Orlando se présente
comme un conte fantastique et historique. Fantastique parce qu'il survole plusieurs époques en s'affranchissant du temps et historique, pare qu'il se nourrit de personnages politiques ou littéraires ayant réellement existé.
Mais le narrateur soi-même, à la page 65 de l’édition de Poche, estime qu'il est biographe.
Mais le narrateur soi-même, à la page 65 de l’édition de Poche, estime qu'il est biographe.
Le roman est construit à partir de
certains événements de la vie de Vita Sackville-West. Cette dernière trouvera
dans Orlando à la fois un fabuleux poème se nourrissant de la relation
amoureuse entre les deux femmes et un récit totalement novateur marquant une
véritable rupture avec les techniques narratives de l’époque.
« Toute
personne désirant se vouer à l’écriture d’un roman devrait lire Orlando en réfléchissant à toute la
force créatrice de la vie que doit apporter la création littéraire. J’insiste
sur le verbe « devoir », car les livres de Virginia Woolf respirent
la nécessité intrinsèque d’exister. Ces textes devaient être écrits, imprimés,
lus et ressentis, et défendus pour être de nouveau imprimés, lus et ressentis.
Tout auteur qui respecte le geste d’écrire doit rédiger avec l’encre de cette
nécessité, plus forte que le silence. » Richard Dalla Rosa (http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/virginia-woolf/review/1799184-n-ayons-pas-peur-de-virginia-woolf)
·
Chapitre 1 : les fastes de la Cour et la passion
amoureuse
L'intrigue
débute au XVIème siècle. Orlando est un
adolescent, aristocrate qui bénéficie des largesses de la reine Elizabeth 1er,
dernière de la dynastie des Tudor (1558-1603), en contrepartie de ses bienveillants respects. La reine lui donne des
terres, des maisons. C’est à la fois la période de l’innocence des origines et
de la sérénité.
Lors du
grand gel qui s'abat sur l'Angleterre durant le règne de Jacques Ier et qui
donne lieu à un extraordinaire tableau brossé par l’auteure, Orlando tombe
éperdument amoureux d'une princesse russe : Sacha (prénom pour le moins ambigu) Il
connaît alors les fulgurances d’une passion dévorant, avec tous ses éclairs de
bonheur indicible, mais aussi ses gouffres insondables. La jeune princesse tant
aimée le trahit subitement en s’enfuyant sur un navire avec un beau marin.
Trahison, terrible déception.
·
Chapitre 2 : désenchantement et amour de la littérature
, banni de la
Cour et en grande disgrâce se retire dans sa grande maison, à la campagne. Il y
vit en totale solitude. Un matin il ne se réveille pas de son sommeil, signe d’une
mutation intérieure. Il tombe ensuite malade.
Cette maladie qui le mine n’est rien d’autre que l’amour de la littérature. Ici,
Orlando c’est Virginia. Il se consacre à la poésie (premières
tentatives de reprendre Le Chêne
qu’il commença à composer dès 1586).
Vient ensuite
à sa rencontre un personnage très curieux et que l’on retrouvera à une autre époque. Il s’agit de
Nick Greene, sorte de critique littéraire ridicule et infatué de lui-même grâce
auquel Virginia nous plongeons dans la période littéraire des Elisabéthains avec Shakespeare, Ben
Jonson, Marlowe, Greene et Fletcher. Et Greene de critiquer avec sévérité et
condescendance : « L’âge d’or
de la littérature est fini ; l’âge d’or de la littérature c’était l’âge
grec. Les Elisabéthains étaient inférieurs aux Grecs à tout point de vue »
énonce-t-il p.613
Orlando
rencontre ensuite l’archiduchesse Harriet Griselda de Finster Aarhorn et Scand
op Boom et leur relation plutôt fuyante donne lieu à des scènes humoristiques.
Plus loin dans le roman, ladite archiduchesse deviendra l’archiduc Harry, confortant
ainsi le thème central du livre, l’androgynie et la bissexualité.
Orlando
cherche à fuir cette archiduchesse qui envahit sa vie et il demande au roi
Charles II de l’envoyer à Constantinople comme ambassadeur extraordinaire.
·
Chapitre 3 : Constantinople et la transformation
Ambassade mouvementée, toute en
magnificence et en fêtes.
L’auteur décrit le charme
d’Orlando : «C’est un mystérieux
pouvoir où entrent la beauté, la naissance et un don plus rare : appelons
ça le charme sans chercher plus loin. « Un million de chandelles »
comme l’avait dit Sasha, brûlaient en lui et sans qu’il dût se préoccuper d’en
allumer une seule… Il devint le dieu de bien des femmes et de quelques
hommes. »
Le mariage illégitime, mais attesté par
un écrit avec la danseuse bohémienne Rosita Lolita suivi d’une insurrection
locale contemporaine d’une longue phase de sommeil, de léthargie, déclenchée
lors de la supposée et incertaine nuit de noces, débouche sur la métamorphose
d’Orlando en femme.
« Et,
là-dessus Orlando s’éveille.
Il
s’étire, il se lève. Il apparaît totalement nu à no yeux et, tandis que les
trompettes clament « la Vérité ! la Vérité ! », force nous
est de l’avouer, il est devenu femme. »
Orlando,
femme, part avec les Bohémiens et vit avec eux.
Elle
éprouve à nouveau le besoin d’écrire. L’incompatibilité entre les deux cultures,
britannique et bohémienne fait qu’Orlando quitte ceux-ci.
Chapitre 4 : retour au pays
Orlando-femme
retourne alors en Angleterre au moment où s'éveille le XVIIIème siècle.
Enfin vêtue en femme après avoir porté
des vêtements asexués et ambivalents au cours de sa vie errante tzigane, elle
découvre la différence des rapports masculin-féminin, les clefs de la séduction
et des artifices de la femme (par exemple les mouches), la condition inférieure
de son sexe et les pesanteurs sociales.
Nous sommes passés au début du XVIIIe
siècle, à la fin du règne d’Anne (1702-1714) et Virginia Woolf en profite pour
placer la rencontre d’Orlando avec les écrivains importants Pope, Swift et
Addison.
Orlando est une femme en procès,
spoliée, dépossédée de ses droits et de ses titres. Elle se trouve, dans ses
errances en habit d’homme, confrontée aux femmes de condition modeste, aux
prostituées.
Chapitre 5: le
XIXe siècle
Très beau passage : mise en parallèle de la tombée de la
nuit, du changement de journée via les douze coups de minuit, et du passage
d’un siècle (le XVIIIe) à l’autre. Virginia Woolf met cette accélération du
temps à profit pour développer son aversion pour l’époque victorienne qu’elle
juge ténébreuse.
Voici un extrait de ce formidable morceau
de littérature :
«
L’humidité pénétra à fond. Le froid gagna le cœur des hommes, l’humidité leur monta
à la tête. Dans un effort désespéré pour donner à leurs sentiments un nid plus
chaud, ils essayèrent de tous les moyens, tour à tour. On emmaillota l’amour,
la naissance et la mort dans de multiples belles phrases. Les sexes s’éloignèrent
de plus en plus l’un de l’autre. On ne toléra plus la moindre discussion
ouverte. Dans chaque camp on pratiqua assidûment la dissimulation et l’échappatoire.
Aux orgies de lierre et de verdure dans le sol détrempé de l’extérieur,
correspondait une fécondité équivalente à l’intérieur. L’existence de la femme
moyenne était une succession de grossesses. Elle se mariait à dix-neuf ans et,
à trente ans, elle avait quinze ou dix-huit enfants ; car les jumeaux
abondaient. C’est ainsi que naquit l’Empire britannique. Ainsi, (car on n’arrête
pas l’humidité : elle s’introduit dans l’encrier tout comme dans les boiseries)
les phrases gonflèrent, les adjectifs se multiplièrent, les sonnets devinrent
des épopées et les petits essais, ces fantaisies longues d’une colonne, furent désormais
des encyclopédies en dix ou vingt volumes. » p. 223
Elle critique très sévèrement cette
époque où le rôle réservé aux femmes est tout simplement révoltant.
Orlando rencontre subitement Marmaduke
Bonthrop Shelmerdine, sorte d’aventurier des mers et d’explorateur.
« Le
cheval était presque sur elle. Elle se redressa. Au-dessus d’elle, elle vit une
ombre qui se détachait sur le ciel strié de jaune de l’aurore, dans un
envol de vanneaux : c’était un homme à cheval. Il sursauta. Le cheval s’arrêta.
« Madame ! »
s’écria l’homme en sautant à terre, « vous êtes blessée ! »
« Monsieur,
je suis morte ! » répondit-elle.
Quelques
minutes plus tard, ils étaient fiancés. » p. 242
Orlando a rencontré celui qu’elle
attendait, elle ne peut s’épanouir qu’avec un être du même acabit. Chaque trait
de caractère étant précisément attribué à un sexe au XXe siècle encore, sa
sensibilité et la fantaisie de son esprit le rapproche en effet des femmes. Dans
cette union se lit en filigrane l’amour véritable de Virginia Woolf pour Vita
Sackville West.
Le chapitre 5 s’achève sur la scène des
noces.
Orlando habite maintenant à Mayfair,
après Blackfriars, lorsqu’elle retrouve Nick Greene, qui, par esprit de
contradiction, encense désormais les grands écrivains élisabéthains pour mieux
rejeter les poètes et écrivains les plus célébrés du milieu du XIXe siècle, à
savoir Tennyson, Browning et Carlyle
L’histoire nous emmène de manière rapide
à la date du jeudi 11 octobre 1928. L’on passe en quelques lignes de Victoria
au XXe siècle, via une brève évocation du règne d’Edouard VII. Orlando est maintenant
un écrivain primé, reconnu pour Le Chêne,
une poétesse émancipée ;
Orlando revient dans sa grande maison
encore habitée par les ombres, les
illusions des siècles qu’elle a traversés, où le moindre objet et ustensile
s’est imprégné des traces des personnages illustres qu’elle connut, en
successions fugitives de fragments de scènes se télescopant dans sa mémoire,
avec cette extraordinaire mise en perspective, en plans de plus en plus
distants, éloignés dans le temps, jusqu’à ce mystérieux moine, spectre le plus
lointain (remonterait-il à Chaucer ?). Tout finit par s’évanouir, galerie
et personnages, sous les coups d’une horloge.
Le roman s’achève par la perception et l’évocation nocturne de paysages et d’autres fantômes du passé, jusqu’à ce que le vol de l’avion ramène Orlando en 1928 alors que minuit sonne.
Le roman s’achève par la perception et l’évocation nocturne de paysages et d’autres fantômes du passé, jusqu’à ce que le vol de l’avion ramène Orlando en 1928 alors que minuit sonne.
Le
style
Le texte est baroque, excessif, d’un
excès assumé, presque surréaliste, par l’accumulation labyrinthique des détails
égarant les lecteurs peu accoutumés à ce style.
C’est un immense poème symphonique
ramassé, condensé, où la prolifération est rendue nécessaire par la volonté de
Virginia Woolf de ne pas s’étendre sur des volumes entiers.
L’écriture ressemble à une promenade à
travers les âges, comme souvent chez l’auteure qui délaisse l’action
conventionnelle au profit des déambulations physiques et psychologiques d’Orlando.
La narration est de facture relativement
classique dans la première partie de l’œuvre.
Dans les derniers chapitres on retrouve le
monologue intérieur cher à l’auteur.
Orlando exprime sa propre voix, et prend
le pas sur le narrateur à la fin du livre.
La
liberté de l’écriture
Une immense variété de styles et de tons
dans ce livre. C’est comme si le roman retraçait le cours de l’histoire de la
littérature, à laquelle Virginia Woolf a consacré plusieurs articles réunis
dans son Art du roman.
Le temps
Orlando est
l’expression littéraire de la relativité. Le calendrier, le marquage des
heures, le passage des époques, par une translation accélérée, la présence des
horloges sonnantes, sont des motifs obsédants, presque permanents dans le livre
sur lequel rode une odeur de mort omniprésente. L’heure de minuit, que l’on
prétend fatidique, en leitmotiv, est chaque fois celle des événements
importants émaillant le récit, jusqu’à sa conclusion.






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