lundi 6 juin 2016

30 EME REUNION - TEXTE DE MICHEL BAC SUR "LES ETRANGERS" DE SANDOR MARAI


 
 
 
Etranges étrangers …

 
J’ai abordé ce livre plutôt comme un témoignage historique et l’ai quitté sur l’impression d’un roman déconcertant, autant que foisonnant.

Les personnages principaux ne sont que très rarement nommés et sinon désignés comme « le jeune homme » ou « la fille », la femme blonde » . Entre eux il n’y aura qu’un seul vrai dialogue, énonçant tout ce qu’ils s’évertuaient à taire pendant deux mois, en apparence idylliques « échangeant de prudentes paroles sur des sujets très éloignés de nous »  Ce dialogue éruptif se ponctue par un « sale étranger !» ; « la seule pensée d’avoir un enfant de toi m’a remplie de dégoût et d’horreur »…

Mais le narrateur pondère la cruauté de cette assertion en remarquant que « dans le paquet qu’elle vient d’emporter il y avait en plus du shampoing, mes chemises. »

 Il me semble que dans cet enchainement s’exprime l’essentiel du livre : l’acuité d’une perception et la distanciation d’un humour mélancolique et parfois cruel.

 

Le thème majeur est celui d’un ostracisme systématique, qu’il soit virulent, ou simplement ordinaire comme celui des garçons de café parisiens, ou même celui de braves bretons confrontés à un incendie qui ne peut être que le fait d’anglais en vacances dans le coin ; d’anglais qui ne sauraient être que des chômeurs privilégiés venant dépenser là leurs allocations …(en 1927..)

Cette xénophobie française s’adresse à des « métèques », déracinés, déclassés, évoluant dans le décor parisien d’un monde flottant. Le « jeune homme » est toujours étranger aux autres : un Albanais le désigne comme Turc, et, à sa demande expresse, « dites moi si vous me considérez comme un homme blanc ? » un Nègre, au demeurant fort urbain, lui répond : « assez blanc. »  Ce qui n’aidera en aucune manière le jeune homme à devenir moins étranger à lui même.

 Mais, au delà de ce témoignage sur le sort des étrangers dans la France de la fin des années 20, le talent de Sandor Marai fait merveille pour évoquer le Montparnasse des années 1920, la faune qui hante le Dôme, le 14 juillet à la Bastille où les danseurs « ne sont peut-être pas conscients que c’est en souvenir de la réquisition quelque peu arbitraire d’un bâtiment public français qu’ils vont danser le fox trot et le charleston ». Superbes, encore les évocations d’une veillée funéraire dans une modeste famille de pêcheurs  bretons, la vision sociologique de l’apéro parisien ou celle, davantage psychologique, de la  pharmacienne de Morlaix « aux yeux de braise étincelant d’une joyeuse maturité…. dont on soupçonne qu’elle ne se satisfait ni de la félicité conjugale bâtie autour de la pharmacien de Morlaix, ni du gros pharmacien chagrin   …Sinistre la description de la « salle des faits divers » de  l’hôpital Beaujon qui recueille « tout ce que Paris avait écrasé, tabassé, tout ce qui avait été poignardé dans la poitrine ou atteint d’une balle dans le ventre.. » Mais, « il régnait ici le professionnalisme et la forme mécanique d’insensibilité qui sont la seule et évidente marque de courtoisie des vivants envers ceux qui sont en train de mourir ».

 

L’humour, l’ironie de Marai s’expriment dans deux épisodes emblématiques de la richesse du livre.

 La jeune française qui est présentée au « jeune homme » fait partie de ces femmes qui  possèdent le don, en exécutant le simple geste d’ôter leurs gants, de provoquer magiquement l’illusion d’un déshabillage total » et l’émotion du jeune homme est vive ;

Quelques instants plus tard : »j’ai entendu dire que vous étiez docteur dit- elle avec simplicité .je vous en prie, regardez mon doigt ; je crois qu’il est infecté. »

« Mais il est docteur ès philosophie » précise l’un des convives

« Ah, alors vous êtes un savant »  dit la fille.

« L’ingénieur s’empressa d’ajouter :

« Ce n’est pas la même chose, chez eux, là bas « 

Cette formule, de celui qui se voulait un «bienveillant citoyen du monde », ouvre une blessure qui jamais ne cicatrisera.

Un autre épisode raconte comment la femme blonde a quitté le jeune homme étranger, qui parlait le français avec un accent, pour un français qui lui le bégaie épouvantablement …

 Mais la richesse de ce livre ne se réduit pas à ces quelques traits… Elle offre une plongée saisissante dans l’« aquarium grouillant » du Paris des années 20 finissantes.

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