mercredi 24 mai 2023

52ème réunion "Les mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar (rapporteur : Lorraine ; rédacteur : Michel E.)

               Le square littéraire ; diner du jeudi 9 mars 2023

 

Ouvrage à l’ordre du jour : « Mémoires d’ Hadrien » de Marguerite Youcenar ; la présentation faite par Lorraine est reproduite ci-après.

 

 

I.                Qui est Marguerite  Youcenar ?

 

Marguerite est née Cleenewerk de Crayencour en 1903 d’un père issu de la bourgeoisie de la Flandre Française, Michel Cleenewerk de Crayancour et d’une mère issue de la noblesse belge,  Fernande de Cartier de Marchienne.  Sa mère meurt quelques jours après sa naissance et Marguerite est élevée par sa grand-mère paternelle et son père, homme cultivé, grand voyageur et anti- conformiste.

Elle passe les hivers dans l’hôtel particulier de sa grand-mère à Lille et les étés dans le château familial du Mont noir  dans le Nord que son père vendra en 1913 après en avoir hérité. Ce château sera détruit lors des combats de la première guerre mondiale.

Du fait des nombreux voyages faits avec son père, elle n’est pas scolarisée ce qui ne l’empêche pas d’obtenir  son baccalauréat latin grec à Nice.  Elle publie à compte d’auteur à 18 ans en 1921 son premier poème dialogué, Le jardin des chimères  qu’elle signe Marg Yourcenar.

Elle opte pour le pseudonyme de Yourcenar avec l’accord de son père, anagramme presque parfait de Crayencour et qui deviendra son patronyme officiel en 1947 lorsqu’elle acquiert la nationalité américaine. Elle voyage beaucoup avec ce père érudit durant la première guerre mondiale et découvre avec lui la villa d’Hadrien à Tivoli. En 1929, elle publie son premier roman, inspiré d’A. Gide, Alexis ou le traité du vain combat. Il s’agit d’une longue lettre dans laquelle un homme, musicien renommé, confie à son épouse Monique son homosexualité et sa décision de la quitter dans un souci de vérité et de franchise. Monique est directement inspirée par le grand amour du père de Yourcenar, Jeanne de Vietinghoff.

Après la mort de son père, en 1929, elle mène une vie de bohème entre Paris, Lausanne, les îles grecques et Istanbul. Bisexuelle, elle aime des femmes et tombera amoureuse d’un écrivain et éditeur homosexuel, André Fraigneau. Elle publie différents textes d’inspiration mythologique ou religieuse où le thème du désespoir amoureux et des souffrances sentimentales est très présent.

En 1939, elle fuit l’Europe qui s’avance inexorablement dans la guerre et part pour les Etats-Unis rejoindre sa compagne, Grace Frick, professeur de littérature britannique à New York, (sans lien avec la Fricks collection de New York). Durant cette période, elle publie des articles dans les Lettres Françaises et des pièces ayant pour sujet des éléments de la pensée grecque, le mystère d’Alceste et traduit un grand nombre de negro spirituals qui paraitront sous le titre Fleuve profond, Sombre rivière. En 1947, elle est naturalisée américaine et enseigne l’histoire de l’art et la littérature française jusqu’en 1953. En 1950, elle s’installe avec Grace Frick dans l’île des Monts Déserts dans le Maine, où elle passera le reste de sa vie. Grace a renoncé à sa carrière pour soutenir financièrement et psychologiquement et avec abnégation Marguerite qui est hypocondriaque et sujette à la dépression. Les deux femmes vivent ensemble jusqu’à la mort de Grace qui décède d’un cancer du sein en 1979. En 1980 elle est la première femme à être élue à l’Académie Française, dans le fauteuil de Roger Callois, soutenue par Jean d’Ormesson.

La dernière partie de sa vie se partage entre l’écriture solitaire  dans sa maison du Maine et des voyages avec son compagnon, le réalisateur Jerry Wilson qui meurt en 1986 du sida. Elle meurt en 1987 à Bar Harbour et ses cendres reposent aux côtés de celles de Grace Frick dont la dalle funéraire porte la mention « Hospes Comesque » (Hôte et Compagne) et celle de Jerry Wilson avec  l’inscription grecque « Saphron Eros » (le calme et intelligent amour). Sa propre tombe porte une citation tirée de « L’œuvre au noir ».

 

II.              Romancière Historienne : reconstruire un passé perdu

 

Roman épistolaire et historique, Les « Mémoires d’Hadrien Hadrien », empereur romain qui régna à 21 ans de 117-138, paraissent en 1951 et sont unanimement saluées par la critique pour leur érudition et la fidélité au personnage. « Elle sait tout ce qu’on peut connaitre de son héros et du temps où il a vécu : lieux, monuments, écrits, inscriptions, médailles, monnaies, mœurs, histoire, conditions de vie » (le Monde). Elle dit avoir hésité entre l’empereur Hadrien et le savant persan Omar Khayyam, une phrase de Flaubert l’ayant déterminée à choisir le personnage d’Hadrien : «  Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été ». Le chantier des mémoires d’Hadrien a duré 30 ans. Elle choisit d’abord de faire parler Antinoüs. Puis elle détruisit cet écrit et ne cessa d’accumuler de la documentation avant de décider de faire parler Hadrien, dans un style classique, proche de la rhétorique : « Naguère j’avais surtout pensé au lettré, au voyageur, au poète à l’amant ; rien de tout cela ne s’effaçait mais je voyais pour la première fois se dessiner avec une netteté extrême, parmi toutes ces figures, la plus officielle à la fois la plus secrète, celle de l’empereur ». Elle  se veut un pied dans l’érudition, l’autre dans la magie « sympathique » qui consiste à se transporter en pensée à l’intérieur de quelqu’un d’autrefois, sympathique étant ici à comprendre comme « symbolique ». Elle reste fidèle aux faits car le roman s’appuie sur des textes anciens et cite toutes ses sources. Quelques libertés prises avec la réalité peuvent être notées, c’est un oncle et non le grand père d’Hadrien qui lui révèle son destin. L’initiation mithriaque est inventée, de même que le taurobole auquel se soumet Antinoüs...

 

 

 

III.            Le roman : des mémoires imaginaires

 

Il se présente sous la forme d’une longue lettre adressée par l’empereur vieillissant Hadrien à Marc Aurèle, futur empereur,  sur le ton de la confession et d’un pacte de sincérité. L’empereur y avoue des pensées extraordinaires qui comptent parmi les plus secrètes de sa vie. L’emploi du « je » rends le personnage proche et authentique et permet d’accéder à la vérité de l’être : « Si j’ai choisi d’écrire ces mémoires d’Hadrien à la première personne, c’est pour me passer le plus possible de tout intermédiaire, fût-ce de moi-même ». Elle réussit le tour de force de s’effacer derrière le personnage ; en le faisant parler à la première personne, elle nous faire croire que l’auteur est Hadrien lui -même.

 

- Structure du roman : celui-ci est découpé en 6 chapitres, chacun présentant un titre latin qu’Hadrien tient à expliquer :

  • « Animula vagula blandula », « Âmelette vaguelette, calinette ». qui est le premier vers de l'épitaphe de l'empereur, composée par lui-même. Hadrien revient sur ses goûts, et ses principes de vie. l’écriture répond au désir de la connaissance de soi.
  •  « Varius multiplex multiformis », «Varié, complexe, changeant », qualificatifs attribués à Hadrien.  il est question du goût pour l’hellénisme, de la formation militaire  et des guerres menées en Dacie.
  • « Tellus stabilita », « La terre retrouve son équilibre », inscription qui apparaît sur des monnaies du règne d'Hadrien qui est la devise impériale, la cristallisation de sa propagande.  L'idéal civilisateur que prône Hadrien passe par la paix et la stabilité.
  • « Sæculum aureum », soit « siècle d'or» : la passion amoureuse pour Antinoüs, jeune adolescent est abordée sous l’angle de la mort.
  • « Disciplina augusta », « discipline auguste» : Hadrien évoque les activités politiques qu’il poursuit et sa succession car il sent la mort approcher.  (adoption d’Antonin comme fils et de Marc Aurèle comme petit fils).
  • « Patientia », soit « patience » ou « endurance ». C'est l'épilogue : Hadrien a accompli sa destinée, il a trouvé la patience qui lui a manqué jusque-là, il peut mourir en paix.

- Les thèmes développés :

. « Je est un autre ».

« Tout nous échappe, et tous, et nous même » note L’auteure. « Ma propre existence, si j’avais à l’écrire serait reconstituée par moi du dehors, péniblement comme celle d’un autre. J’aurais à m’adresser à des lettres, aux souvenirs d’autrui pour fixer ces flottantes mémoires »

Dans ses mémoires autobiographiques, Hadrien a soif de se connaître mais se heurte « à trois lignes sinueuses, étirées à l’infini sans cesse rapprochées et divergeant sans cesse : ce qu’un homme a cru être, ce qu’il a voulu être et ce qu’il fût. » La connaissance de lui-même passe par l’altérité, la rencontre, l’exploration des différences lors des rencontres avec différentes civilisations lors des guerres, l’amitié, l’amour et même la mort. « Une partie de chaque vie et même de chaque vie fort peu digne de regard se passe à rechercher les raisons d’être, les points de départ, les sources. C’est mon impuissance à les découvrir qui me fit pencher vers les explications magiques, chercher dans les délires de l’occulte ce que le sens commun ne me donnait pas ».

Les voyages d’Hadrien dans l’empire révèlent sa volonté de faire le tour du monde. Tout connaître pour mieux se connaître. Les pérégrinations dans l’empire sont le reflet de l’exploration des limites de l’être.

. L’étude psychologique : L’ambivalence d’Hadrien

Empereur avec tous les attributs du pouvoir et homme ordinaire avec un corps dont il parle beaucoup, des pulsions, des passions, des souffrances.  Hadrien, au destin exceptionnel, est présenté à la fois comme un conquérant tout puissant, un guerrier viril, peu intéressé par la vie familiale (il fait peu de cas de son épouse Sabine et n’a pas d’enfant pour préserver sa liberté) et un homme plein de tendresse pour ses amis, Plotine, l’épouse de Trajan, Arrien de Nicomédie. Et en même temps, il est en proie à une très forte passion amoureuse pour Antinoüs, est confronté à un corps vieillissant qui le trahit, à des maux et des insomnies comme le commun des mortels. Il refuse le sang des animaux versé lors des sacrifices, mais n’hésite pas à réprimer dans le sang la révolte de Judée qui le met aux prises avec l’opposition juive.

Il reproche à son tuteur Attianus d’avoir fait supprimer ses ennemis lors de son accession au trône d’empereur, mais n’hésite pas à faire assassiner son beau-frère Servianus et son petit-fils.

Homme et Dieu, il fait construire le mausolée qui accueillera sa dépouille alors qu’il souffre dans son corps d’une maladie grave. Cette ambivalence le rend proche de chacun d’entre nous qui sommes faits de contradictions, d’angoisses et, tout empereur qu’il est, il est, comme chacun, confronté à l’angoisse de la séparation d’avec la vie.

. Quelles traces laissées dans le temps ?

Épris d’idéal stoïcien, Hadrien a à cœur  de pacifier et de rénover l’économie de l’empire. Il cherche avec exactitude à tout savoir, il construit des villes dans les territoires conquis, équipe en théâtre, bibliothèques, infrastructures des villes pour permettre aux différentes civilisations soumises d’accéder à la connaissance. On peut citer le mur d’Hadrien encore visible aujourd’hui en Grande Bretagne.

Son pouvoir passe par l’action, les réalisations beaucoup plus que les discours. Il refuse l’étiquette de stoïque et se refuse à épouser une quelconque philosophie, même s’il s’y intéresse ; il se méfie de la parole tout comme l’auteure qui après la 2nde guerre mondiale, s’est refusée à s’identifier à une idéologie.

 

 

. La mort comme le temps qui passe sont vécus à travers le mysticisme :

 

 

La mort, liée au temps qui passe, est omniprésente et ne peut être acceptée qu'à force de sagesse. La mort de son grand-père affecte Hadrien pendant son enfance, ainsi que le suicide de son favori, Antinoüs, aimé pendant sept ans ; ces deuils revêtent dans le roman une place capitale et permettent à l'empereur de forger sa propre conception de la mort. Marguerite Yourcenar loue l'attitude stoïcienne de ses personnages, l'héroïque discipline d'Hadrien, récitant ses propres vers lors de ses derniers instants, ou celle du philosophe Zénon qui meurt en contemplant un paysage admirable. . A chaque fois, la sérénité de la mort est fondée sur l'accomplissement de l'être et l'acceptation de soi.

 

La réflexion sur le temps s’exerce par l'expérience du divin, de l'harmonie universelle : le sacrifice d'une nuit, la nuit syrienne,  représente sa part consciente d'immortalité. L'acquisition de la sagesse est aussi l'un des buts de l'empereur qui y accède par la construction de soi, la plus difficile et la plus dangereuse,  l'observation des hommes, et le commerce des livres. La recherche de l'amour s'avère également indissociable d'une recherche mystique. Hadrien ne proclame-t-il pas qu'il y a toujours dans l'amour une forme d'initiation, le point de rencontre du secret et du sacré?

 

 

 

Conclusion

 

« Mémoires d’Hadrien » est une œuvre complexe quant au jeu qu’elle institue avec le temps, la subjectivité du personnage narrateur.

 

Le « je » d’Hadrien devient une appropriation personnelle de l’auteure, le prisme d’une rencontre avec l’autre, afin de dégager une impression de réel et des idées personnelles.

L’expérience d’Hadrien se fait le reflet des interrogations humaines.

                                                           ***

Le tour de table et la discussion qui s’en est suivie n’ont fait apparaitre aucune dissonance dans l’admiration que cet ouvrage a suscitée, sur l’érudition, le style, la hauteur de vue et la rigueur de l’analyse historique ainsi que sur la culture de la philosophie antique de l’auteure. Une discussion s’est instaurée sur l’humanisme dont se revendique l’ouvrage (humanisme antique ou humanisme moderne ?). Certains ont vu en Hadrien tel qu’évoqué par M. Yourcenar un anti-machiavel, un homme de raison et d’action qui serait l’idéal du prince moderne (mais n’est-ce pas une façon pour l’auteure de se mettre en valeur ?) ; le dernier chapitre sur la façon de « bien mourir » a été particulièrement bien reçu par les convives pour la profondeur des réflexions qui s’y trouvent.

 

                                                           ***

 

 


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