QUE DIRE QUI N'AIT PAS DÉJÀ ÉTÉ DIT DANS UNE BIOGRAPHIE ?
Pourquoi ?
Parce qu'il a eu un parcours de vie atypique et très riche.
Parce que c'est un amoureux de la langue et des langues.
Parce qu'il a un style d'écriture, dense, précis, poétique
Parce que c'est un homme qui va au bout de ses choix.
Comme en témoignent les différents thèmes évoqués ci-dessous.
Né dans une famille bourgeoise, après la destruction de la maison de ses parents et de l'ensemble de leurs biens, en raison de la guerre, il arrive avec sa famille dans un quartier pauvre de Naples. Cet exil intérieur est vécu comme une déchéance. Il habite une petite maison dans le quartier de Montedidio, le Mont de Dieu.
Il décrira cette époque de sa vie dans un livre qui a connu un grand succès.
"Montedidio"
"Montedidio" est un roman de passage. Le narrateur a treize ans. Il quitte l'école pour aller travailler chez un menuisier. Son père lui offre un"boumeran", cadeau symbolique qui accompagne l'évolution du jeune garçon de l'enfance à l'âge adulte. Il observe et découvre le monde qui l'entoure. Il le décrit, dans sa diversité. Les personnages de ce petit monde sont ses parents, l'ébéniste Mast'Errico, Rafaniello le vieux cordonnier juif rescapé de la Shoah et la jeune Maria qui lui fait découvrir la sexualité.
La langue napolitaine
Dans l'enfance de De Luca, la question de la langue revêt une importance particulière. A Naples, on parle d'abord le napolitain. Ce n'est pas un dialecte, mais bien une langue avec une littérature et une grammaire. C'est une langue romane, parlée par plus de 6 millions de personnes. Evidemment le napolitain est parlé essentiellement dans ce qu'on appelle les milieux et les quartiers populaires. Pour De Luca cette langue est riche de vie et d'expressions. Il l'utilisera dans plusieurs de ses livres pour rendre une atmosphère d'authenticité.
"Le jour avant le bonheur"
Autre livre qui parle de l'enfance. Roman initiatique, dans la veine de Montedidio, qui se passe bien sûr à Naples. Un jeune orphelin rencontre le concierge Gaetano qui l'initie à la scopa un jeu typiquement napolitain et qui lui raconte l'histoire de sa ville. Le livre est rempli de descriptions savoureuses des rues de Naples, des immeubles et de leurs habitants.
La lutte politique
En 1968, après le lycée, De Luca part pour Rome et il s'engage dans la lutte politique. Il fréquente les groupes anarchistes et d'extrême gauche. Il s'engage dans les rangs de Lotta Continua. Les principaux dirigeants du groupe révolutionnaire sont Adriano Sofri, Mauro Rostagno, GuidoViale et bientôt... Erri de Luca. Un épisode des actions de ce mouvement doit retenir l'attention lorsqu'on lit "Impossible". Après l'attentat du 12 décembre 1969 sur la piazza Fontana à Milan, qui fit 16 morts et 88 blessés, lors de l'enquête de police, un suspect anarchiste Giuseppe Pinelli fait une chute dans la rue depuis les locaux de la police. Le commissaire Calabresi est responsable de l'enquête. Lotta Continua l'accuse d'avoir défenestré Pinelli. Calabresi est assassiné en mai 1972. Les responsables de sa mort ne sont pas identifiés. Jusqu'au jour où un des membres du groupe armé, Leonardo Marino, trahit ses camarades en les dénonçant à la police. Il bénéficie alors d'une réduction de peine. La trahison d'un militant est l'un des thèmes traités dans "Impossible".
La condition d'ouvrier et de manoeuvre
De Luca n'est pas un intellectuel de salon. Il travaille comme ouvrier chez Fiat à Turin entre 1978 et 1980 en prônant l'insurrection ouvrière. Il prendra successivement des emplois d'ouvrier, de maçon et de manoeuvre jusqu'en 1995. Contraint à l'exil en 1982, pendant quelques temps il vient en France. Il travaille sur des chantiers en banlieue parisienne. Il gardera d'ailleurs un souvenir ému de notre pays dont il maîtrise parfaitement la langue.
Mais travailleur de base la journée, il a besoin de dépasser la réalité quotidienne, notamment en se plongeant dans la Bible très tôt le matin et en écrivant le soir. Lecture et écriture.
La Bible, la religion
De Luca s'est plongé dès sa jeunesse dans la Bible, à la fin de son engagement politique. Il se dit lui-même incroyant, mais il n'est pas athée. Dieu est dans le monde, pour une grande partie des hommes. Le non-croyant exclut l'expérience divine de sa vie personnelle, mais pas de celle des autres hommes.
Comme à chaque fois qu'il s'engage dans une voie nouvelle, Erri approfondit sa lecture de la Bible . Il apprend l'hébreu pour mieux s'imprégner des textes. Il deviendra même traducteur et commentateur. Il écrit plusieurs livres sur les textes bibliques et sur la religion. Citons notamment le "Noyau d'Olive".
Dans ce livre sont rassemblés des textes qu'il médite tôt le matin sous forme d'exercices comme un noyau d'olive qu'il retournerait dans sa bouche tout au long de la journée. Il fait le lien entre son vécu quotidien et les récits bibliques. Il écrit des commentaires que le lecteur lui-même méditera.
La montagne
Encore une fois, sa passion pour une forme d'expérience a amené l'écrivain à se dépasser. Il ne s'agit pas de se promener sur de la montagne à vaches, mais bien de partir à l'assaut des plus hauts sommets du monde, dans l'Himalaya. Il entreprendra ce voyage sur le toit du monde avec Nives Meroi. Elle devient célèbre pour être la première femme a avoir vaincu 10 sommets de l'Himalaya à plus de 8 000m. Elle a réalisé ses ascensions avec son mari Romano Benet.
Dans "Sur la trace de Nives", Erri raconte les ascensions qu'il a effectuées dans l'Himalaya sous forme de dialogues avec son amie alpiniste Nives Meroi. Réfugiés sous la tente, ils échangent leurs impressions, leurs réflexions. Dans ces lieux entre ciel et terre où la beauté des sommets contraste avec la violence du vent et du climat, les récits de Nives constituent un fil rouge auquel viennent s'accrocher des réflexions de l'écrivain sur l'écriture et sur les textes bibliques.
Un homme de conviction, un combattant
Comme on l'a vu, Erri de Luca est un combattant. Il s'engage successivement dans l'assistance humanitaire en Afrique, pour une courte durée, car il tombe malade, et plus tard en Bosnie pour aider les victimes d'une guerre meurtrière. Il conduit des camions de ravitaillement.
Enfin, il soutient avec vigueur le combat du mouvement NO TAV contre la création d'une ligne de train à grande vitesse au sein des paysages alpins, chers à son coeur. Les pouvoirs publics lui reprochent une incitation au sabotage et au meurtre suite à une interview parus dans la presse. Poursuivi, il sera acquitté "faute de preuves".
En 2017, il embarque sur un navire de Médecins sans Frontières, pour sauver des migrants à la dérive au large de la Sicile.
On l'aura compris, De Luca est un homme qui ne fait pas de concessions, c'est ce qui force l'admiration chez ses lecteurs comme chez ses compagnons de route. C'est un homme de conviction, exactement comme le personnage principal, le détenu sans nom, du roman "Impossible" dont nous allons parler ce soir.
Mais tout d'abord, laissons la parole à Erri de Luca soi-même.
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