puis l’abandonne. Fait ensuite des études d’art à New York. Il parle plusieurs langues.
Il écrit sa première nouvelle à 22 ans, « A Tragedy of
error », en 1865.
A partir de 1869, il voyage
seul ; en 1970, décès de sa cousine
Minny qui lui est très chère et dont il dit dans un écrit : « son image règnera dans ma pensée ».
A partir de 1875, il vit en Europe, d’abord à Paris, où il est, pendant quelques
mois, le correspondant du New-York Times ; il y fait des chroniques littéraires
qui ne plairont pas (elles sont estimées trop littéraires) ; la
même année, il part s’installer à Londres
et vivra en Angleterre tout en continuant de voyager.
A partir de là, s’ouvre une période intense de production jusqu’à
la fin de sa vie : 20 romans, une centaine de nouvelles, des pièces de
théâtre, des articles, des textes de réflexion critique, des carnets, qu’il
tient régulièrement et qui sont une précieuse source d’informations.
En 1882 : perte de son père puis
de sa mère.
En 1909, maladie,
dépression. Solitude.
A la fin de sa vie, il devient citoyen britannique en 1915 (pour
manifester son mécontentement vis-à-vis des USA) et meurt à Chelsea en février 1916.
Très discret sur sa vie privée,
il parle peu de lui, ce qui a donné lieu à 1 000 interprétations de son
silence et à la production d’innombrables « portraits », avec
force qualificatifs à connotation psychologique, psychiatrique ou
psychanalytique.
Note :
Je n’ai pas suivi cette ligne pour la présentation d’aujourd’hui : en
raison de l’abondance des productions littéraires d’orientation psychanalytique
(parfois heureuses, parfois moins) sur l’œuvre de James, et du fait que dans le
texte de la nouvelle, l’auteur dont il
est question, écrit : « ne vous occupez pas de l’homme, mais du texte ». En gros, lisez d’abord.
Après sa mort, en 1934, sont
réunis sous le titre « Manuel pour
un écrivain » des textes qui
figureront en préface à l’édition de ses œuvres, dans l’édition de
New-York.
2.
Venons-en à la nouvelle d’aujourd’hui : Le motif dans le tapis. 1896.
Titre anglais : «The figure in
the carpet », dont la traduction a varié : la tâche, l’image, la figure,
le motif ; ce dernier terme semblant faire accord actuellement.
Dans une vieille édition chez
moi, j’ai trouvé une phrase, en annotation au crayon, de mon écriture, mais
sans indication de son auteur (ce n’est
pas moi) : je ne résiste pas au plaisir de la partager avec vous : « James le spécialiste de la figure
dans le tapis ; vous avez déjà essayé de raconter un tapis ? »
Note :
A partir de là, tenter de souligner que l’intérêt du texte n’est pas dans
l’apparence policière du récit, avec
découverte de l’énigme à la fin ; la pertinence du texte tient à
l’articulation innovante de faits banals (un voyage obligé, un dîner, une obligation
mondaine, etc.) qui, tout en faisant l’économie d’une description détaillée des
personnages, font entendre ce qui se joue dans cette histoire. Une autre façon d’écrire.
De quoi s’agit-il ? Pour ceux qui aiment le genre succinct, un bref résumé :
Un jeune critique qui apprécie énormément
un écrivain célèbre doit faire un papier sur lui dans une modeste revue
littéraire. L’écrivain en question lui affirme que se cacherait dans ses œuvres
« un secret »… que le
critique se désespère de ne pouvoir découvrir ; Ce secret et les nombreux avatars
de la tentative de sa découverte constituent la trame de la nouvelle.
On pressent d’emblée qu’il n’y
aurait pas de « découverte » ;
pour la raison, au demeurant pertinente, que tous ceux qui sauraient quelque
chose de ce secret meurent les uns après les autres ; voir pour d’autres
raisons, non explicites.
C’est tout. C’est peu ; circulez,
y a rien à voir, dira le lecteur impatient.
Mais, puisque il n’y a pas de secret à révéler, si l’on veut bien
s’approcher du texte, comme le recommande l’écrivain lui-même, on découvre l’histoire d’un secret, magnifiquement
racontée en 11 courts chapitres et 70 pages, dans un enchevêtrement d’évènements
qui, pour banals qu’ils puissent paraitre, révèlent (peut-être) la subtilité du
texte.
3. Présentation de
la trame du texte
Point de départ : ça
commence par une étrange mission
Le narrateur, un homme jeune,
critique littéraire de son état, se voit confié par son ami Georges CORVICK, un
service, ou plutôt une mission :
CORVICK est obligé de partir à Paris, où l’appelle une certaine GWENDOLEN, dont
il semble amoureux. Il demande à son ami d’écrire pour une petite revue, « The Middle »,
un article sur le nouvel ouvrage d’un auteur connu, Hugh VEREKER, qu’il
apprécie beaucoup. Le narrateur est d’autant plus content qu’il doit rencontrer
ce même VEREKER prochainement dans une
soirée littéraire mondaine.
Précisons
que :
-
la GWENDOLEN
en question n’est pas « très belle, mais terriblement intéressante » et qu’elle a elle-même publié un roman «
En mon fort intérieur » (sic),
-
sa mère s’oppose à son mariage avec CORVICK,
attendant sans doute une alliance plus remarquable.
Les termes de la mission sont surprenants : Corvick dit au
narrateur : lire page 9 / 10 :
à partir de : « Au nom du ciel jusqu’à « ce que je veux que tu dises,
toi ». Voici le dialogue :
-
« Au
nom du ciel, essaie de le percer à jour ! qu’il ne souffre pas de notre
arrangement. Vois-tu, parle de lui, si tu le peux, comme j’en aurais parlé,
moi ».
Je m’étonnai un
instant.
-
« Tu
veux dire que je dois écrire qu’il est de beaucoup le meilleur de tous… ce
genre de choses » ?
CORVICK grogna presque.
-
« Oh
tu sais, je ne les oppose pas ainsi les unes aux autres, c’est l’enfance de
l’art….. mais il me donne un plaisir si
rare ; j’ai l’impression de
….. Il réfléchit un peu… de je ne sais quoi. »
De nouveau je m’étonnais :
-
« L’impression de quoi, je te prie » ?
-
Cher ami, c’est
précisément ce que je veux que tu dises,
toi ».
Mission/délégation quasiment impossible à réaliser puisque il s’agit de traduire une impression qui donne un plaisir rare, certes, mais sur la nature de laquelle le silence est total.
Bref, le narrateur fait son
article, qui est apprécié et parait dans
le journal en question. Mais CORVICK, lui,
ne l’apprécie pas, « n’y retrouvant
pas du tout l’impression que VEREKER lui donnait ».
En gros, selon lui, son ami s’est planté.
En gros, selon lui, son ami s’est planté.
Ch. 2. Ça continue par la rencontre entre le narrateur et le célèbre
écrivain dans une soirée mondaine. Le narrateur se trouve enfin aux côtés du grand homme.
Avant même qu’il n’arrive près de lui, il se fait doubler au dernier moment, par
une dame, qui s’empare du journal et saute littéralement sur l’écrivain VERECKER
en disant :
-
« Vous devez absolument le lire, cet
homme vous a réellement percé à jour, il a trouvé ce que moi je ressens toujours, voyez-vous ». Mais elle rajoutait qu’il lui aurait été (à elle)
impossible
de l’exprimer ».
Certes, elle ne sait pas exprimer ce qu’elle ressent, mais
le critique, affirme-t-elle, a su le traduire,
ce qui vaut au narrateur/critique toute
l’admiration de la dame passionnée.
Admiration qui n’aura qu’un
temps : dans cette même soirée, le narrateur observe le changement
d’attitude de la dame lorsque elle apprend que lui, modeste critique, en est l’auteur : elle manifeste alors par son attitude, que « si
l’auteur n’était que moi, la chose ne semblait plus tout aussi remarquable ».
En une ligne sont descendus en flèche et le snobisme possible du lecteur et le rapport du lecteur au critique. Tout est dit en quelques mots,
sans avoir à « expliquer » que le
poids du critique pourrait tenir plus à
sa renommée qu’au contenu de ses énoncés…
Comble de désespoir, le jeune
critique entend l’auteur lui-même dire : « Oh les critiques écrivent les
balivernes habituelles » et « de toutes façons, personne ne voit
rien ».
Dépité, notre critique part se coucher, quand il tombe sur VEREKER,
qui s’excuse de l’avoir quelque peu froissé et gentiment, lui propose de lui
faire part des réserves qu’il émet sur
son texte.
Ch. 3. A la place de la révélation attendue, VEREKER installe un jeu ambivalent
avec le critique :
La posture de l’auteur est d’affirmer que quelque chose d’évident dans son œuvre, son secret, est là, présent, « à portée de main, mais que les critiques ne le voient pas » :
La posture de l’auteur est d’affirmer que quelque chose d’évident dans son œuvre, son secret, est là, présent, « à portée de main, mais que les critiques ne le voient pas » :
« Ils (les critiques) passent
toujours délicieusement à
côté », et vous aussi, avec une assurance
inimitable ».
Puis, VEREKER évoque la chose
bien précise pour laquelle il écrit des livres : « cette chose bien précise qui figure
dans chaque page, chaque ligne, chaque lettre, la chose en question y est présente, aussi concrète, qu’un oiseau
dans une cage, qu’un appât sur un hameçon, qu’un morceau de fromage sur une souricière. Elle
régit chaque ligne, elle sélectionne chaque mot, elle met le point sur chaque
i, elle place chaque virgule ».
Cette chose lui demande le
narrateur, mis en appétit, «
seriez-vous capable, plume en main, de l’exposer
clairement, vous-même, de
l’exprimer, de l’énoncer, de la formuler ?
Imperturbable, celui-ci répond : « Si je pouvais, je
serais l’un des vôtres ». Cruel
non ?
Le narrateur, pas vaincu, ose : « Cet extraordinaire dessein général, comme vous l’appelez, est alors une espèce de trésor enfoui ?
Et après avoir affirmé que
c’était bien ça, VEREKER, désinvolte, part en conseillant au critique : « abandonnez,
abandonnez » (la recherche).
Conseil inaudible de la part du critique pour l’instant ; un tel conseil ne
pouvant que bien évidemment susciter chez
lui… le désir de poursuivre sa quête.
Ch. 4. Le moment où la métaphore du tapis apparait ; elle est
proposée par le narrateur
Le narrateur rentre chez lui et
devient « quasiment fou »
à chercher dans tous les ouvrages de VEREKER cette chose… puis, dans un
mouvement de désidéalisation de l’auteur aimé, il s’aperçoit qu’il n’apprécie plus autant son idole »,
que
« ses livres n’avaient plus le
charme qu’ils avaient » ; et cela venait, selon le critique, d’une
« nouvelle perception »
qu’il avait. Les livres deviennent même
importuns. Et lui vient à l’esprit l’idée que VEREKER s’était moqué de
lui et que
« le trésor enfoui n’était qu’une mauvais plaisanterie ».
Il raconte sa mésaventure et son
désarroi à son ami CORVICK revenu de voyage, et lui propose alors de reprendre la
main sur l’affaire ; celui-ci, tout en
exploitant les paroles de son ami, lui déclare qu’il n’est pas prêt. Mais
qu’ à contrario, « il a l’impression qu’il y a dans l’œuvre de
VEREKER plus qu’on ne le croyait au premier coup d’œil. Il y a de toute évidence quelque chose à comprendre au plus profond
de l’art de l’écrivain ».
Le narrateur reçoit ensuite une lettre de l’écrivain dans laquelle
ce dernier l’assure se souvenir de leur rencontre et ajoute : « J’ai lu
un autre article de vous, il est très bien… etc…et surtout :
« Je n’avais jamais mentionné l’existence de mon petit secret auparavant,
et je ne parlerai jamais plus de ce mystère ! Je ne veux donner à
personne, ce que vous, jeunes gens intelligents, vous appelez le tuyau ».
Ne répétez pas ma révélation ; pensez que je suis fou, mais ne dites à
personne pourquoi ».
Le narrateur, tout penaud, va
trouver VEREKER, lui disant qu’il en a déjà parlé à quelqu’un ; et que
cette personne en a déjà parlé à une autre ; une femme de surcroit. VEREKER l’assure :
« une femme ne trouvera jamais » !
Dans le fil de la discussion entre eux, VEREKER conseille à nouveau au
narrateur d’abandonner ; Et c’est juste avant la fin de la visite, que le narrateur propose une image :
« Ce quelque chose avait à
voir avec le plan original, comme un
motif complexe dans un tapis persan.
VEREKER approuva « pleinement cette image lorsque je l’utilisai, et il en utilisa lui-même une autre : il s’agit du fil même sur lequel mes perles sont enfilées ». Et en même temps, il conclut, -comble de la complexité, voire de la perversité de son attitude- qu’il n’a pas l’intention d’apporter aux critiques le moindre secours, « leur aveuglement était une chose trop parfaite pour qu’il y touchât ».
VEREKER approuva « pleinement cette image lorsque je l’utilisai, et il en utilisa lui-même une autre : il s’agit du fil même sur lequel mes perles sont enfilées ». Et en même temps, il conclut, -comble de la complexité, voire de la perversité de son attitude- qu’il n’a pas l’intention d’apporter aux critiques le moindre secours, « leur aveuglement était une chose trop parfaite pour qu’il y touchât ».
Scène de jouissance de la part de
l’auteur qui mène en bateau un critique naïf ? Injonctions contradictoires à faire, puis à arrêter le
travail de recherche, on peut, si l’on veut à tout prix interpréter, s’en donner
à cœur joie ….
Ce fut leur dernière rencontre.
Ch. 5 : Le rêve
de Corvick
Mais, CORVIK et GWENDOLEN, eux,
continuent d’être enthousiasmés ;
« ils relisent leur auteur depuis le tout début » ; Corvick se
jette sur de fautes pistes, applaudit, puis les voyait s’éteindre par le souffle
d’une page tournée. Mais il ne veut pas rencontrer VEREKER».
A quoi rêve un critique ? : « Quand j’aurais fini, j’irai frapper à
sa porte, je veux l’entendre dire lui-même, vous avez raison mon garçon,
vous avez deviné cette fois ; il me
déclarera vainqueur et me couronnera des lauriers de la critique ».
Bref, le rêve pour CORVICK est à
portée de main et avec lui le triomphe et la gloire ; la passion l’égare
dans l’anticipation de la scène prochaine qui le sacrera roi.
Ne pas manquer de noter le
déplacement de l’intérêt de CORVICK de l’auteur vers… lui-même.
Au même moment, le narrateur,
lui, se détache de son idole, s’isole et déclare « qu’il a perdu les livres et l’homme. Je m’étais attaché à l’homme encore plus que je ne m’étais
attaché aux livres ».
Ch. 6 : Coup de
théâtre
CORVICK doit subitement partir en Inde, comme envoyé spécial
d’un grand journal de province, dont son
beau -frère est directeur, « le
métier devient à la mode », note le narrateur. Avant de partir, CORVICK précise au narrateur
qu’il n’est plus fiancé à GWENDOLEN.
Un jour, cette dernière adresse au
narrateur un télégramme lui demandant de venir la voir de toute urgence : Il
y court et elle l’accueille avec ces mots : « Il a
trouvé, il a trouvé ». CORVICK avait de fait télégraphié de Bombay :
« EUREKA ? Grandiose » ! C’était
tout.
CORVICK, suite au bienfait du
dépaysement, aurait donc trouvé le
dessein général de l’œuvre. Lire page 47 : « La
chose a bondi sur lui comme une tigresse hardi dans la jungle : le motif
dans le tapis est apparu ».
Gwen attend la révélation grandiose
par lettre, alors que le narrateur est plus sceptique : « s’il a trouvé quelque chose qui ne peut se
mettre dans une lettre, alors, il n’a pas trouvé ce que nous
cherchons » ! C’est peut être une
grandiose plaisanterie ».
Ch. 7 : Les conditions de la révélation sont
retardées par une étrange exigence de CORVICK.
Le narrateur et GWENDOLEN demandent
à CORVICK d’écrire ladite découverte. Lequel déclare que sa découverte est
prodigieuse mais « qu’on aurait
aucun détail tant qu’il ne l’aurait pas soumis son idée à l’autorité suprême »
( i.e. Verecker) ; Pire,
COREVICK écrit à GWENDOLEN qu’ « il lui dirait, après qu’ils se seraient mariés, exactement ce qu’elle voulait savoir ».
« Seulement quand je serais sa femme
pas avant », précise-elle. « Ce secret serait une des plus belles fleurs
de la littérature ».
La transmission du secret est
donc soumise à condition. Et pas n’importe laquelle, puisque
le mariage lui-même est convoqué ! L’imagination s’emballe, la lettre de
COREVICK laissant entrevoir que « c’était grandiose et pourtant si simple,
simple, et pourtant si grandiose ».
Lors de cette scène, on apprend
que GWENDOLEN était bien fiancée à CORVICK, bien que celui-ci ait démenti l’information
avant son départ pour l’Inde. Le narrateur se demande même si elle n’a « bricolé » ses fiançailles
pour arriver à ses fins.
Le narrateur reçoit une lettre de
CORVICK qui est en train d’écrire un article grandiose dans lequel il va énoncer
« la vérité que personne n’avait
imaginé » et en gros, prie son ami « de se tenir tranquille jusqu’à la parution de son propre texte ».
La mère de GWENDOLEN meurt ;
il n’y a donc plus d’obstacle au
mariage. La condition restrictive imposée par CORVICK étant levée, le secret devient transmissible.
D’autant que CORVICK rentre à
Londres pour les obsèques de la mère de sa fiancée, et se marie
discrètement ; il emmène sa femme faire un tour en voiture à cheval dans
le Devonshire ; il fait une chute
sur la tête et est tué sur le coup ;
mais GWENDOLEN est indemne.
Sans cesse, le même jeu : au
moment où l’énigme parait enfin possible à résoudre, un événement vient
en empêcher la réalisation. « Comme si quelque chose ne devait pas arriver. Ou
qui ne pouvait arriver, ou peut-être n’existait
pas ? » .
Le narrateur souffre du décès de son ami, mais dans une
lettre à la veuve, lui demande quand même si
son mari avait pu terminer l’article grandiose. Au cas où….
Réponse de la veuve : « Il a écrit quelques lignes
navrantes qui ne lèvent pas le voile sur l’idole ». Et à la question de savoir si elle avait pu
au moins en entendre dire quelque chose, elle réplique : « J’ai tout entendu, mais
j’ai l’intention de tout garder pour moi ».
Ch. 9 : Le narrateur
est prêt à tout
Le narrateur rentre en Angleterre ; voit la jeune femme
pour laquelle il éprouve de la compassion et « se demande si la possession d’un indice pourrait être perçu par
elle comme une compensation de sa peine ». Quelque chose comme, moi je connais le secret, certes j’ai perdu
mon mari, mais je sais, donc je
souffre moins. Le narrateur tente d’en
savoir plus, mais la réserve de GWENDOLEN est totale. « Bien
sûr, cela augmente le prix du secret de VEREKER ».
Il reste une hypothèse au
narrateur : puisque la transmission du secret est impérativement conditionnée par des liens intimes, qu’arriverait-il si une telle relation se
reproduisait ? « Le motif
dans le tapis n’était-il susceptible d’être retrouvé que par des amants unis à jamais ? ».
Il lui vient même un
instant, l’idée d’épouser Gwendolen.
Un soir, n’y tenant plus, il lui demande :
-Dites-moi enfin de quoi il s’agit
-Jamais
-Alors, il n’y a rien
-C’est toute ma vie, vous l’avez insulté
-Vous voulez dire VEREKER ?
-Je veux dire le Mort.
-Jamais
-Alors, il n’y a rien
-C’est toute ma vie, vous l’avez insulté
-Vous voulez dire VEREKER ?
-Je veux dire le Mort.
Six mois passent ; GWENDOLEN publie un roman :
« Soumission » ; le narrateur envoie une critique au journal Middle,
pour s’apercevoir ensuite qu’il a été doublé par un autre critique :
Drayton DREAM.
Ch. 10 : L’étau se
resserre.
Quelque temps après, l’écrivain VEREKER sort un nouvel
ouvrage : « Le droit de
passage », annoncé « par les
inepties habituelles ».
Le narrateur l’apporte à GWENDOLEN ; elle l’a déjà : Drayton DREAM le lui a apporté ! Et c’est lui qui va en faire la critique !
Le narrateur l’apporte à GWENDOLEN ; elle l’a déjà : Drayton DREAM le lui a apporté ! Et c’est lui qui va en faire la critique !
Pendant qu’ils parlent, Dayton DREAM,
lui-même apparait avec une information nouvelle : VERECKER est malade de la malaria à Rome. C’est grave.
Le narrateur est surpris « par
le détachement fondamental que l’inquiétude apparente de GWENDOLEN ne parvenait pas à dissimuler ». Il
pense qu’elle n’a plus besoin que VEREKER soit vivant, elle sait. Mais lui se sent
très angoissé à l’idée de perdre Verecker. Et lorsque DRAYTON lui demande ce
qu’il pense de VEREKER, il répond : «
je le déteste et ne peux tout simplement
pas le lire ».
VEREKER meurt ; le
narrateur pense à aller voir sa femme. Mais elle meurt aussi. Le narrateur n’a plus qu’a
constaté : « j’étais emprisonné dans
mon obsession pour toujours ».
Bien sûr, GWENLOEN épouse Drayton et forme avec lui un couple parfait, « ils étaient tous les deux si terriblement intellectuels » ; il publie des tonnes
d’articles, mais jamais sur VEREKER .Et
revendique une spécialité : « dire
des vérités que les autres esquivaient ! ».
GWENOLEN publie un troisième roman dont le narrateur dit
qu’il était d’une qualité inférieure aux précédents (il faut bien se venger).
CH 11 Il n’y a plus
rien à voir
Le narrateur n’a plus que DRAYTON
comme ressource. « Je
l’assaillais » ; il suppose
qu’il sait, en tous cas, il se met dans la posture de le croire. Et trouve des
confirmations : « il me
regarde bizarrement », ou des interprétations : « il n’est pas aussi fort que
CORVICK », ou « cela ne lui plait pas ».
Le couple GWENDOLEN-DRAYTON a deux enfants ; GWENDOLEN meurt lors de la seconde naissance.
Malgré l’envie, le narrateur, par convenance, ne se précipite pas chez le veuf.
Un an, après, le narrateur rencontre DRAYTON dans un club et ose :
Le couple GWENDOLEN-DRAYTON a deux enfants ; GWENDOLEN meurt lors de la seconde naissance.
Malgré l’envie, le narrateur, par convenance, ne se précipite pas chez le veuf.
Un an, après, le narrateur rencontre DRAYTON dans un club et ose :
-
« Votre
femme a eu de CORVICK une information qu’il devait obtenir directement de
VEREKER ?
-
« l’information ?
-
« Le secret,
cher ami, Le dessin général de ses livres : le fil sur lequel les perles
étaient enfilées, le trésor enfoui « le MOTIF DANS LE TAPIS »….
-
Il y avait
un dessein général dans les livres de Verecker ?
lire p. 76-77.
lire p. 76-77.
-
Réponse de DREAM : « je ne sais pas de quoi vous parlez ».
Le narrateur voit la pièce qui tourne, « c’est l’absurde vérité. DRAYTON
ne mentait pas ».
Le narrateur, abasourdi, déçu, constate l’illusion qu’il s’est forgé…. Mais il en vient à penser que GWENDOLEN
n’avait pas jugé (son second époux) digne d’être
éclairé », ce qui lui sert de défense.
-
C’est la
première fois que j’entends parler de ce à quoi vous faites allusion ?dit
DRAYTON.
-
Mais
c’était toute sa vie… DRAYTON pâlit
-
Drayton :
« vous vous trompez, elle ne possédait aucun savoir à propos de Verecker.
Le
narrateur confie alors à Drayton tout le
récit, et conclut :
« Je dois dire
qu’aujourd’hui, comme victimes d’un désir non assouvi, il n’y a pas de grande différence
entre nous. L’état du pauvre homme est presque ma consolation ; il y a
vraiment des moments où j’ai l’impression que c’est même ma revanche.
Fin du récit.
On n’en sait pas plus qu’au départ sur le secret de l’œuvre de VEREKER.
On n’en sait pas plus qu’au départ sur le secret de l’œuvre de VEREKER.
4. Ce que j’ai aimé
dans cette nouvelle :
-
L’humour toujours présent
-
L’acidité
de la critique sociale sur la fonction de critique littéraire et sur les milieux littéraires du moment.
-
L’interrogation posée par James sur l’acte de lire, et l’affirmation de la primauté du texte sur
l’interprétation du caractère de l’auteur.
-
Le jeu
subtil entre le caché /révélé.
-
L’art de la construction.
-
La place et la fonction de l’imaginaire dans la lecture.
Jetons un œil sur ce que dit JAMES à propos de la
préparation de cette nouvelle dans ses
carnets (Edition d’Annick DUPERRAY. FOLIO Classique. 2016).
5. Quelques
précisions de H. JAMES.
- Il dit vouloir faire une fable symbolique.
-
Il a trouvé ses personnages « dans la vie de tous les jours »
-
Ce sera « une protestation railleuse contre
l’engourdissement de la sensibilité anglo- américaine et notre préférence à l’égard de tout ce qui
se rapproche de l’analyse ».
-
Enfin, il précise être tenu par une contrainte de 11 000 mots, de la part de la revue « Cosmopolis »
dans laquelle la nouvelle devait paraitre.
6. On peut lire aussi :
-
Les carnets (récents) chez Folio une nouvelle édition en français 2016
-
La bête
dans la jungle (1903) (nouvelle)
-
Les ambassadeurs (1903) (roman) dans la belle traduction de Jean
PAVENS.
-
Un portrait de femme (1881) : une
américaine préfère à un riche américain
un homme que lui a présenté une amie ; mais il se trouve que cette
bonne copine est la maitresse de cet homme dont elle a eu un enfant …
on a rarement décrit aussi bien la duplicité.
7. La lecture de Jacques LEENHARDT (à la suite de la nouvelle)
Directeur d'Études à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales
(Paris), Jacques LEENHARDT dirige l'équipe de recherche EFISAL, et travaille sur le thème : fonction imaginaires et sociales des arts et des
littératures. Son analyse figure dans l’édition Babel du motif dans le
tapis.
En quelques mots :
-
Il fait de ce texte un commentaire sur l’acte de lecture et sur la
fonction sociale du critique au 19ème.
-
Lorsqu’il évoque le pourquoi de l’échec du
narrateur dans sa recherche, il évoque la
forme policière de la nouvelle. Le narrateur s’est comporté « comme s’il y un cryptage au départ de la part de l’auteur et donc une fonction de décryptage dévolu au critique »,
qui devient une sorte de savant qui
saurait décrypter. Le lecteur, écrit LEENHARDT, serait revêtu « d’un uniforme du quai des Orfèvres et l’auteur serait un dissimulateur pervers ».
-
Il
cite le texte de Poe sur « La lettre volée », en parlant de la méthode policière du
critique : dans Poe, la cachette de la lettre sera trouvée par Dupin et
non par le préfet de police ; «
parce que celui-ci était enfermé dans la routine de sa recherche et que Dupin
au contraire a posé les termes de l’énigme dans une logique qui était celle de
celui qui a construit l’énigme ».
De même, VEREKER dit au jeune critique que ce qu’il cherche est écrit en
toutes lettres. C’est à la fois évident et invisible.
-
Si le
critique ne trouve pas, c’est soit qu’il
ne sait pas chercher et qu’il a une mauvaise méthode, ou qu’il a une représentation erronée de la littérature.
-
D’où la question : Y- a-t-il une méthode pour trouver ? ou y- a-t-il un secret à trouver ? une
méthode qui détermine la nature du
résultat obtenu ?
-
Et
un élément de réponse : « Est-ce
que le secret ne résiderait pas dans la
lecture elle-même, dans l’acte de
lire et dans le dessaisissement de soi qu’il provoque ? y a-t-il autre
chose à chercher dans la lecture que l’ouverture pratiquée dans l’esprit du
lecteur par la confrontation avec
l’univers fictionnel du texte.
Le lecteur se prend dans la dimension
imaginaire du récit et trouve ce qu’il allait chercher sans bien le savoir ».
-
En
gros, le lecteur ne trouve pas quelque
chose, mais il se trouve lui-même. « Par
un détour, la fiction, dont l’objet ultime n’est que le
sujet lecteur lui-même ». Pour LEENHARDT, Le voyage en Inde de
Corvick est une métaphore, ce n’est pas le voyage qui compte : « il exprime une attitude convenable
de CORVICK à l’égard de la littérature. Votre
méthod dépend de votre idée de la littérature et vous n’êtes pas prêt à vivre
l’expérience à laquelle vous convie la littérature semble dire l’écrivain au
critique ».
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Le
texte, « c’est la mise en récit de la
quête du savoir ».
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Leenhardt
évoque aussi la dimension érotique de la lecture : Pourquoi la
transmission est-elle liée au mariage ? « L’intimité ne peut que favoriser leur accès à la vérité ». Et comme le second mariage ne produit pas
cette transmission, il pose l’hypothèse d’une différenciation par James entre relations
conjugales et relations érotiques.
Enfin, il souligne également l’existence d’ « un savoir qui ne relève pas de la raison,
mais de l’affectivité. Or, on sait maintenant que tout savoir s’origine d’une
perception. Je sens avant de penser. Tout
savoir se construit à partir d’un gout, d’une émotion ».
Si CORVICK a compris le
texte, et si sa vie en a été transformée, « c’est qu’il est parti de l’effet
que lui a fait le texte. A partir de là, seulement, on peut construire un discours
plus savant.
Sur la fonction sociale
de critique littéraire
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Pour Leenhardt « la mondanité au temps de James est un
facteur de légitimation ».
« L’apparition d’un nouvel acteur, le critique, a joué un rôle social important dans la fabrication du goût ; le critique devient un personnage de roman ; il a des compétences que n’ont pas tout le monde ».
« L’apparition d’un nouvel acteur, le critique, a joué un rôle social important dans la fabrication du goût ; le critique devient un personnage de roman ; il a des compétences que n’ont pas tout le monde ».
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Le critique « prend en charge la fonction lectrice. Il est inséparable du
monde littéraire ». « Le critique va communiquer avec le bon peuple ; il est divinisé. Il
exerce la fonction de prêtre pour élever l’auteur ».
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