Il n’est pas facile d’entrer dans ce livre ; et il faut
ensuite accepter d’être secoué par un torrent tumultueux ou encore par le sac
et le ressac des vagues lourdes et inépuisables du souvenir de la terreur et de
la honte.
Dans un bar de nuit de Lisbonne, à grand renfort d’alcools,
le narrateur délivre à une auditrice, passive, silencieuse, et certainement
bienveillante, ses souvenirs de jeune médecin confronté à la guerre coloniale
d’Angola, au début des années 1970.
Le style est ambitieux, les phrases longues, au risque
parfois de la boursouflure. Mais elles recèlent d’étincelantes pépites.
Le bouillonnement de ces évocations oppose d’abord le monde
étriqué de Lisbonne et du Portugal salazariste aux vastes espaces de l’Afrique,
par exemple ceux des « Terres de la Fin du Monde ».
Il oppose violemment la veulerie suffisante et le cynisme de
ceux qui veulent la guerre, à la peur, et au dégoût de ceux qui la font, le
système colonial plutôt minable à la noire misère de ceux qui ont été privés de
toutes les ressources et activités qui leur permettaient de vivre.
L’auteur précise que « dans le milieu où je suis né, la définition de noir était :
créatures adorables lorsqu’ils sont petits » p .162 . Ensuite,
c’est une autre histoire, meurtrière.
Le sexe et la mort sont également en opposition,
obsessionnellement entrelacés.
Dans la masturbation ou dans les copulations infligées aux
esclaves sexuelles trouvées dans les villages à proximité des camps militaires.
Mais aussi dans le souvenir des horreurs de la guerre, qui vient
systématiquement s’immiscer dans l’acte d’amour s’il se déroule hors du théâtre
des opérations ; jusqu’à empêcher parfois « la jubilation molle de deux spaghettis qui se croisent ».p.106
C’est un homme
dévasté qui exprime son dégoût de soi de « sa sensiblerie », de son « auto commisération » et donc de son « égoïsme féroce » par lesquels il « continue à
blesser imperturbablement les gens ». p.84.
Rares sont les signes d’humanité dans son récit. Un officier
qui pose la main sur l’épaule du médecin confronté à l’horrible blessure d’un
soldat qui a sauté sur une mine. Mais surtout l’évocation de Sofia, la belle
angolaise, de ses sourires et de son rire, de l’accueil qu’elle offre à son
effroyable angoisse pour lui redonner le goût de s ‘abandonner à elle
comme un enfant. Avant qu‘elle ne soit mise à mort, avec la cruauté
traditionnelle de la PIDE, l’équivalent portugais de la Gestapo, laissant le
narrateur en proie à l’irrémédiable emprise de sa lâcheté.
Ce chapitre « S » est pour moi le plus fort d’un
recueil dont aucun n’est indifférent, et dont chacun recèle d’étonnantes
fulgurances.
C’est d’un homme saccagé dont il est question.
Mais mis en scène par un écrivain dont l’ironie scintille
d’images vives et de bonheurs d’écriture.
Ainsi la description de la famille ; les mâles, dont
les graves conciliabules portaient sur « les tendres mérites des fesses de la bonne » ; les
femelles qui, (après d’indescriptibles excitations ), « mangeaient la soupe du bout des lèvres comme
les hémorroïques s’accommodent des tangentes des fauteuils »p.25
Comme la description de ce trou du cul du monde qu’est le
poste militaire de Gato Coutinho où viennent se faire « soigner » des
lépreux comparables à des créatures de Jérôme Bosch, où le café est tenu par
« une espèce de blanc mou que ses
efforts tordaient dans des grimaces de défécation, marié à (…) une femme
apparentée à une immense fesse roulante dont même les joues avaient quelque chose
d’anal et le nez ressemblait à une enflure gênante d’hémorroïde » … p.48
Un lieu assez peu propice à l’élévation spirituelle, où le
lieutenant révèle « la synthèse du
produit des méditations d’une vie : une bonniche que le patron ne baise
pas ne s’attache jamais à une maison » p.48
Ou encore l’évocation glaçante d’un vieillir ensemble p.94,
d’un loto au milieu de la jungle p.150, de ces bourgades perdues dans les
immensités africaines et dans lesquelles « de rares blancs, devenus translucides de paludisme essayaient
désespérément de recréer des banlieues de Lisbonne perdues, collant des
hirondelles de faïence entre les fenêtres ou suspendant des lanternes de fer
forgé sous les auvents des portes ; qui sème des églises pendant des
siècles finit, inévitablement, par placer des vases avec des fleurs en
plastique sur les frigos » …p.41.
Cet homme en a « tellement
marre de la farce tragique et ridicule de ma vie » qu’il voudrait « retourner à la ligne de départ » ou m’attend un cercle de visages compatissants et affables (…) qui
attendent de moi ce que par timidité ou par vanité je n’ai pas su leur donner
ou leur offrir : la lucidité sans ressentiment et la chaleur dépourvue de
cynisme dont jusqu’ici je n’ai pas été capable. »p. 206. Il ne
parvient pas à « expulser l’odeur
pestilentielle de la guerre »p .196
Evoquer un livre d’une telle densité en quelques lignes est
plutôt dérisoire. Mais, sur un sujet inépuisable, « ce que la guerre a
fait de nous » Lobo Antunes offre un texte puissant, d’une prodigieuse profusion
d’images ; en bref, inoubliable, et dans lequel je reviendrai.
mb 08/04/2019
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