samedi 13 avril 2019

41 EME REUNION - SYNTHESE DE NOTRE DEBAT SUR "LE CUL DE JUDAS" D'ANTONIO LOBO ANTUNES PAR GÉRARD


-       L’accès au roman
Comme la plupart des écrivains pratiquant la technique du monologue intérieur, les textes de Lobo Antunes, au premier abord ne sont pas faciles d’accès.
Ce type de roman appelle aussi souvent plusieurs relectures. C’est le constat que nous avons fait. Plusieurs d’entre nous en sont à la deuxième, voire la troisième lecture du Cul de Judas.
Pour ceux qui ont lu au moins deux fois l’ouvrage, soit il y a eu une redécouverte « heureuse » du texte, soit la seconde lecture, plus orientée sur la forme, a pu générer une certaine déception. Cette forme, qui a séduit beaucoup d’entre nous, est souvent redondante chez Lobo Antunes, on peut s’en lasser.

-       Le style
Nous sommes presque tous d’accord pour parler d’un style flamboyant ou torrentiel. Nombreux sont les passages qui nous ont fait vibrer, nous en avons lu certains. 
Plusieurs d’entre nous ont été sensibles à des raccourcis saisissants, des intuitions créatrices fulgurantes.
Parfois cependant on peut regretter un style boursouflé qui donne l’impression que l’auteur en fait trop.

-       La traduction
Même si Pierre-Léglise Costa, le traducteur du Cul de Judas n’était pas avec nous, il a eu la gentillesse de nous adresser un message sur l’écrivain et sur son écriture. Qu’il en soit remercié !
Ce doit être un exercice particulièrement difficile de traduire un livre de Lobo Antunes, compte tenu de la richesse de son style, des écarts qui peuvent exister entre les mots de la langue portugaise et le français et du fait que Lobo Antunes maîtrise parfaitement le français.

-       Le ton
Certains ont évoqué l’humour de Lobo Antunes, d’autres ont surtout relevé une ironie mordante. L’humour, comme on l’entend généralement, ne semble pas adapté à ce type de récit sur la désespérance. 
L’autodérision est omniprésente dans le livre, nous en avons donné des exemples.
Dans d’autres passages du livre, c’est le cri et la révolte qui émergent avec une certaine violence. Certaines images sont à la limite du supportable et l’auteur sait parfaitement faire vibrer son lecteur lorsqu’il décrit la cruauté de la guerre et la dislocation des corps.

-       Le registre de l’imaginaire
Lobo Antunes est un poète, les images qui défilent dans sa tête nous plongent dans un monde irrationnel, souvent symbolique. L'écrivain fait d’ailleurs souvent référence à des poètes et à des peintres (Chagall, Giotto, Cranach, Picasso, Utrillo…).
Les références aquatiques par exemple sont multiples : symbolisme de l’aquarium et des poissons qu’il renferme…, symbolique du naufrage et de l’enfermement.

-       La structure du roman
Un commentateur a pu écrire : « On pourrait affirmer, sans trop risquer, que le grand succès qu’a rencontré ce texte au moment de sa parution tient en grande partie à son agencement narratif. La première personne totalisante sur laquelle repose la narration place d’emblée le lecteur en position de récepteur privilégié de la confession, à tel point qu’il est difficile de refuser le pacte de lecture proposé par Lobo Antunes »
Cette remarque permet peut-être d’élucider le mystère qui fait qu’un lecteur, désarçonné de prime abord, se prend soudain au jeu et devient enthousiaste jusqu’à la dernière page du livre.
La structure apparente du livre est en fait un abécédaire, mais un abécédaire incomplet ? Certaines lettres manquent, nous l’avons noté.
Nous nous sommes posé la question : pourquoi un abécédaire ? Sans pouvoir y répondre.
Catherine Dumas, qui a conduit une recherche approfondie sur ce roman propose une explication en ces termes : « La structure de surface du roman est celle d’un abécédaire. À part le chapitre S dédiée à la remémoration de Sofia, jeune amante du narrateur engagée dans la lutte anticoloniale dans les rangs du MPLA, et qui pourrait nous orienter vers une fonction emblématique de cette forme, c’est bien plutôt la fonction pédagogique de l’abécédaire que je privilégierai.  Cela donne à penser que l’abécédaire rend possible la lecture d’un texte issu d’une mémoire en lambeaux. Il structure le défilé de mots vidés de leur sens, donnant un corps au récit. »
Fonction pédagogique, pourquoi pas ? Reconstruction d’un langage après l’effondrement ?

Reste qu’il est difficile de parler de structure au singulier pour « le Cul de Judas » tellement les niveaux narratifs interfèrent. L’espace et le temps sont imbriqués, morcelés, distendus en permanence.
Un premier niveau concerne le dialogue, ou plutôt le monologue entre le narrateur et son interlocutrice, une femme dont on sent la présence, mais qui ne s’exprime jamais. Sa présence est générée par une relation d’approche sensuelle et érotique qui s’amplifie au fur et à mesure du déroulement du récit.

Un autre aspect structurel est le lien qui s'établit entre l’enfance à Lisbonne et alentour, et la guerre en Angola. Entre l'enfance et la mort deux des thèmes-clé du livre.
Nous avons parlé de polyphonie des espaces, de correspondances. Le roman en regorge.
Les analogies tourbillonnent, le lecteur peut s’y perdre comme dans un labyrinthe.
L’enfance c’est le monde de l’innocence dans lequel on décide pour vous, c’est celui de la relation à la mère, au père, à la famille.
Et un jour, on décide encore pour vous, mais cette fois-ci on vous envoie faire la guerre, comme médecin, mais c’est la guerre quand même, la guerre coloniale du XXe siècle avec ses atrocités et son absurdité fondamentale.
Une métamorphose s’opère alors :
« … selon les prophéties de ma famille, j’étais devenu un homme : une espèce d’avidité triste et cynique, faite de désespérance cupide, d’égoïsme et de l’urgence de me cacher de moi-même, avait remplacé à jamais le plaisir fragile de la joie de l’enfance, du rire sans réserve ni sous-entendus, embaumé de pureté (…) »

Les passages du sujet individuel au sujet collectif constituent un autre type de structure.


Une littérature des ténèbres
L’un d’entre nous a évoqué des liens avec d'autres œuvres littéraires, « la Voie royale » de Malraux, « Au cœur des Ténèbres » de Conrad. Littérature des ténèbres a-t-on dit, forme de roman initiatique où l’on remonte à un certain état primitif de l’homme. Découverte d’un monde dominé par la folie, la barbarie et la violence sans limite.
Cette forme de littérature se décline autour des mêmes thèmes : départ d’un monde dit « civilisé », voyage en bateau préparant la métamorphose, arrivée dans un pays lointain, une colonie, puis lente remontée à travers une forêt, découverte d’un monde sauvage où l’on massacre les populations locales pour que quelques-uns puissent assouvir leur rêve de puissance ou leur folie. 
Tout ce qui a été dit dans le Cul de Judas n’est pas nouveau.
On a toutefois relevé que si ces récits peuvent avoir des trames assez proches, ce qui fait l’originalité de chaque œuvre, c’est la vision et l’expression de l'écrivain. L’un ne peut jamais se réduire à l’autre. Les émotions du lecteur varient aussi en fonction de l’époque, des circonstances et de ses propres sentiments.
Que cette littérature soit datée dans l’histoire ne fait aucun doute, mais elle témoigne aussi de la prise de conscience de l’absurdité de ces guerres coloniales pour lesquelles des générations de jeunes et de moins jeunes ont été sacrifiées, qu'ils appartiennent à un camp ou à un autre. 
A cet égard le cri de Lobo Antunes est un cri que l'on entend. Mais ce n’est que l’un des aspects du livre.

-  Une littérature de l’entre-deux et de la concavité
On peut lire le Cul de Judas avec des approches multiples. Le roman ne s’épuise pas en une seule lecture.
L’enfance est le temps de l’innocence, le temps où l’on n’est pas responsable de sa vie et de ses actes, le temps où l’on vous protège. Un temps de légèreté et d'apesanteur. Un peu comme si l’enfant survolait le monde sur un tapis-volant, observant, s’amusant et cultivant l’insouciance.
Vient un moment où la métamorphose se réalise, le jeune soldat plonge progressivement dans un trou dans lequel il restera enfermé, comme un poisson dans un aquarium. Il pénètre dans le monde absurde de la concavité, une sorte de monde à l’envers où tout se déchire s’effondre et duquel on ne peut pas sortir. L’adjectif concave revient plusieurs fois dans le livre et le terme de concavité évoque l’absence, absence au monde au fond de la fosse, absence à soi-même, une béance intérieure qui isole et qui vous rend "étranger à soi-même".

-  Les relations avec les femmes
Il y a plusieurs personnages de femmes dans le livre.
D’abord l’interlocutrice du narrateur, muette mais présente. La relation s’inscrit dans un désir qui s’amplifie et dans une sorte de posture psychanalytique.
Il y a ensuite la prostituée de Luanda, l’hôtesse de l’air, qui apparaissent comme des objets sexuels.
Il y a enfin, au chapitre S, Sofia, la femme africaine qui symbolise l’espoir, l’avenir de l’Afrique. Elle sera violée, torturée et expédiée à Luanda par ses tortionnaires. Mais elle représente l’espoir, une petit espace de vie, une lueur au fond du trou.

-  Un critique systématique du monde de Salazar
Que ce soit à travers la société de Lisbonne, à travers les institutions, l’Etat, l’Eglise, l’Armée, la PIDE, à travers Salazar et ses sbires, Lobo Antunes ne mâche pas ses critiques. Salazar, ceux qui le soutiennent et les institutions sont à la source de la guerre, de la barbarie, de l’effondrement et de la fermeture totale de la société portugaise. Les attaques sont virulentes. Elle se multiplient et se « collectivisent » au fur et à mesure de la pénétration dans le monde absurde de la guerre. Cet aspect a contribué indéniablement au succès du livre.

-  Un certain dégoût de soi
Le narrateur est un anti-héros. C’est un homme seul, un corps qui se délite au fur et à mesure des événements dans lequel il est plongé. C’est aussi un esprit lâche, qui subit, qui ne se révolte pas et qui finalement se retrouve au fond du trou, dans le Cul de Judas (une expression portugaise qui signifie le trou du monde.


Claude a fait une belle présentation de l’écrivain et de son œuvre, il nous a expliqué sa rencontre avec les livres de Lobo Antunes ainsi que les analogies qui pouvaient exister entre Lobo Antunes, le narrateur et son père.

Merci à lui pour nous avoir fait découvrir ou redécouvrir ce grand écrivain.
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