lundi 13 février 2023

51EME REUNION, soirée du 8/12/2022 : ANNIE ERNAUX et son roman "LES ANNEES"

L’ouvrage qui a été choisi pour cette soirée était « Les Années » de Annie Ernaux, publié en 2009. La présentation a été faite par  Catherine Mickaeloff qui a insisté sur les points suivants :

L’auteure et son œuvre : Annie Ernaux est née en 1940 à Lillebone en Normandie, soit au début de la seconde guerre mondiale de sorte que ses premiers souvenirs seront marqués par les bombardements et le climat anxiogène que lui ont transmis ses parents, d’autant qu’elle est née deux ans après le décès soudain d’une sœur ainée sur laquelle elle écrira en 2011 un ouvrage (« L’autre fille » : «  toi la bonne fille , la petite sainte, tu n’as pas été sauvée, moi le démon j’étais vivante »).  Ses parents, d’origine sociale très modeste, paysans pauvres devenus ouvriers puis petits commerçants tiennent à partir de 1942 une petite épicerie café dans les faubourgs d’Yvetot. C’est dans ce café où elle n’entend qu’un parler normand du terroir, qu’elle connait ses premières années avec pour seul repère culturel le mode de vie de la clientèle du café ; sa mère est toutefois une grande lectrice de journaux féminins mais aussi de romans comme « Autant en emporte le vent ». Néanmoins, sous l’influence de sa mère, elle rejoint une école privée où elle fera sa scolarité et où, très bonne élève, elle est confrontée à un milieu qui n’est pas le sien et commencera à faire l’expérience de ce qu’elle appellera «  la honte », honte de son parler familial, de ses parents, puis honte d’avoir eu honte. A 18 ans, première rupture temporaire avec son milieu familial ; elle est monitrice dans une colonie de vacances et connait sa première expérience sexuelle et affective, mal vécue, qui sera l’objet de son roman «  mémoire de fille » écrit en 2016.  Elle part ensuite comme fille au pair en Angleterre, puis entre à l’école normale d’instituteur de Rouen dont elle s’échappera bien vite pour faire des études de lettres modernes à l’Université ce qui la conduira à l’agrégation. Elle écrit son journal et rédige un ouvrage non publié. En 1963 elle se marie avec un homme issu d’un milieu bourgeois, elle a deux fils, mène une vie d’enseignante mariée en haute Savoie ; elle divorce après 17 ans de vie commune. Elle écrira plusieurs ouvrages sur sa vie de femme à cette époque (La femme gelée 1981 ; les armoires vides 1974), sur son père et la mort brutale de celui-ci (La place, 1983, prix Renaudot) et l’expérience d’être, selon elle, un « transfuge social ». Elle est ensuite enseignante à Cergy pontoise puis au CNED. Elle a ensuite des expériences sentimentales et sexuelles dont une avec un homme jeune (« Le jeune homme, 2022), avec un homme rustre et vaniteux (Se perdre, 2001) un homme marié (Passion simple, 2020) et connait l’amour cru, les affres de la jalousie et la blessure des ruptures (L’occupation, 2002). Elle découvre Simone de Beauvoir contre laquelle elle s’insurge.

Elle travaille sur des documents, photos, journal intime, coupures de journaux, films amateurs, qui seront les matériaux de ses ouvrages. Elle s’immerge dans son passé qui devient un présent et met en récit sa vie. Les thèmes sociaux qui alimentent ses écrits sont alors les « 30 glorieuses », mai 68 et l’espoir oublié, la société de consommation, l’internet, les centres commerciaux mais aussi l’avortement… Elle met en récit sa vie et cherche à retrouver en soi le « monde », mais aussi l’imaginaire des jours passés ; elle tente de saisir le changement des idées, des croyances et de la sensibilité tout en captant la transformation des personnes qu’elle a connues et qui ne seront rien pour ceux qui vivront, dit-elle, en 2070. Elle veut donner une vision panoramique de la société à un moment donné, sur la base de documents qui ont été pris sur le vif, elle veut être universelle dans l’intime.

Elle connait une grande notoriété à partir des années 1980/90, ce qui la conduit au couronnement par un prix Nobel de littérature en 2022. Elle est traduite en 37 langues. Dans son discours devant l’académie danoise elle revendique écrire « pour venger sa race » et « inscrire sa voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature ».

L’analyse de Catherine :

L’œuvre d’Annie Ernaux parait s’articuler autour de trois thèmes :

1 La honte, qu’enfant elle connait très tôt, honte de son milieu familial, de ses expériences féminines (de certaines expériences sexuelles ?) ,ce qui la conduira à un engagement politique très ancré à l’extrême gauche, proche de JL Mélanchon et du philosophe Bourdieu que lui fait découvrir l’un de ses fils ; avec un sentiment de culpabilité à l’égard de son milieu qui apparait de façon récurrente dans ses ouvrages, mais sans jamais le rattacher à une morale chrétienne, ce qui constitue un paradoxe dans son cas alors qu’elle a fait ses études au sein d’une institution religieuse : la dimension religieuse est absente. Honte également de présenter son texte à l’éditeur. Honte de la condition féminine, d’être femme opprimée, salie, ce qui la conduira à militer au sein des mouvements féministe et à être proche de me-too.

2 Le sexe et l’expérience qu’elle a du sexe, qu’elle décrit dans ses différents ouvrages, sans limite, de façon très crue, s’obligeant à dire ce qui habituellement n’est pas dit ou veut être oublié, « le gouffre du sexe » qui fait accepter l’impensable, le besoin d’homme , voisin du désir de mort et anéantissement de soi.

3. L’écriture,  tôt,  elle a commencé à écrire, son journal dont elle titre certains thèmes de son œuvre ; mais elle ne s’autorise pas à écrire dans le style littéraire qu’on le lui a appris et qu’elle enseigne, ce qui serait pour elle indécent ; elle veut écrire sans recherche artistique, sans effet de style. Son travail sur l’écriture est exigeant, son dessein étant d’écrire une histoire personnelle et historique, générationnelle, transformer une expérience vécue en une expérience collective. Elle s’oppose ainsi au nouveau roman introspectif et à une littérature « intimiste », elle ne veut pas prendre le parti de l’art et transformer la réalité en « quelque chose de passionnant ou d’émouvant » et veut faire une autobiographie impersonnelle.

Dans « Les années », elle veut retrouver « en soi » le monde, l’imaginaire des jours passés, saisir le changement des idées, des croyances et  de la sensibilité. Elle tente de saisir le temps à partir d’éléments conservés et de fixer les émotions sans les nommer, objectif littéraire dont elle fait état à plusieurs reprises dans les derniers chapitres de « Les années ».

Sa recherche peut toutefois apparaitre comme la manifestation d’un complexe hargneux, jamais dépassé et parfois lassant, sans ouverture vers d’autres milieux, sans ouverture vers le monde, au ras du quotidien et de sa trivialité. Prend-elle assez de hauteur ? A cet égard, « Les années » peut apparaitre comme une évocation clinique sans souffle sur des évènements particuliers (à comparer avec M Proust qui met en parallèle plusieurs mondes et reconnait leur existence).

3. Discussions et réactions :

L’ouvrage a suscité plusieurs interrogations : Une première réaction a été de s’interroger sur le bien-fondé et les raisons de l’attribution du prix Nobel en 2022 : opportunité liée aux thèmes traités qui sont d’actualité ? Michel Egizek « Ainsi, le prix Nobel à Ernaux est un ersatz sur le plan littéraire, mais, cela dit, cohérent avec
l’institution qui le délivre, car ce prix est par nature sociétal et politique ».

Le parti pris d‘écriture sèche et l’absence d’émotion ont été évoqués comme une forme de méchanceté de la part de l’autrice, une absence d’ouverture aux autres (une comparaison a été faite avec « Eddie belle gueule »). Le style a également fait l’objet de critiques avec ses phrases lourdes et des paragraphes qui perdent tout sens si on les relit attentivement. Pour beaucoup, c’était une relecture mais qui a permis de renouveler l’approche qu’ils avaient de cet ouvrage la première fois qu’ils l’ont lu à sa parution ; la plupart ont salué un ouvrage riche qui par une approche originale fait coïncider un destin individuel avec l’évolution collective de la société et prend justement la défense de la  cause des femmes.

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