mercredi 8 juin 2016

30EME REUNION - ESSAI DE SYNTHESE DE NOS ECHANGES

Le texte qui suit sort peut-être du cadre d'une stricte synthèse. Mais il était difficile de rendre compte de nos échanges sans se référer de temps de temps au livre et à certains passages, de manière à établir des liens entre les thèmes que nous avons mis en évidence.

 Photo Michel Bac



 Photo Michel Bac


« Les Braises » est un roman que Sandor Marai a écrit en 1942 alors qu’il avait quarante deux ans.


 
  • Le style de Marai

Nous savons tous qu’il est difficile d’apprécier à sa juste valeur le style d’un écrivain à travers la traduction de ses œuvres.
Jugé tantôt brillant, tantôt académique, le style de Marai n’a pas fait l’unanimité parmi nous. Si certains passages du livre sont flamboyants comme celui qui décrit le concert donné par Conrad et la mère du général, d’autres ont pu apparaître à certains d’entre nous comme empesés notamment dans les dialogues entre les deux hommes. Péché de jeunesse peut-être - l’auteur avait quarante deux ans à l’époque de l’écriture des Braises – qui l’amène à utiliser parfois de « grosses ficelles » (sic).
Quelques lecteurs ne sont pas allés jusqu’au bout du livre n’ayant été ni captivés par le style, ni par l’intrigue romanesque. Certains ont évoqué un manque de crédibilité.
A contrario, d’autres ont relu « Les Braises » avec plaisir et certains de ceux qui l’ont découvert ont été enthousiastes tant sur la forme que sur le fond.
Enfin plusieurs d'entre nous ont été sensibles à l'atmosphère du livre, qui évoque le décor d'un château sinistre hanté par des personnages à la fin de leur vie, on a fait référence à James, mais aussi, par moments aux derniers éclats d'une culture Mitteleuropa en voie d'extinction, chère à Zweig (qui a déjà fait l'objet d'un séance du Square) et à Roth.
 
  • L’architecture du roman
« Ce roman, riche, puissant, ménage les effets dramatiques. » a relevé l'un d'entre nous.

Le livre comprend deux  parties. La première pose le décor et  décrit la naissance et le développement de l’amitié entre les deux jeunes gens, Henry, le fils d'un général et Conrad, d'origine plus modeste.
La seconde décrit la rencontre entre les deux hommes devenus vieux et la révélation progressive des faits, et de leurs conséquences, qui ont mis en péril cette amitié.
Au fil des pages le lecteur approfondit sa connaissance des situations et des sentiments des deux personnages. Plus on avance dans le récit, plus la complexité de la relation apparaît. 
Ce roman, de par son unité de lieu (le château) et de temps (une journée), nous a fait penser à une pièce de théâtre. Le dialogue entre les deux vieillards convient d’ailleurs parfaitement à l'expression théâtrale. A noter que parler de "dialogue" nous a semblé un peu abusif puisque que seul le général s'exprime, Conrad admet ou réfute ses propos sans jamais donner son propre point de vue.
En France, une adaptation au théâtre a été réalisée avec Claude Rich dans le rôle du général, il y a quelques années.


Le général (Claude Rich) et Nini (Francoise Bertin) dans la pièce "Les Braises" (2001)
Théâtre de l'Atelier,  scène de Didier Long

 
  • L’amitié
C’est le thème principal du livre.

Toutefois, la conception de l’amitié qui est décrite dans le livre est celle exprimée par un général de l’armée impériale austro-hongroise. L’amitié est, selon lui, le sentiment le plus noble qui puisse exister entre deux êtres, entre deux hommes. C’est un sentiment pur et indélébile.

Henry, le général, compare même l’amitié entre deux êtres à la « communauté des jumeaux ». Quelques doutes ont été émis à ce sujet au sein de notre groupe.

L’expression sincère de cette amitié idéalisée par le général, sentiment qui n’exige rien en retour, cette forme de candeur (p.116), a ému certains d’entre nous.

Mais il est plus facile de donner que de recevoir a-t-on souligné.

Lors de nos échanges, nous nous sommes posé la question de l’ambiguïté de cette amitié.
N’y a t-il pas une attirance entre les deux jeunes gens, une séduction qui ne dit pas son nom ?
« Avec l’âge, réplique le général, je pense que l’amitié pourrait bien être le sentiment le plus fort du monde… que c’est à cause de cela qu’elle est si rare. Et sur quoi repose-t-elle ?... Est-ce sur la sympathie ?... Non le mot est impropre… Peut-être le fondement de l’amitié est-il différent ?...
-      Mais que penses-tu donc ? demande Conrad. Dis-le une bonne fois.
Le général répond lentement en cherchant ses mots.
-      Peut-être au fond de tous les liens humains y a-t-il quelque chose du dieu de l’Amour,… d’Eros ? »
Toutefois plus loin, il apporte cette précision : « Naturellement l’amitié est autre chose que le penchant maladif de ceux qui cherchent une sorte de satisfaction monstrueuse auprès d’êtres du même sexe…, l’Eros de l’amitié n’a pas besoin des corps. »

Précisons que cette conception de l’amitié est exposée par le général à la fin de sa vie. Il explique à Conrad qu’il a beaucoup réfléchi et beaucoup lu, ce qui n’était pas dans ses habitudes jadis.

Par ailleurs nous nous sommes demandé si cette amitié pure et sans tache ne cachait pas une volonté de domination du général sur Conrad ? Domination « naturelle » en quelque sorte liée à l’appartenance à une classe sociale supérieure, à la richesse et au patrimoine ? Domination qui renvoie à un autre thème important du livre : la différence.

  •  La différence
Au fur et à mesure de la progression dramatique l’analyse des caractères des deux personnages principaux fait apparaître des failles dans leur amitié. Failles liées aux différences sociales entre les deux jeunes gens, mais aussi failles liées à leurs différences de goûts, de centres d’intérêts, différences de culture enfin.
Henry vit dans un monde qui est le sien, qui lui appartient, il ne se pose pas de questions et il lui semble tout naturel d’accueillir Conrad chez lui, dans sa famille et de lui faire partager ses valeurs, ses rituels, sa facilité.
Marai ne nous révèle pas les pensées profondes de Conrad; au début du livre on peut penser qu’il partage tout ce qu’Henry lui offre. En réalité, il n’appartient pas au monde d’Henry, bien qu’étant officier il n'est pas issu de la même classe sociale, il est différent. C’est ce qu’Henry ne voit pas, c’est ce qu’Henry dans un premier temps ne comprendra pas.

Nous avons lu la scène du concert donné au piano en duo par Conrad et la comtesse, la mère d’Henry, une française, scène significative des différences culturelles qui séparent les deux amis :
« La comtesse et Conrad jouaient avec passion. Ils interprétaient Chopin avec un tel feu que, dans la pièce, tout paraissait vibrer. Tandis que dans leur fauteuil le père et le fils attendaient avec courtoisie et résignation la fin du morceau, ils comprenaient qu’une véritable métamorphose s’était opérée chez les deux pianistes. De ces sonorités, une force magique s’échappait, capable d’ébranler les objets, en même temps qu’elle réveillait ce qui est enfoui au plus profond des cœurs. Dans leur coin, les auditeurs polis découvraient que la musique pouvait être dangereuse en libérant un jour les aspirations secrètes de l’âme humaine.
Mais les pianistes ne se souciaient pas du danger. La « polonaise » n’était plus que le prétexte de l’explosion des forces qui ébranlent et font crouler tout ce que l’ordre établi par les hommes cherche à dissimuler si soigneusement. Un accord plaqué avait brusquement terminé leur jeu. Ils restèrent assis devant le piano, le buste tendu et quelque peu rejeté en arrière. Il semblait que tous deux, après avoir lancé dans l’espace les coursiers fougueux d‘un fabuleux attelage, tenaient d’une main ferme, au milieu d’un déchaînement tumultueux, les rênes des puissances libérées. Par la croisée, un rayon du soleil couchant pénétra dans la pièce et, dans ce faisceau lumineux, une poussière dorée se mit à tournoyer comme soulevée par ce galop vers l’infini. » (p. 45)

Pendant le concert Henry et son père restent passifs. Ils sont insensibles à la musique de Chopin et cette situation est révélatrice d’un malaise exprimant une profonde différence entre les deux amis. Le père et le fils cultivent des valeurs militaires, tandis que Conrad et la mère d’Henry sont des artistes fascinés par la musique.

Derrière le sentiment d’amitié, fait de désintéressement et de générosité, que le général place au dessus de tout, apparaît une différence de conception de monde entre les deux jeunes gens. Aussi Conrad, lorsque l’occasion se présente, tente-t-il d’échapper aux valeurs et au mode de vie d’Henry.
Ce faisant, il se rapproche de l’univers féminin incarné par la mère du général, puis plus tard par sa femme Christine. Pour le général, sa mère, Conrad et Christine sont différents, ils se situent sur « l’autre rive ». (p. 153)

Nous avons évoqué dans nos échanges cette opposition entre un monde masculin, violent, dominateur, respectueux des normes et de la hiérarchie sociale et un monde plus féminin qui prône l’intelligence créatrice, la passion et la liberté.

Et l’amitié dans tout cela ? Se dissout-elle, perdure-t-elle ou se transforme-t-elle ?
Tôt ou tard, le lecteur s’attend à des événements venant troubler le bel ordonnancement d’une relation décrite comme parfaite. Et c’est là le grand art de Marai.
Au fur et à mesure des pages, la tension se densifie jusqu’à ce que tout s’effondre, comme s’effondre d’ailleurs sur un autre plan l’empire austro-hongrois et la culture Mitteleuropa (thème récurrent chez Marai). La tension se renforce ensuite au fur et à mesure que l'auteur lève le voile sur les comportements de Conrad.

  • La trahison
La révélation progressive de la trahison de Conrad est ce qui fait basculer le récit.
Le général découvre qu’il a été doublement trahi par son ami lors d’une journée de chasse fatidique : d’abord du fait de la tentative de meurtre sur sa personne perpétrée par Conrad et ensuite du fait de la liaison secrète existant entre Conrad et sa femme Christine. Le récit décrit en détail la découverte de ces deux faits par le général dans la plus totale incompréhension. Comment son ami peut-il s’être conduit ainsi ? Comment peut-il avoir fait preuve d’autant de haine ?
Mais là encore, c’est le seul point de vue du général qui est présenté par l’auteur.

En outre, nos échanges ont mis aussi en évidence une autre trahison restée en arrière plan, celles des deux hommes, Henry et Conrad, envers Christine.
Le premier rejette sa femme de manière implacable, jusqu’à la mort de celle-ci, le second, Conrad, l’abandonne à son sort en s’embarquant pour les tropiques. Christine le traitera de lâche.
Et finalement, fait observer l’un d’entre nous, ce sont les deux hommes qui restent en vie.

Pour le général, on imagine que la seule sortie honorable de cette situation eût été de demander raison de cette trahison à Conrad qui a failli à l’honneur. Mais ce dernier est parti pour les tropiques…

  • La vengeance
Plusieurs d’entre nous ont vu dans la vengeance un thème important du roman. L’amitié trahie du général génère en lui un sentiment de vengeance qu’il rumine pendant 41 ans. Haine, vengeance, conséquences d’une amitié trahie, d’un manquement à l’honneur, puisqu’amitié et honneur ne font qu’un.

L’idée a été émise que la volonté évidente de domination du général, son discours et ses questions ironiques lors de l’entretien entre les deux vieillards était une forme de vengeance.
Conrad l'exprime très clairement : "Car en réalité, ce que tu cherches c'est la vengeance et non la vérité, conclut-il d'un ton méprisant." p. 168

Mais est-ce vraiment cela ?
Il faudra attendre de lire les dernières pages pour comprendre ce qui a animé les pensées du général.

Y a-t-il eu vengeance du général envers sa femme ? Cela a été évoqué (voir plus haut), nous n'y reviendrons pas.

  •  L’attente et le temps des questions
Le brusque effondrement de l’univers du général lors de cette journée de chasse pouvait déboucher sur une vengeance immédiate, toute militaire, du général.
En réalité, que fait-il ?
Il accomplit son destin de militaire. Il s’isole et se pose des questions. Le temps s’écoule lentement. Son obsession va devenir la recherche de la vérité.
« Il me fallait connaître la raison de tout ce qui était arrivé, établir ce qui sépare un homme d’un autre homme, et savoir où commence la trahison… Voilà ce qu’il me restait à découvrir. Et je devais aussi savoir quelle était ma part de responsabilité dans tout cela… » (p. 147)

Aussi le général va-t-il attendre pendant plus de quarante ans le retour de Conrad.
Pour quoi faire ? Pour lui poser des questions certes, mais aussi pour lui faire part de ce qu’il a découvert sur lui-même, sur les autres, sur l’amitié,... la trahison,...la haine.
Lors de la discussion, nous avons relevé cette attitude de questionnement qui dépasse la volonté de vengeance pour aboutir à une meilleure connaissance de soi et des autres et pour découvrir au final ce qu'est "sa vérité".

  • Y a-t-il un vainqueur ?
La question  été posée. La grande habileté de Marai est qu'il laisse le choix au lecteur. Il y a en effet plusieurs lectures possibles du livre selon la conception que nous nous faisons de chacun des deux personnages.
Si l'on prend le général comme un tout, et si on accorde une crédibilité à ce qu'il dit, on peut admettre qu'il sort vainqueur précisément parce qu'il a saisi l'occasion de la trahison de Conrad, pour chercher la vérité, pour approfondir sa connaissance de soi et pour prendre conscience des différences qui séparent les deux amis.
Cette démarche peut s'analyser comme une victoire sur soi.
Mais on peut considérer aussi, et c'est ce que certains d'entre nous ont défendu, que le personnage du général est ambigu. Cette ambiguïté s'exprime d'une part, par une conception idyllique de l'amitié et d'autre part, par une domination multidimensionnelle exercée sur son "ami" Conrad.
A cet égard le pseudo dialogue entre les deux amis est révélateur de cette volonté de domination exercée avec une certaine cruauté. Le général peut apparaître comme le vainqueur de la joute finale.

Toutefois, d'autres lecteurs du Square ont avancé l'idée que le vainqueur était Conrad:
- d'une part, parce qu'il prend le parti de se taire, il se contente d'être le témoin de l'"accouchement" du général, il prend une certaine distance et exprime parfois un certain mépris,
- d'autre part, parce qu'il ne se situe plus sur le terrain du général; il a fait un "pas de côté" a-t-on dit, et de ce fait il a pu "devenir ce qu'il était" (le terme est dans le livre) en échappant à l'emprise du général, à ses valeurs, à son milieu social.

Amitié, haine, lâcheté, vengeance, victoire... Il y a peut-être encore une autre lecture possible si nous détachons notre attention des deux personnages principaux pour nous attacher à un autre : Christine (point de vue présenté au cours de nos échanges).

  • Derrière l’amitié, la lâcheté des vainqueurs
Un fait est certain, c’est que les deux hommes ont survécu à Christine; ce qui fait dire au général que Conrad et lui sont les vainqueurs.... mais des vainqueurs par lâcheté  :
 
« Tu lui a survécu parce que tu es parti et moi, parce que je suis resté ici… que ce fût par lâcheté, aveuglément, sagesse ou désir de vengeance, n’importe ! » et le général de poursuivre « En somme, elle valait davantage et elle était plus humaine que nous deux. Elle nous était supérieure parce qu’en mourant, elle a donné une réponse, tandis que nous sommes restés en vie. »… « Celui qui survit commet toujours une sorte de trahison… J’entends lorsqu’on survit à des êtres auxquels on était intimement lié. Christine est morte parce que nous les deux hommes auxquels elle appartenait, étions ordinaires, altiers, orgueilleux, de caractère indépendant, et en même temps lâches à un point qu’elle n’a pu supporter. Nous l’avons trahie en lui survivant ignoblement et en vainqueurs : voilà la vérité ! » (p.185)

Prise de conscience du général révélatrice de l'accès à un certain degré de sagesse. A noter dans le discours d'Henry l'utilisation du "nous", qui annonce la vérité profonde à laquelle il est arrivé et qui exprime aussi le fait que son amitié est toujours là.

  • la vérité du général : la passion
Arrive enfin l'aboutissement de ce long dialogue qui exprime, toujours sous forme de questions, la vérité du général :
" - ... Ce qui constituait la raison profonde de toutes mes actions a été le lien qui me rattachait à l'être qui m'a blessé, oui, c'étaient des liens qui me rattachaient aux deux êtres qui m'ont offensé... Es-tu aussi d'avis que ce qui donne un sens à notre vie c'est uniquement la passion, qui s'empare un jour de notre corps et quoi qu'il arrive entre temps, le brûle jusqu'à la mort ? (allusion aux braises peut-être !) Crois-tu aussi que notre vie n'aura pas été inutile, si nous avons ressenti, l'un et l'autre cette passion ? Peut-être la passion ne consiste-t-elle pas à désirer une certaine personne, mais à ressentir, en général un désir nostalgique ? ... Sommes-nous ridicules si nous pensons, l'un et l'autre; que malgré tout, la passion s'adresse à une seule personne... éternellement à quelque énigmatique personne, bien définie, qui peut être bonne ou mauvaise, indifféremment, puisque l'intensité de notre passion ne dépend aucunement de ses actes ni de ses qualités ?... Réponds si tu le peux ! dit-il en élevant la voix.
- Pourquoi m'interroger, répète Conrad patiemment, puisque de toute façon, tu sais qu'il en est ainsi ? "

Le non-dit est un sentiment d'une qualité infiniment supérieure à la blessure !

Nous étions partis de l'amitié, nous revenons à l'amitié en ayant exploré le flux des sentiments sous-jacents et complexes qui l'animent.

Tout est dit. Le général a révélé sa vérité. Conrad semble ailleurs, il a fait un pas de côté depuis longtemps, mais quelle est vraiment sa vérité à lui ? Pourquoi a-t-il fui vers les tropiques ? A nous d'imaginer s'il partage ne serait-ce qu'une partie de la vérité exprimée par Henry !

Les deux hommes se quittent, ils attendent la mort. Tout semble être rentré dans l’ordre. Le portrait de Christine est accroché au mur par Nini, la vieille gouvernante.


Lors de notre débat, nous avons également abordé quelques-uns des autres livres de Marai traduits en français, en particulier : "La nuit du bûcher", "Les confessions d'un bourgeois", "Les étrangers" (voir le texte de Michel BAC) et "Ce que j'ai voulu taire".

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