Nous nous sommes retrouvés dans un nouveau lieu : "Chez Astier", rue Jean-Pierre Timbaud dans le XIe arrdt.
L'ambiance était chaleureuse, nous avons eu le plaisir d'accueillir à nouveau Alain-Pierre qui a repris sa chronique :"les livres à ne pas lire".
Un grand merci à Michel Bac pour ses prises de vue. Un regret : il ne figure pas sur les photos !
Une pensée également pour Serge qui vient de publier dans "La Croix" un article sur la politique française au Mali.
- De Luca, l'homme, le lecteur, l'écrivain
Curieusement notre débat a commencé par des échanges sur l'apparence physique d'Erri De Luca.
C'est un homme qui a une belle gueule et qui dégage une certaine élégance.
Mais c'est surtout un homme d'engagement.
- L'engagement : une constante
Depuis qu'il a quitté la maison familiale jusqu'à aujourd'hui, il n'a cessé de s'engager de diverses manières. Les thèmes de ses combats ont changé au fil des années : lutte contre l'Etat et ce qu'il représente, engagement humanitaire en Afrique, en Bosnie, combat contre la ligne grande vitesse entre Lyon et Turin... et bien d'autres qui restent dans l'ombre.
- Un engagement physique
De Luca est un homme dans le monde mais qui n'a pas mené qu'une vie d'écrivain devant des feuilles blanches. Son engagement s'incarne dans la (dure) réalité quotidienne, ouvrier, manoeuvre, chauffeur de camion, alpiniste des hauts sommets d'Europe et de l'Himalaya... Le rapport physique avec les humains et la nature est essentiel chez cet homme. Nous l'avons évoqué, notamment à propos d'"Impossible" où il est question à la fois de lutte armée collective et d'ascension de la vire de Banddiarac, en Val Badia. Ecrivain et alpiniste, il établit un parallélisme entre littérature et sport. Dans une émission sur France Culture, il s'exprime en ces termes : "c'est curieux d'essayer de voir où sont les limites du corps. C'est également curieux de voir qu'en poussant ses limites, elle bougent. On ne connaît jamais réellement les limites d'un homme." (https://www.franceculture.fr/hors-champs-jeudi-19-mai-2016)
- Un grand lecteur
Nous avons parlé de sa lecture de la Bible, de son apprentissage de l'hébreu pour mieux comprendre les textes bibliques. Même s'il n'est pas croyant, il n'est pas pour autant athée - nous avons parlé d'un homme "agnostique" - il trouve dans ces textes une puissance de vie essentielle à son propre équilibre. Plongé dans la vie au travail, comme ouvrier ou manoeuvre, la lecture - passion héritée de son père dès l'enfance - il trouve dans les livres une ouverture sur un autre monde, il y trouve... "la force majeure de me tenir à l'écart de mon entourage. Il y avait une résistance que le livre créait autour de moi, comme me protéger, m'isoler..."
La lecture est une mise à l'écart du monde, une prise de distance nécessaire. L'isolement, la solitude sont une dimension de grande importance dans la vie de De Luca. La course en montagne symbolise ce besoin d'être confronté à soi-même, de penser par soi-même, de conduire une réflexion philosophique.
"Impossible" nous révèle cette dimension. Le livre traduit ce besoin d'isolement, de solitude et ce dépassement de soi-même dans l'effort physique, mais aussi dans le risque physique. Car ce qu'il y au bout de l'ascension, c'est peut-être la mort. A la fin d'"Impossible", la symbolique des chamois qui tombent dans le vide au cours de leur combat nous a laissés perplexes.
- Le roman "Impossible"
Au cours de nos échanges, parfois animés (que cela fait du bien!) notre groupe a oscillé entre deux postures.
- Une posture extérieure et "littéraire"
Elle a consisté à porter des appréciations sur le roman.
Sur sa construction littéraire d'abord.
Certains d'entre nous ont apprécié le double processus narratif:
. un dialogue d'une part, entre deux personnages en présence l'un de l'autre qui se poursuit par séquences le temps de la durée de l'instruction par le juge.
Le dialogue est une forme qui s'oppose au mutisme et à l'affrontement violent. C'est une forme qui incarne un haut degré de civilisation et d'intelligence. Une comparaison a été faite avec une partie de jeu d'échec dans laquelle les participants sont d'accord pour jouer ensemble mais dans laquelle l'un et l'autre cherchent à sortir vainqueur.
Le dialogue peut être aussi une forme d'enseignement ou de transmission, voire de séduction comme nous l'avons remarqué. On le trouve chez Platon. Mais aussi également au théâtre, lieu privilégié. Nous avons observé que ce roman pourrait être aisément porté sur une scène. Tous les ingrédients de la dramaturgie sont présents dans le livre.
. des lettres à une femme d'autre part, adressées à "amoremio", dont on ne connaîtra pas le nom. Lettres, format littéraire usité au XXe siècle, mais aussi dans les siècles qui précèdent et qui consiste à convoquer les absents. Procédé d'autant plus nécessaire que celui qui les écrit est enfermé entre quatre murs infranchissables. Ici, écrire des lettres c'est prendre pied dans le monde de l'émotionnel, du ressenti, de l'amour... de la liberté. On retrouve ici, à travers cette forme littéraire, la symbolique de l'isolement génératrice d'un imaginaire salvateur. Peu importe finalement que ces lettres soient envoyées et lues... Ce n'est pas l'objectif.
Le roman combine, par alternance les différentes phases de l'interrogatoire, reproduites dans le livre avec une police de caractères utilisée dans les procès verbaux et les lettres du détenu à Amoremio, avec une police en italiques évoquant plutôt l'écriture manuscrite, véhicule de l'émotion, du ressenti, de l'amour.
Ces lettres sont un contrepoint au dialogue/jeu d'échecs.
Elles introduisent à la fois un équilibre au plan littéraire et un déséquilibre quant à la connaissance que nous avons des personnages. C'est très subtil.
- Une posture "dans le roman"
Dans nos échanges, nous nous sommes passionnés pour l'un ou l'autre des deux personnages.
Plusieurs d'entre nous ont analysé l'évolution du juge au cours des différents interrogatoires. Ils ont considéré que le seul des deux à faire preuve d'ouverture, de compréhension et de prise de recul sur la situation était le juge, qui - a-t-on rappelé - n'était pas là pour rendre un jugement mais seulement pour instruire un dossier. Au fil des entretiens, le magistrat progresse dans sa connaissance tandis que le détenu reste dans ses certitudes et sur la défensive.
Les contradicteurs ont relevé au contraire que ce juge utilisait tous les moyens, y compris le mensonge, pour piéger l'ex-révolutionnaire et qu'à aucun moment il ne s'est écarté de son objectif, malgré une attitude d'empathie "programmée". Sa conviction est clairement exprimée au début de l'interrogatoire : "Que vous vous soyez trouvés là tous les deux par hasard est tellement improbable que cela en devient impossible."(p. 42)
D'autres membres du Square, au contraire, ont choisi de soutenir le détenu, l'ancien militant, l'homme d'expérience. Celui qui s'est efforcé à la fois de défendre les combats collectifs du siècle d'avant, mais aussi d'expliquer, de transmettre au représentant d'une autre génération ce que d'emblée il ne peut pas comprendre puisqu'il n'a pas les pré-requis.
Pour les défenseurs du juge, le prévenu se complait dans une posture de condescendance, complètement fermée.
Mais n'oublions pas la lecture politique qui "bétonne" l'argumentation du "suspect" :
. Le magistrat : "... La montagne n'est pas un espace à législation atténuée". Le suspect : "Vous ne la connaissez pas. Vous ne connaissez même pas le lieu où vous enfermez vos suspects. De mon point de vue, vous ne savez rien. Mais vous avez le pouvoir de décider, même sans connaître. C'est le parfait objectif du pouvoir, arriver au plus haut degré d'incompétence et décider de tout. Je vois la société comme une construction faite de matériaux de plus en plus mauvais au fur et à mesure qu'elle progresse vers le haut.Vous vous comportez comme si vous saviez de quoi il retourne. Mais c'est une fiction, la vôtre et celle de la fonction que vous occupez."
Bref, peu à peu certains d'entre nous sont devenus des personnages du roman, discutant point par point des arguments, se posant des questions sur la réalité des faits, sur le petit pistolet projetant de la poussière dans les yeux, par exemple.
Nous avons mentionné aussi le rôle attribué à l'avocat de la défense. Sa mise à l'écart par le prévenu lui-même avec l'accord du juge, transforme l'espace judiciaire en espace de dialogue entre deux hommes. Chacun des deux protagonistes cherche ensuite à "séduire" ou "piéger" l'autre.
En définitive, lorsque la question a été posée de savoir si le prévenu avait poussé ou non dans le précipice l'homme qui avait trahi... il n'y a pas eu de réponse claire et limpide au sein de notre groupe. Même si en pratique, c'est le détenu qui gagne la partie puisqu'il est libéré.
- Le style d'Erri De Luca
Il a été apprécié par la plupart d'entre nous : précision, pas de gras, densité, poétique... ont été les mots que nous avons utilisés pour le décrire.
Nous avons donné un ou deux exemples de la qualité d'écriture de De Luca, ainsi les mots décrivant les bruits d'une partie de tennis, bruits que le détenu reproduit dans sa cellule pour s'échapper :
" Pourquoi j'aime le tennis. Je me le suis demandé. Pour la géométrie plane des trajectoires qui cherchent le point du terrain le plus éloigné du joueur adverse. La raquette utilisée comme une massue et comme une caresse. Le bruit des coups qui varie du claquement de doigts au bruissement d'une poignée de main. Le rebond de la balle fait le bruit de la goutte perdue par le robinet.
Ici, en isolement, je reproduis les yeux fermés les bruits d'un terrain de tennis. Ceux-là aussi me font aller loin. Ici c'est un endroit pour oublier le sens du verbe "pouvoir". Ici, on ne peut presque rien." (p. 102)
L'écriture même, laisse un espace de liberté au lecteur. Espace dans lequel nous nous sommes tous engouffrés pour donner notre point de vue, plus sur les personnages, que sur le livre lui-même.
Au demeurant dans l'appréciation portée sur ce roman, il n'y a pas eu une totale unanimité dans notre groupe. Quelques réserves ont été exprimées. Globalement toutefois, chacune, chacun est "entré-e" dans le livre sans difficulté, ce qui n'est pas toujours le cas pour les livres que nous choisissons.
Certains ont découvert Erri de Luca et envisagent de lire d'autres livres écrits par lui.
On a recommandé : "La nature exposée" ou encore "Montedidio".
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