dimanche 19 décembre 2021

46ème réunion - Présentation de Giono et du "Hussard sur le Toit", par Claude

  • Giono, l'écrivain
Jean Giono est né à Manosque en 1895 où il est mort en 1970. Il est le fils unique d’un cordonnier anarchiste (et ce n’est peut-être pas innocemment qu’il choisit ce métier pour son frère de lait et compagnon de combat, Giuseppe) et d’une repasseuse. Donc des origines modestes. Son père a accueilli de nombreux proscrits et exilés. Le grand-père paternel est piémontais. Le personnage d’Angelo est librement inspiré de ce grand-père. 

 L’année de son bac, en 1911, Giono interrompt ses études du fait de la mauvaise santé de son père et des faibles ressources de la famille qui le conduisent à prendre un poste dans une banque. Mais c’est un employé de banque qui a soif de culture. De cette année 1911, naissent à la fois le grand lecteur qu’il sera toute sa vie, mais également l’écrivain car le roman Angélique, qu’il abandonnera une peu plus tard, a été commencé en 1911. Gallimard en publiera une version plutôt aboutie en 1980. Il se constitue alors une bibliothèque de livres bons marchés d’auteurs classiques et notamment d’auteurs grecs comme Homère, Eschyle, Sophocle, etc. 

 Il est mobilisé en 14 et juste avant de partir à la guerre, il tombe amoureux de celle qui deviendra après la guerre son épouse jusqu’à sa mort. Il vit la guerre comme un traumatisme absolu : son meilleur ami est tué devant lui, sa compagnie est décimée. Il est gazé, mais n’a pas de blessures très graves et se vantent de ne jamais avoir tué personne. Il retrouve son poste à la banque, ses lectures et son travail d’écriture en parallèle. 

 "Colline" sort en 1929 et reçoit un prix, puis "Regain" l’année suivante, couronné également d’un prix. Ses livres ont du succès, ce qui lui permet à la fois de quitter son métier d’employé de banque et lui procure une aisance matérielle suffisante pour acquérir Paraïs, sa maison de Manosque, dans laquelle il écrira toute son œuvre jusqu’à sa mort. Il reçoit également la Légion d’Honneur. 

 Au début des années 30, compte tenu de la montée des fascismes, il s’engage dans une association d’écrivains de gauche. Une émanation du PC. Mais ce n’est pas un homme de comité, d’associations et il s’en dégage rapidement. Son engagement est plutôt celui d’un humaniste et de la croyance en la communauté des hommes. Il est fermement pacifiste. Cette position lui vaut d’être arrêté en 39 mais relâché rapidement. Son pacifisme pendant la 2ème guerre mondiale l’entraine à certaines compromissions avec le régime de Vichy (écriture durant 3 ans dans un journal collaborationniste, reportage dans un journal nazi, etc.). Ce qui lui vaut quelques ennuis dès avant la fin de la guerre (en 43 une bombe explose devant sa porte) et en 44 il est emprisonné avant d’être libéré quelques mois plus tard en janvier 45. Il est mis sur une liste noire des écrivains, interdit de toute publication en France. L’interdiction sera levée en 1947. Date de parution d’Un roi sans divertissement. Il a toujours considéré que ces épreuves avaient été très bénéfiques pour lui. 

 "Le Hussard sur le toit" parait en 1951 et c’est un succès très important. Giono avait l’ambition de faire une grande œuvre à la façon de la Comédie humaine de Balzac. Mais il ne fera « que » 5 titres. En 1953, il entre à l’académie Goncourt et en 61 il est président du festival de Cannes. Il s’engage contre la Guerre d’Algérie et notamment pour le droit à l’objection aux côtés de Camus, de Breton, de Cocteau et de l’abbé Pierre. Giono est alors considéré comme l’un des plus grands écrivains français du moment. Jean Giono a écrit des dizaines de nouvelles, d’essais sur le pacifisme, quelques scénarios pour le cinéma et près d’une trentaine de romans. Il a écrit jusqu’aux derniers jours de sa vie, en octobre 1970. 

  • Le Hussard sur le Toit 

L’histoire
 Angelo est un jeune aristocrate piémontais (25 ans), carbonaro, un mouvement politique qui a contribué à l’unification de l’Italie. Il est colonel des hussards ; une charge achetée par sa mère. Il fuit en France car il est recherché pour avoir tué en duel un officier autrichien, le Baron Schwartz. Il part à la recherche de son frère de lait, Giuseppe, qui vit comme cordonnier à Manosque. Il arrive en Provence en pleine épidémie de choléra. La 2ème pandémie atteint Paris et Marseille en 1832. Elle dure 7 à 8 mois et fait 100.000 morts dont 19.000 à Marseille. Par comparaison, le Covid 19 a fait 120.00 morts en France (début 15 février 2020 ; soit 21 mois). Angelo est accusé d’empoisonner les fontaines. Il est alors poursuivi par une foule déchainée. Il parvient à se réfugier sur les toits. C’est dans cette position en hauteur – symbolique – qu’il va observer le monde. Il ne reste sur les toits qu’une cinquantaine de pages (entre la 135 et la 185 dans l’édition Folio). Soit 10% du livre. Mais dans ces 10%, il rencontre une très jeune et jolie femme qui est seule dans une grande demeure bourgeoise : Pauline de Théous dont il quitte le grenier au petit matin pour ne la retrouver qu’au milieu du roman. Ils ne se quitteront plus dans leur errance ; elle pour retrouver son mari près de Gap, lui décidé à repartir pour l’Italie. La campagne provençale est cernée par les soldats qui dressent des barrages un peu partout. Ils parviennent à en déjouer un certain nombre mais les deux héros sont finalement arrêtés, mis en quarantaine. Ils parviennent à s’échapper. De descriptions de vallons, de labyrinthes de ravins boisés, de landes rases, d’arbres à l’architecture barbare, de petites vallées sévères, de vastes espaces déserts accablés de nuages, des carcasses de sapins morts qui s’effritent en moignons rougeâtres, etc. les deux fuyards platoniques arrivent au château de Théous, non sans une frayeur : Pauline a attrapé le choléra mais Angelo la sauve par des massages (qui restent pudiques). Angelo ne va rester que 3 jours au château malgré les belles robes du soir de Pauline. Il repart vers des aventures de liberté au grand galop.

 Le style 
 Eminemment descriptif, à la limite parfois de l’emphase, il est à nul autre pareil car il est très souvent synesthésique et Giono joue des paradoxes, voire des oxymores. Il y a cette gourmandise du mot, cette sensualité de la composition de la phrase. Giono traduit dans son style son côté hédoniste. « C’est le plaisir véritablement sans aucun mélange d’écrire. D’écrire, de me livrer à ce travail de marqueterie qu’est le style, remplacer tel mot par une virgule ou remplacer cette virgule par un adverbe, allonger la phrase ou la raccourcir, sentir le rythme se faire ou le chercher, se heurter contre les difficultés. Par le caractère voir naître le style ou parfois par le style voir naître le caractère des personnages. Alors ça, c’est mon plaisir personnel. » Jean Giono La synesthésie : « De courtes vagues immobiles d’une extraordinaire raideur couvraient d’un ressac anguleux et glacé tout l’emplacement de la ville. » Des paradoxes voire des oxymores : « leur bourdon continu établissait une sorte de désert sonore », les cris sont blonds, des cadavres obéissants, la lumière est d’acier noir, la neige est noire également. Et ce paradoxe, Emmanuelle Lambert, commissaire d’une expo en 2019 au MUCEM, 

 L’éloge interrogative de l’altruisme 
 On voit Angelo ne cesser de secourir des malades atteint du choléra. Ça commence avec ce médecin, le « jeune français ». Et tous succombent malgré ses efforts. A l’exception de Pauline. Mais ce même Angelo se questionne sur ses actes : ne s’agit-il pas en fait de se mettre lui-même en valeur ? Le fait-il vraiment « gratuitement » ? On connait l’engagement en faveur du pacifisme de Giono et son aspiration au bonheur de l’humanité. A cet égard, il est opposé à toute hiérarchie, la religion et ses religiosités ne l’intéressent pas. Angelo est la figure de cet héroïsme au service d’une noble cause. Un autre paradoxe : Angelo vient de tuer un officier en duel, il va devoir se battre pour la liberté de l’Italie. 

 Le choléra comme révélateur de la nature humaine, métaphore de la guerre 
 La maladie est capable de déclencher les plus atroces réactions et révèlent la noirceur de l’âme humaine. Des foules hystériques à la recherche de boucs-émissaires. Des profiteurs, des escrocs. Mais aussi de belles âmes. On peut faire un parallèle avec Camus et "La Peste" bien-sûr. En conclusion, « Le hussard sur le toit » est certainement le roman dans l’œuvre de Giono qui contient le plus du personnage-même de l’écrivain et de son univers. Une émission de France Culture en 2019 évoquait Giono : Considéré comme un écrivain du folklore provençal, et s'il était en fait un des plus grands écrivains de la violence humaine ?

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