L’ouvrage qui a été choisi pour cette soirée était « Les Années » de Annie Ernaux, publié en 2009. La présentation a été faite par Catherine Mickaeloff qui a insisté sur les points suivants :
L’auteure et son œuvre : Annie Ernaux est née en 1940
à Lillebone en Normandie, soit au début de la seconde guerre mondiale de sorte
que ses premiers souvenirs seront marqués par les bombardements et le climat
anxiogène que lui ont transmis ses parents, d’autant qu’elle est née deux ans
après le décès soudain d’une sœur ainée sur laquelle elle écrira en 2011 un
ouvrage (« L’autre fille » : « toi la bonne fille , la
petite sainte, tu n’as pas été sauvée, moi le démon j’étais vivante »). Ses parents, d’origine sociale très modeste,
paysans pauvres devenus ouvriers puis petits commerçants tiennent à partir de
1942 une petite épicerie café dans les faubourgs d’Yvetot. C’est dans ce café
où elle n’entend qu’un parler normand du terroir, qu’elle connait ses premières
années avec pour seul repère culturel le mode de vie de la clientèle du café ;
sa mère est toutefois une grande lectrice de journaux féminins mais aussi de
romans comme « Autant en emporte le vent ». Néanmoins, sous
l’influence de sa mère, elle rejoint une école privée où elle fera sa scolarité
et où, très bonne élève, elle est confrontée à un milieu qui n’est pas le sien et
commencera à faire l’expérience de ce qu’elle appellera « la
honte », honte de son parler familial, de ses parents, puis honte d’avoir
eu honte. A 18 ans, première rupture temporaire avec son milieu familial ;
elle est monitrice dans une colonie de vacances et connait sa première
expérience sexuelle et affective, mal vécue, qui sera l’objet de son roman
« mémoire de fille » écrit en 2016.
Elle part ensuite comme fille au pair en Angleterre, puis entre à
l’école normale d’instituteur de Rouen dont elle s’échappera bien vite pour
faire des études de lettres modernes à l’Université ce qui la conduira à
l’agrégation. Elle écrit son journal et rédige un ouvrage non publié. En 1963
elle se marie avec un homme issu d’un milieu bourgeois, elle a deux fils, mène
une vie d’enseignante mariée en haute Savoie ; elle divorce après 17 ans
de vie commune. Elle écrira plusieurs ouvrages sur sa vie de femme à cette
époque (La femme gelée 1981 ; les armoires vides 1974), sur son père et la
mort brutale de celui-ci (La place, 1983, prix Renaudot) et l’expérience
d’être, selon elle, un « transfuge social ». Elle est ensuite
enseignante à Cergy pontoise puis au CNED. Elle a ensuite des expériences
sentimentales et sexuelles dont une avec un homme jeune (« Le jeune homme,
2022), avec un homme rustre et vaniteux (Se perdre, 2001) un homme marié
(Passion simple, 2020) et connait l’amour cru, les affres de la jalousie et la
blessure des ruptures (L’occupation, 2002). Elle découvre Simone de Beauvoir
contre laquelle elle s’insurge.
Elle travaille sur des documents, photos, journal intime,
coupures de journaux, films amateurs, qui seront les matériaux de ses ouvrages.
Elle s’immerge dans son passé qui devient un présent et met en récit sa vie.
Les thèmes sociaux qui alimentent ses écrits sont alors les « 30
glorieuses », mai 68 et l’espoir oublié, la société de consommation,
l’internet, les centres commerciaux mais aussi l’avortement… Elle met en récit
sa vie et cherche à retrouver en soi le « monde », mais aussi
l’imaginaire des jours passés ; elle tente de saisir le changement des
idées, des croyances et de la sensibilité tout en captant la transformation des
personnes qu’elle a connues et qui ne seront rien pour ceux qui vivront,
dit-elle, en 2070. Elle veut donner une vision panoramique de la société à un
moment donné, sur la base de documents qui ont été pris sur le vif, elle veut être
universelle dans l’intime.
Elle connait une grande notoriété à partir des années 1980/90,
ce qui la conduit au couronnement par un prix Nobel de littérature en 2022.
Elle est traduite en 37 langues. Dans son discours devant l’académie danoise elle
revendique écrire « pour venger sa race » et « inscrire sa
voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un
lieu d’émancipation, la littérature ».
L’analyse de
Catherine :
L’œuvre d’Annie Ernaux parait s’articuler autour de trois
thèmes :
1 La honte, qu’enfant
elle connait très tôt, honte de son milieu familial, de ses expériences
féminines (de certaines expériences sexuelles ?) ,ce qui la conduira à un
engagement politique très ancré à l’extrême gauche, proche de JL Mélanchon et
du philosophe Bourdieu que lui fait découvrir l’un de ses fils ; avec un sentiment
de culpabilité à l’égard de son milieu qui apparait de façon récurrente dans
ses ouvrages, mais sans jamais le rattacher à une morale chrétienne, ce qui
constitue un paradoxe dans son cas alors qu’elle a fait ses études au sein
d’une institution religieuse : la dimension religieuse est absente. Honte
également de présenter son texte à l’éditeur. Honte de la condition féminine,
d’être femme opprimée, salie, ce qui la conduira à militer au sein des
mouvements féministe et à être proche de me-too.
2 Le sexe et
l’expérience qu’elle a du sexe, qu’elle décrit dans ses différents ouvrages,
sans limite, de façon très crue, s’obligeant à dire ce qui habituellement n’est
pas dit ou veut être oublié, « le gouffre du sexe » qui fait accepter
l’impensable, le besoin d’homme , voisin du désir de mort et anéantissement de
soi.
3. L’écriture,
tôt, elle a commencé à écrire, son
journal dont elle titre certains thèmes de son œuvre ; mais elle ne
s’autorise pas à écrire dans le style littéraire qu’on le lui a appris et
qu’elle enseigne, ce qui serait pour elle indécent ; elle veut écrire sans
recherche artistique, sans effet de style. Son travail sur l’écriture est
exigeant, son dessein étant d’écrire une histoire personnelle et
historique, générationnelle, transformer une expérience vécue en une expérience
collective. Elle s’oppose ainsi au nouveau roman introspectif et à une
littérature « intimiste », elle ne veut pas prendre le parti de l’art
et transformer la réalité en « quelque chose de passionnant ou
d’émouvant » et veut faire une autobiographie impersonnelle.
Dans « Les années », elle veut retrouver « en
soi » le monde, l’imaginaire des jours passés, saisir le changement des
idées, des croyances et de la sensibilité.
Elle tente de saisir le temps à partir d’éléments conservés et de fixer les
émotions sans les nommer, objectif littéraire dont elle fait état à
plusieurs reprises dans les derniers chapitres de « Les années ».
Sa recherche peut toutefois apparaitre comme la manifestation
d’un complexe hargneux, jamais dépassé et parfois lassant, sans ouverture vers
d’autres milieux, sans ouverture vers le monde, au ras du quotidien et de sa
trivialité. Prend-elle assez de hauteur ? A cet égard, « Les
années » peut apparaitre comme une évocation clinique sans souffle sur des
évènements particuliers (à comparer avec M Proust qui met en parallèle
plusieurs mondes et reconnait leur existence).
3. Discussions et
réactions :
L’ouvrage a suscité plusieurs interrogations : Une
première réaction a été de s’interroger sur le bien-fondé et les raisons de
l’attribution du prix Nobel en 2022 : opportunité liée aux thèmes traités
qui sont d’actualité ? Michel Egizek « Ainsi,
le prix Nobel à Ernaux est un ersatz sur le plan littéraire, mais, cela dit,
cohérent avec
l’institution qui le délivre, car ce prix est par nature sociétal et
politique ».
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