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L’accès
au roman
Comme la plupart des écrivains pratiquant la technique du
monologue intérieur, les textes de Lobo Antunes, au premier abord ne sont pas
faciles d’accès.
Ce type de roman appelle aussi souvent plusieurs relectures.
C’est le constat que nous avons fait. Plusieurs d’entre nous en sont à la
deuxième, voire la troisième lecture du Cul de Judas.
Pour ceux qui ont lu au moins deux fois l’ouvrage, soit il y a
eu une redécouverte « heureuse » du texte, soit
la seconde lecture, plus orientée sur la forme, a pu générer une certaine
déception. Cette forme, qui a séduit beaucoup d’entre nous, est souvent
redondante chez Lobo Antunes, on peut s’en lasser.
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Le style
Nous sommes presque tous d’accord pour parler d’un style
flamboyant ou torrentiel. Nombreux sont les passages qui nous ont fait vibrer,
nous en avons lu certains.
Plusieurs d’entre nous ont été sensibles à des raccourcis
saisissants, des intuitions créatrices fulgurantes.
Parfois cependant on peut regretter un style
boursouflé qui donne l’impression que l’auteur en fait trop.
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La
traduction
Même si Pierre-Léglise Costa, le traducteur du
Cul de Judas n’était pas avec nous, il a eu la gentillesse de nous adresser un message
sur l’écrivain et sur son écriture. Qu’il en soit remercié !
Ce doit être un exercice particulièrement difficile de
traduire un livre de Lobo Antunes, compte tenu de la richesse de son style, des
écarts qui peuvent exister entre les mots de la langue portugaise et le
français et du fait que Lobo Antunes maîtrise parfaitement le français.
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Le ton
Certains ont évoqué l’humour de Lobo Antunes, d’autres ont
surtout relevé une ironie mordante. L’humour, comme on l’entend généralement, ne
semble pas adapté à ce type de récit sur la désespérance.
L’autodérision est
omniprésente dans le livre, nous en avons donné des exemples.
Dans d’autres passages du livre, c’est le cri et la révolte
qui émergent avec une certaine violence. Certaines images sont à la limite du
supportable et l’auteur sait parfaitement faire vibrer son lecteur lorsqu’il décrit la cruauté de la guerre et la dislocation des corps.
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Le
registre de l’imaginaire
Lobo Antunes est un poète, les images qui défilent dans sa tête
nous plongent dans un monde irrationnel, souvent symbolique. L'écrivain fait d’ailleurs
souvent référence à des poètes et à des peintres (Chagall, Giotto, Cranach, Picasso,
Utrillo…).
Les références aquatiques par exemple sont multiples :
symbolisme de l’aquarium et des poissons qu’il renferme…, symbolique du
naufrage et de l’enfermement.
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La
structure du roman
Un commentateur a pu écrire : « On pourrait affirmer, sans trop risquer, que le grand succès qu’a rencontré
ce texte au moment de sa parution tient en grande partie à son agencement
narratif. La première personne totalisante sur laquelle repose la narration
place d’emblée le lecteur en position de récepteur privilégié de la confession,
à tel point qu’il est difficile de refuser le pacte de lecture proposé par Lobo
Antunes »
Cette remarque permet peut-être d’élucider le mystère qui fait qu’un
lecteur, désarçonné de prime abord, se prend soudain au jeu et devient enthousiaste
jusqu’à la dernière page du livre.
La structure apparente du livre est en fait un abécédaire,
mais un abécédaire incomplet ? Certaines lettres manquent, nous l’avons
noté.
Nous nous sommes posé la question : pourquoi un abécédaire ?
Sans pouvoir y répondre.
Catherine Dumas, qui a conduit une recherche approfondie sur
ce roman propose une explication en ces termes : « La structure de surface du roman est celle d’un abécédaire. À part le
chapitre S dédiée à la remémoration de Sofia, jeune amante du narrateur engagée
dans la lutte anticoloniale dans les rangs du MPLA, et qui pourrait nous
orienter vers une fonction emblématique de cette forme, c’est bien plutôt la
fonction pédagogique de l’abécédaire que je privilégierai. Cela donne à
penser que l’abécédaire rend possible la lecture d’un texte issu d’une mémoire
en lambeaux. Il structure le défilé de mots vidés de leur sens, donnant un
corps au récit. »
Fonction pédagogique, pourquoi pas ? Reconstruction d’un
langage après l’effondrement ?
Reste qu’il est difficile de parler de structure au
singulier pour « le Cul de Judas » tellement les niveaux narratifs
interfèrent. L’espace et le temps sont imbriqués, morcelés, distendus en
permanence.
Un premier niveau concerne le dialogue, ou plutôt le
monologue entre le narrateur et son interlocutrice, une femme dont on sent la
présence, mais qui ne s’exprime jamais. Sa présence est générée par une
relation d’approche sensuelle et érotique qui s’amplifie au fur et à mesure du déroulement
du récit.
Un autre aspect structurel est le lien qui s'établit entre l’enfance
à Lisbonne et alentour, et la guerre en Angola. Entre l'enfance et la mort deux des thèmes-clé du livre.
Nous avons parlé de polyphonie des
espaces, de correspondances. Le roman en regorge.
Les analogies tourbillonnent, le lecteur peut s’y perdre
comme dans un labyrinthe.
L’enfance c’est le monde de l’innocence dans lequel on
décide pour vous, c’est celui de la relation à la mère, au père, à la famille.
Et un jour, on décide encore pour vous, mais cette fois-ci on vous envoie faire
la guerre, comme médecin, mais c’est la guerre quand même, la guerre coloniale du
XXe siècle avec ses atrocités et son absurdité fondamentale.
Une métamorphose s’opère alors :
« … selon les prophéties de ma
famille, j’étais devenu un homme : une espèce d’avidité triste et cynique,
faite de désespérance cupide, d’égoïsme et de l’urgence de me cacher de
moi-même, avait remplacé à jamais le plaisir fragile de la joie de l’enfance,
du rire sans réserve ni sous-entendus, embaumé de pureté (…) »
Les passages du sujet individuel au sujet collectif
constituent un autre type de structure.
Une littérature des
ténèbres
L’un d’entre nous a évoqué des liens avec d'autres œuvres littéraires, « la Voie royale » de Malraux, « Au cœur des Ténèbres » de Conrad. Littérature des ténèbres a-t-on dit, forme de roman initiatique où l’on
remonte à un certain état primitif de l’homme. Découverte d’un monde dominé par
la folie, la barbarie et la violence sans limite.
Cette forme de littérature se décline autour des mêmes
thèmes : départ d’un monde dit « civilisé », voyage en bateau préparant
la métamorphose, arrivée dans un pays lointain, une colonie, puis lente
remontée à travers une forêt, découverte d’un monde sauvage où l’on massacre
les populations locales pour que quelques-uns puissent assouvir leur rêve de
puissance ou leur folie.
Tout ce qui a été dit dans le Cul de Judas n’est pas nouveau.
On a toutefois relevé que si ces récits peuvent avoir des
trames assez proches, ce qui fait l’originalité de chaque œuvre, c’est la
vision et l’expression de l'écrivain. L’un ne peut jamais se réduire à l’autre.
Les émotions du lecteur varient aussi en fonction de l’époque, des circonstances et
de ses propres sentiments.
Que cette littérature soit datée dans l’histoire ne fait
aucun doute, mais elle témoigne aussi de la prise de conscience de l’absurdité
de ces guerres coloniales pour lesquelles des générations de jeunes et de moins
jeunes ont été sacrifiées, qu'ils appartiennent à un camp ou à un autre.
A cet égard le cri de Lobo Antunes est un cri que l'on entend. Mais ce n’est que l’un des aspects du livre.
- Une littérature de l’entre-deux et de la concavité
On
peut lire le Cul de Judas avec des approches multiples. Le roman ne s’épuise
pas en une seule lecture.
L’enfance
est le temps de l’innocence, le temps où l’on n’est pas responsable de sa vie et de ses actes, le temps
où l’on vous protège. Un temps de légèreté et d'apesanteur. Un peu comme si l’enfant survolait le monde sur un
tapis-volant, observant, s’amusant et cultivant l’insouciance.
Vient un moment où la métamorphose se réalise, le jeune soldat plonge progressivement dans un trou dans lequel il
restera enfermé, comme un poisson dans un aquarium. Il pénètre dans le monde absurde de la concavité, une sorte de
monde à l’envers où tout se déchire s’effondre et duquel on ne peut pas sortir.
L’adjectif concave revient plusieurs fois dans le livre et le terme de
concavité évoque l’absence, absence au monde au fond de la
fosse, absence à soi-même, une béance intérieure qui isole et qui vous rend "étranger à soi-même".
- Les relations avec les femmes
Il y a plusieurs personnages de femmes dans le livre.
D’abord l’interlocutrice du narrateur, muette mais présente.
La relation s’inscrit dans un désir qui s’amplifie et dans une sorte de posture psychanalytique.
Il y a ensuite la prostituée de Luanda, l’hôtesse de l’air,
qui apparaissent comme des objets sexuels.
Il y a enfin, au chapitre S, Sofia, la femme africaine qui
symbolise l’espoir, l’avenir de l’Afrique. Elle sera violée, torturée et
expédiée à Luanda par ses tortionnaires. Mais elle représente l’espoir, une petit espace de vie, une lueur au fond du trou.
- Un critique systématique du monde de
Salazar
Que ce soit à travers la société de Lisbonne, à travers les
institutions, l’Etat, l’Eglise, l’Armée, la PIDE, à travers Salazar et ses
sbires, Lobo Antunes ne mâche pas ses critiques. Salazar, ceux qui le soutiennent et
les institutions sont à la source de la guerre, de la barbarie, de l’effondrement
et de la fermeture totale de la société portugaise. Les attaques sont
virulentes. Elle se multiplient et se « collectivisent » au fur et à
mesure de la pénétration dans le monde absurde de la guerre. Cet aspect a contribué indéniablement au succès du livre.
- Un certain dégoût de soi
Le narrateur est un anti-héros. C’est un homme seul, un corps
qui se délite au fur et à mesure des événements dans lequel il est plongé. C’est
aussi un esprit lâche, qui subit, qui ne se révolte pas et qui finalement se
retrouve au fond du trou, dans le Cul de Judas (une expression portugaise qui
signifie le trou du monde.
Claude a fait une belle présentation de l’écrivain et de son
œuvre, il nous a expliqué sa rencontre avec les livres de Lobo Antunes ainsi
que les analogies qui pouvaient exister entre Lobo Antunes, le narrateur et son père.
Merci à lui pour nous avoir fait découvrir ou redécouvrir ce
grand écrivain.
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