vendredi 12 avril 2019

APPROCHE PICTURALE ET SURRÉALISTE DU CUL DE JUDAS : DE L'ENTRE-DEUX DE L'ENFANCE A LA CONCAVITE DE L'ENFER DE LA GUERRE - PAR GERARD


« Le cul de Judas » est un livre qui m’intrigue tant les portes d’entrée sont multiples.
Pour trouver un sens à ma lecture (2ème lecture), il m’a fallu choisir.

Dans ce que j’appellerais la partie « métropolitaine du roman », celle qui se passe à Lisbonne et qui apparait périodiquement à des endroits divers du roman, je perçois le narrateur réactivant sans cesse le souvenir de l’enfant qu’il était, évoluant dans un monde éthéré, dans un « entre deux » surréaliste que symbolise à mon sens le Jardin Zoologique.
Tapis volant, vol en rase-mottes sont les expressions qui me viennent à l’esprit pour décrire cette vision d’un monde onirique à la fois verticale et horizontale.
Lorsqu’il se remémore ses visites au Jardin Zoologique accompagné de son père, quelles images surgissent dans l’imagination de Lobo Antunes ?

D’abord celle d’un glissement horizontal sans accroc.
« Ce qui me plaisait le plus au Jardin Zoologique c’était la patinoire sous les arbres et le professeur de gymnastique noir, très droit, glissant en arrière, sur le ciment, en ellipses lentes… »
Au tout début du livre, c’est ce mouvement de glissement, de glissement en arrière, qui m’interpelle et qui oriente ma lecture. Le glissement suppose une horizontalité sans obstacle. C’est ce mouvement de glissement qui caractérise le monde de l’enfance du narrateur.

Mais aussi une vision verticale d’un monde éthéré, en apesanteur.
C’est le monde vertical des poètes, des peintres, mais pas n’importe quels peintres, ceux de l’entre-deux, de l’entre ciel et terre : Chagall d’abord, Giotto ensuite.

La première correspondance qui m’a frappée est celle des « fiancées volantes » de Chagall. Dans le A de l’abécédaire, l’image naît d’une association entre « ces mères (attablées au restaurant du Jardin zoologique) … qui éloignaient avec leur fourchette des ballons à la dérive, comme des sourires distraits trainant derrière eux des bouts de ficelle comme les fiancées volantes de Chagall traînent l’ourlet de leur robe. »
Cette analogie émerge dans le souvenir du narrateur portant un regard sur son enfance. A ma connaissance, « les fiancées volantes » ne se réfèrent pas à une œuvre en particulier. Aucun tableau de Chagall ne s’intitule ainsi. Il s’agit plutôt d’évoquer un registre-clé dans l’œuvre de Chagall, celui de fiancés s’élançant dans un espace éthéré symbolisant l’amour. Monde imaginé de l’insouciance, de l’innocence et peut-être… du bonheur.

Parmi les œuvres évoquant les « fiancées » de Chagall, je choisis deux exemples pour tenter de retrouver l’émotion du narrateur.
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 Les Fiancés sur fond bleu

                                                  Les fiancés


Image du bonheur et de l’innocence préservée ?

Pour aller plus loin dans l’imaginaire de l’écrivain, observons une œuvre picturale bien antérieure à celles de Chagall : « Le vol difficile des anges » de Giotto, cité aussi par Lobo Antunes dans le A.
Cette fois-ci, la correspondance s’établit en ces termes : « A cette époque-là je nourrissais l’espoir insensé de tourner un jour en spirales gracieuses autour des hyperboles majestueuses du professeur noir, en bottes blanches et pantalon rose, glissant dans un bruit de poulies, comme j’ai toujours imaginé le vol difficile des anges de Giotto battant des ailes dans leurs ciels bibliques avec l’innocence d’une littérature de foire. »

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Reprise de la vision initiale sous forme d’espoir. L’espoir de vivre dans un monde de l’entre deux dans un glissement horizontal permanent mais non exempt de difficultés. Vie projetée.

La seconde allusion à Chagall apparaît quelques pages plus loin (dans le B), le jeune homme a grandi, il cherche à poursuivre son glissement dans un monde de l’entre deux :
« A Elvas,… j’ai souhaité m’évaporer par-dessus les murailles de la ville à la façon des violonistes de Chagall dans le bleu épais de la toile, battant de mes ailes malhabiles tissées dans le drap militaire de mes manches jusqu’à me poser à Paris. »
L’allusion à ce monde de l’entre deux où le sujet survole le monde réel est plus claire.

Que peut bien évoquer ce thème chagallien ?
D’abord, comme pour les « fiancées volantes », aucun tableau connu de Chagall ne s’appelle « les violonistes ». En revanche, les œuvres représentant des violonistes sont multiples. Deux tableaux peuvent toutefois correspondre à la description de Lobo Antunes « le bleu épais de la toile… » : 
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 "le violoniste" … d’abord
 
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-       "le violoniste bleu" ensuite.
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Curieusement, que l’on choisisse l’une ou l’autre œuvre, ce qui frappe chez Chagall c’est ce flottement des personnages dans l’air, comme s’ils étaient en lévitation. Nous sommes dans l’univers du rêve, un univers symbolique, expression d’une réorganisation du monde réel.
C’est peut-être cette démarche que tente de recréer un Lobo Antunes surréaliste, à la manière de la littérature sud-américaine.

D’un côté l’espoir du jeune homme, de l’autre la dure réalité de la guerre coloniale.
L’espoir des autres, ceux de Lisbonne, était de faire du jeune homme, un homme. Mais la métamorphose espérée ne s’opérera pas. La voix de l’une des tantes étabira un constat catégorique « Tu as maigri. J’ai toujours espéré que l’armée ferait de toi un homme, mais avec toi, il n’y a rien à faire. » (p. 213)
Le monde de l’entre deux disparaîtra, faisant place à un monde de la concavité, symbolisé par « le cul de Judas ». En portugais, cette expression signifie tout simplement "un trou perdu", un endroit reculé, oublié de tous.
Plusieurs passages dans le livre évoquent cette chute au fond du trou, au fur et à mesure de l’immersion du jeune médecin dans la guerre coloniale.

En voici quelques exemples :
-       « Dehors, un ciel d’étoiles inconnues me surprenait : l’impression qu’on avait superposé un univers faux à mon univers habituel m’assaillait parfois. » (p. 32)

-       « J’appartiens sans doute à un autre lieu, je ne sais d’ailleurs pas bien lequel, mais je suppose qu’il n’est pas si loin dans le temps et dans l’espace que jamais je ne le retrouverai. J’appartiens peut-être au Jardin Zoologique d’antan, et au professeur noir glissant en arrière sous les arbres, entre cris des animaux et la clochette du vendeur de glace. » (p. 35)

A un moment, l’entre-deux céleste de l’enfance se transforme en un entre-deux marin symbolisant un univers auquel on ne peut s’échapper que par la mort :
-       « Nous étions tous des poissons, Nous sommes des poissons, nous avons toujours été des poissons, en équilibre entre deux eaux, à la recherche d’un impossible compromis entre la révolte et la résignation… » (p. 112)

Un passage décrit avec précision la métamorphose du narrateur, le passage d’un monde de l’entre-deux à un monde de la concavité, du trou.
-       « J’avais sauté sans transition de ma communion solennelle à la guerre, pensais-je en boutonnant mon treillis de camouflage, on m’a obligé à me confronter à une mort qui n’avait rien de commun avec la mort aseptisée des hôpitaux, une agonie d’inconnus qui ne faisait qu’augmenter et renforcer ma certitude d’être en vie et mon agréable condition de créature angélique et éternelle et on m’a offert le vertige de ma propre fin dans la fin de ceux qui mangeaient avec moi, dormaient avec moi, parlaient avec moi, occupaient avec moi les nids des tranchées pendant le tir des attaques. » (p. 147)

Dans le S, Sofia représente la seule lueur d’espoir.
-       « J’étais certain Sofia que tu souriais dans le noir, de ce rire silencieux et mystérieux des femmes lorsque les hommes redeviennent soudain des enfants et s’abandonnent comme des fils sans défense et fragiles, exténués d’avoir lutté en eux contre ce qui en eux-mêmes les révoltent. » (p. 167)

Un retour en arrière, un retour dans un entre-deux éthéré, celui des « fiancées volantes et des violonistes » en apesanteur est-il possible ?
Peut-on échapper au Cul de Judas ? Ou doit-on rester au fond du trou, dans le monde à jamais clos de la concavité extérieure et intérieure ?

Sofia disparait, sa maison est vide, le jeune médecin militaire se trouve confronté très vite à « l’horrible concavité de l’absence. » (p. 169)
La porte n'est peut-être pas fermée cependant... grâce à Sofia une autre monde est imaginable, celui de l'enfance avec la lucidité en plus.
« J’ai envie de vomir dans les w.-c., l’inconfort de ma mort quotidienne que je porte sur moi comme une pierre d’acide dans l’estomac, qui se ramifie dans mes veines et qui glisse le long de mes membres avec une fluidité huilée de terreur. J’ai envie de retourner, bien coiffé et sain, à la ligne de départ où un cercle de visage compatissants et affables m’attend : la famille, les frères, les amis, mes filles, les inconnus qui attendent de moi ce que, par timidité ou par vanité, je n’ai pas pu leur donner et leur offrir : la lucidité sans ressentiment et la chaleur dépourvue de cynisme dont jusqu’ici je n’ai pas été capable. » (p. 200)

Dernière allusion à cette concavité du monde de l’Afrique colonisée :
-       « la guerre est dans le cul de Judas, dans les trous pourris, vous comprenez et non pas dans cette ville coloniale que je hais désespérément, la guerre ce sont les points de couleur sur la carte d’Angola et les populations humiliées, transies de faim sur les barbelés, les glaçons dans le derrière, l’invraisemblable profondeur des calendriers immobiles. » (p. 205)

Oserais-je dire que j’ai tenté de m’engager dans une lecture symbolique et picturale du « Cul de Judas »?
Pour beaucoup ce ne sera pas concluant mais pour moi cela a facilité ma prise de repères dans une œuvre foisonnante aux interférences multiples, dans un espace-temps à la fois écartelé et modelé par les émotions.

L’enfance, la mort, deux thèmes majeurs dans la littérature, traités ici avec poésie, violence et ironie par un grand écrivain.
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