A la suite de l’excellente présentation de la nouvelle « Le motif dans le tapis » par Jacqueline, le débat s’est immédiatement engagé, de manière assez tranchée pour le grand bonheur de la littérature et du Square.
· La séduction du milieu mondain raffiné de l’ère post-victorienne
On a reproché à James de situer ses œuvres dans un monde en vase clos, celui de la société anglaise post-victorienne. Mais l’atmosphère qui se dégage de ses livres et surtout la manière dont James décrit une certaine aristocratie a séduit certains de nos lecteurs.
· Une œuvre difficile d’accès
Beaucoup d’entre nous ont reconnu qu’ils avaient eu des difficultés à entrer dans la nouvelle. Certains ont même éprouvé une sensation de rejet, tandis que d’autres ont eu besoin d’une seconde lecture. Pour lire James, autant avoir du temps devant soi et éviter de procéder à une lecture décalée dans le temps.
La question qui se pose après ce constat est : pourquoi cette lecture est-elle difficile ?
Plusieurs d’entre nous ont évoqué le style ampoulé et sophistiqué de James, une impression de tourner en rond en permanence, une absence d’action et beaucoup de dialogues entre les personnages qui semblent ne déboucher sur rien… James peut apparaître comme un écrivain déroutant pour le lecteur.
Mais au-delà de ces premières impressions, au-delà de cette difficulté d’accès, James a aussi suscité de l’enthousiasme chez plusieurs d’entre nous.
· James, un écrivain novateur
Le second constat exprimé au sein de notre groupe concerne le rôle de James dans l’histoire de la littérature. L’œuvre de James marque une rupture avec le réalisme en littérature. James ne s’intéresse que peu à l’histoire, il ne s’attarde pas sur des descriptions du réel, il se préoccupe essentiellement de chacun de ses personnages et de leurs interprétations des situations dans lesquelles ils évoluent ou auxquelles ils sont confrontés.
Ce caractère novateur se traduit à la fois dans l’agencement très particulier de ses romans et de ses nouvelles et dans l’extrême précision de son style et des mots qu’il utilise.
La place à accorder à James dans la littérature n’a cependant pas fait l’unanimité au sein du Square : les uns considèrent que c’est un écrivain majeur au même titre que Joyce ou Proust, les autres défendent qu’il n’arrive pas à la cheville d’un Flaubert, d’une Virginia Woolf, voire d’un Lobo Antunes.
· Plaisir de l’écriture et nécessité de l’écriture
James a une seule grande passion dans sa vie, l’écriture. Nous avons évoqué l’impression du "plaisir d’écrire" qu’il donne à son lecteur. C’est un orfèvre du texte, qui joue à merveille des figures de style, des dialogues à effet de miroir et des effets d’esquive ou de contournement qui prennent de cours le lecteur, le plongent dans le doute et relancent de ce fait son désir d’aller plus loin, d'en savoir plus.
Paradoxalement, certains d’entre nous ont fait remarquer que James écrivait régulièrement sur commande et que beaucoup de ces textes ont été publiés dans la presse de l’époque. Ceci pouvant expliquer certaines scories dans son écriture.
Sur ce point également les avis ont divergé.
· La liberté du lecteur
Chez James, la dissociation entre le récit et l’écrivain laisse au lecteur une liberté d’interprétation auquel il n’est pas habitué avec les écrivains réalistes. Par exemple dans « Le motif dans le tapis », c’est au lecteur, à la suite des différents personnages de la nouvelle, qu’il revient d’interpréter le « secret » de Vereker : mais le secret existe-t-il seulement ? S’il existe, en quoi consiste-t-il ? James ne donne aucune piste de solution, cela n’entre pas dans sa problématique et le lecteur est déconcerté, même si en permanence, par l’agencement du texte, par les propos exprimant le point de vue de chaque personnage, par une parfaite maîtrise du style, il maintient le lecteur sous tension. Mais il faut précisément que le lecteur entre dans ce jeu à multiples facettes pour apprécier la lecture de James, certains d’entre nous, pour diverses raisons, ne sont pas entrés dans ce jeu.
D’où l’expression d’avis opposés sur « Le motif.. . », tantôt jugé comme une nouvelle ennuyante, un récit confus et une intrigue sans intérêt, tantôt apprécié pour l’extrême maîtrise du style de l’auteur, la finesse de l’analyse de l’intimité des personnages et la subtilité de la progression dramatique.
· Dérision et autodérision
Il a été relevé que dans « Le motif… » James tournait en dérision les critiques littéraires. Les termes utilisés par Vereker (qui incarne peut-être James) à l’égard de ceux-ci sont pour le moins ironiques et sarcastiques. Sous entendu, ce qui importe, c’est l’écriture et l’auteur. Le reste n’est que bavardage et spéculation hasardeuse. James règle peut être aussi des comptes avec cette profession qui ne l'a pas toujours reconnu !
Y a-t-il également autodérision dans cette nouvelle ? Certains l’ont pensé, à travers le personnage de Vereker.
· Un écrivain qui ne laisse pas de place à la rationalité
Parmi les avis de ceux qui n’ont pas adhéré à l’écriture de James, on retiendra l’absence de rationalité dans l’évolution des représentations des personnages et dans l’expression de leurs désirs. Chacun passe d’un état à un autre sans mobile apparent. Le narrateur, Vereker, Corvick et Gwendolen, se situent dans un mouvement de perpétuelle oscillation… laissant le lecteur désorienté et perplexe.
· Un goût du secret
Cela a bien été montré lors de nos échanges dans les deux nouvelles que sont « Le motif dans le tapis » et « La bête dans la jungle », les personnages sont en recherche quasi-obsessionnelle d’un secret.
Mais le secret en soi n’a que peu d’intérêt pour James. Ce qui importe : c’est le questionnement et le positionnement évolutif de chacun des personnages par rapport à ce secret que le lecteur ne connaîtra jamais, mais qu’il sera libre d’interpréter.
Nous nous sommes interrogés sur la relation induite par James entre secret et relation conjugale et entre la découverte supposée du secret et la mort de celui qui en est porteur.
- Sur le premier point on peut se demander si la passion charnelle et la passion spirituelle pour le secret n’ont pas la même source : le désir.
- Sur le second point, Corvick meurt après avoir découvert « Le motif dans le tapis » (Eurêka !) - découverte validée par Vereker-, Gwendolen, qui est ensuite dépositaire de cette découverte depuis son mariage avec Corvick, meurt à son tour sans la révéler à quiconque, pas même à son second mari, qui lui aussi est critique littéraire.
· James et l’anamorphose littéraire
Notre débat s’est poursuivi autour de l’anamorphose.
Rappelons que l’anamorphose se définit comme "une œuvre, ou partie d'œuvre, graphique ou picturale, dont les formes sont distordues de telle manière qu'elle ne reprenne sa configuration véritable qu'en étant regardée soit, directement, sous un angle particulier (anamorphoses par allongement), soit, indirectement, dans un miroir cylindrique, conique, etc. "(Dict. Larousse)
Un des exemples les plus connus d’anamorphose est le tableau d’Hans Holbein le Jeune, intitulé ; « Les ambassadeurs » (titre également d’un roman d’Henry James). Lorsque l’on regarde le tableau de face on observe deux personnages (les ambassadeurs) diffusant une sensation de puissance et de pouvoir, ils sont entourés d’une multitude de symboles. Mais le tableau offre au spectateur une autre lecture voulue par le peintre. L’élément permettant cette seconde lecture de l’œuvre est présent aux yeux du spectateur mais il est caché. Et ce n’est qu’en changeant de position que le spectateur peut accéder à cette seconde interprétation, le crâne humain symbolisant la vanité.
James, par l’agencement de certaines de ses nouvelles, crée en quelque sorte une anamorphose littéraire. C’est au lecteur lui-même d’évoluer dans sa lecture en étant capté par le texte et de se glisser d’un personnage à un autre, d’une représentation à une autre.
La comparaison entre anamorphose picturale et anamorphose littéraire n’est pas admise par tous car dans l’anamorphose picturale l’objet est présent, même s’il est caché sauf lorsque le spectateur adopté une certaine position, tandis que chez James « le motif » n’existe pas (sic).
· Un écrivain en quête de soi, englué dans son histoire familiale
La biographie de James présentée par Jacqueline a montré la rivalité existant entre William, le philosophe amateur d’ésotérisme, et Henry en permanence à la recherche de lui-même dans l’ombre de ce frère aîné expert en psychologie et féru d’occultisme, mais aussi l’expression entre les deux frères d’une sorte de gémellité spirituelle. L’imaginaire de James puise abondamment dans ses relations familiales. La passion de James pour la littérature a été sans doute le mode d’expression privilégié de ses frustrations et de ses fantasmes, mais notre débat ne nous a pas conduit sur le terrain de la psychanalyse.
Quant à sa personnalité, James se fait une haute idée de l’écrivain qu’il est, mais sur le plan psychologique, il ne semble pas stabilisé dans l’image qu’il a de lui-même, en grande partie pour les raisons évoquées ci-dessus.
· Une littérature du questionnement
En dehors de l’intérêt propre de la nouvelle de James, un apport remarqué (et imprévu) par l’un d’entre nous concerne la technique du questionnement, qui peut constituer une sorte de grille de lecture pour d’autres ouvrages et d’autres auteurs.
A cet égard, il est difficile d’oublier l’apport de James.
A cet égard, il est difficile d’oublier l’apport de James.
· Une redécouverte d’Henry James à travers le cinéma et le théâtre
James lui-même s’est essayé au théâtre, il n’a eu aucun succès.
En France, Marguerite Duras a adapté pour la scène « la bête dans la jungle », pièce qui est jouée régulièrement.
Dans une intervention il a été rappelé que les œuvres de James ont fait l’objet de nombreuses adaptations cinématographiques parmi lesquelles :
- 1949 : L'Héritière, réalisé par William Wyler d'après le roman Washington Square avec Olivia de Havilland dans le rôle de Catherine Sloper.
- 1961 : Les Innocents, réalisé par Jack Clayton d'après la nouvelle Le Tour d'écrou, scénario de Truman Capote.
- 1978 : La Chambre verte, réalisé par François Truffaut d'après les nouvelles L'Autel des morts, La Bête dans la jungle et Les Amis des amis.
- 1981 : Les Ailes de la colombe de Benoît Jacquot.
- 1978 : Les Européens, avec Lee Remick, Robin Ellis et Wesley Addy (James Ivory)
- 1984 : Les Bostoniennes, avec Madeleine Potter, Vanessa Redgrave et Christopher Reeves (James Ivory)
- 2000 : La Coupe d'or, avec Uma Thurman, Jeremy Northam et Kate Beckinsale (James Ivory)
- 1996 : Portrait de femme (The Portrait of a Lady) est un film américano-britannique réalisé par Jane Campion avec Nicole Kidman, John Malkovich, Shelley Duvall.
Il reste de cette soirée fort animée consacrée à Henry James une sorte d’appel caché à la relecture de ses œuvres soit parce que notre enthousiasme de lecteur nous y amènera, soit parce qu’on se dit que dans d’autres circonstances, dans un autre environnement et avec du temps devant soi, on fera une nouvelle tentative.








1 commentaire:
Chapeau Mister Gerard ! Belle prose à la fois complète et objective. À quand le "Que sais-je ?" du compte-rendu ?
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