Le square littéraire ; diner du jeudi 9
mars 2023
Ouvrage à l’ordre
du jour : « Mémoires d’ Hadrien » de Marguerite Youcenar ;
la présentation faite par Lorraine est reproduite ci-après.
I.
Qui
est Marguerite Youcenar ?
Marguerite est
née Cleenewerk de Crayencour en 1903 d’un père issu de la bourgeoisie de la
Flandre Française, Michel Cleenewerk de Crayancour et d’une mère issue de la noblesse
belge, Fernande de Cartier de
Marchienne. Sa mère meurt quelques jours
après sa naissance et Marguerite est élevée par sa grand-mère paternelle et son
père, homme cultivé, grand voyageur et anti- conformiste.
Elle passe les
hivers dans l’hôtel particulier de sa grand-mère à Lille et les étés dans le
château familial du Mont noir dans le
Nord que son père vendra en 1913 après en avoir hérité. Ce château sera détruit
lors des combats de la première guerre mondiale.
Du fait des
nombreux voyages faits avec son père, elle n’est pas scolarisée ce qui ne
l’empêche pas d’obtenir son baccalauréat
latin grec à Nice. Elle publie à compte
d’auteur à 18 ans en 1921 son premier poème dialogué, Le jardin des chimères qu’elle signe Marg Yourcenar.
Elle opte pour le
pseudonyme de Yourcenar avec l’accord
de son père, anagramme presque parfait de Crayencour
et qui deviendra son patronyme officiel en 1947 lorsqu’elle acquiert la
nationalité américaine. Elle voyage beaucoup avec ce père érudit durant la
première guerre mondiale et découvre avec lui la villa d’Hadrien à Tivoli. En
1929, elle publie son premier roman, inspiré d’A. Gide, Alexis ou le traité
du vain combat. Il s’agit d’une longue lettre dans laquelle un homme,
musicien renommé, confie à son épouse Monique son homosexualité et sa décision
de la quitter dans un souci de vérité et de franchise. Monique est directement
inspirée par le grand amour du père de Yourcenar, Jeanne de Vietinghoff.
Après la mort de
son père, en 1929, elle mène une vie de bohème entre Paris, Lausanne, les îles
grecques et Istanbul. Bisexuelle, elle aime des femmes et tombera amoureuse
d’un écrivain et éditeur homosexuel, André Fraigneau. Elle publie
différents textes d’inspiration mythologique ou religieuse où le thème du
désespoir amoureux et des souffrances sentimentales est très présent.
En 1939, elle
fuit l’Europe qui s’avance inexorablement dans la guerre et part pour les
Etats-Unis rejoindre sa compagne, Grace Frick, professeur de littérature
britannique à New York, (sans lien avec la Fricks collection de New York). Durant
cette période, elle publie des articles dans les Lettres Françaises et des
pièces ayant pour sujet des éléments de la pensée grecque, le mystère
d’Alceste et traduit un grand nombre de negro spirituals qui paraitront
sous le titre Fleuve profond, Sombre rivière. En 1947, elle est
naturalisée américaine et enseigne l’histoire de l’art et la littérature
française jusqu’en 1953. En 1950, elle s’installe avec Grace Frick dans l’île
des Monts Déserts dans le Maine, où elle passera le reste de sa vie. Grace a
renoncé à sa carrière pour soutenir financièrement et psychologiquement et avec
abnégation Marguerite qui est hypocondriaque et sujette à la dépression. Les
deux femmes vivent ensemble jusqu’à la mort de Grace qui décède d’un cancer du
sein en 1979. En 1980 elle est la première femme à être élue à l’Académie
Française, dans le fauteuil de Roger Callois, soutenue par Jean d’Ormesson.
La dernière
partie de sa vie se partage entre l’écriture solitaire dans sa maison du Maine et des voyages avec
son compagnon, le réalisateur Jerry Wilson qui meurt en 1986 du sida. Elle
meurt en 1987 à Bar Harbour et ses cendres reposent aux côtés de celles de
Grace Frick dont la dalle funéraire porte la mention « Hospes Comesque » (Hôte et
Compagne) et celle de Jerry Wilson avec l’inscription
grecque « Saphron Eros » (le
calme et intelligent amour). Sa propre tombe porte une citation tirée de « L’œuvre au noir ».
II.
Romancière Historienne :
reconstruire un passé perdu
Roman épistolaire
et historique, Les « Mémoires d’Hadrien Hadrien », empereur romain
qui régna à 21 ans de 117-138, paraissent en 1951 et sont unanimement saluées
par la critique pour leur érudition et la fidélité au personnage. « Elle
sait tout ce qu’on peut connaitre de son héros et du temps où il a vécu :
lieux, monuments, écrits, inscriptions, médailles, monnaies, mœurs, histoire,
conditions de vie » (le Monde). Elle dit avoir hésité entre l’empereur
Hadrien et le savant persan Omar Khayyam, une phrase de Flaubert l’ayant
déterminée à choisir le personnage d’Hadrien : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a
eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été ».
Le chantier des mémoires d’Hadrien a duré 30 ans. Elle choisit d’abord de
faire parler Antinoüs. Puis elle détruisit cet écrit et ne cessa d’accumuler de
la documentation avant de décider de faire parler Hadrien, dans un style
classique, proche de la rhétorique : « Naguère
j’avais surtout pensé au lettré, au voyageur, au poète à l’amant ; rien de
tout cela ne s’effaçait mais je voyais pour la première fois se dessiner avec
une netteté extrême, parmi toutes ces figures, la plus officielle à la fois la
plus secrète, celle de l’empereur ». Elle se veut un pied dans l’érudition, l’autre dans
la magie « sympathique » qui consiste à se transporter en pensée à
l’intérieur de quelqu’un d’autrefois, sympathique étant ici à comprendre comme « symbolique ».
Elle reste fidèle aux faits car le roman s’appuie sur des textes
anciens et cite toutes ses sources. Quelques libertés prises avec la réalité
peuvent être notées, c’est un oncle et non le grand père d’Hadrien qui lui
révèle son destin. L’initiation mithriaque est inventée, de même que le
taurobole auquel se soumet Antinoüs...
III.
Le roman : des mémoires
imaginaires
Il se présente
sous la forme d’une longue lettre adressée par l’empereur vieillissant Hadrien
à Marc Aurèle, futur empereur, sur le ton
de la confession et d’un pacte de sincérité. L’empereur y avoue des pensées extraordinaires qui comptent parmi les
plus secrètes de sa vie. L’emploi du « je » rends le
personnage proche et authentique et permet d’accéder à la vérité de l’être :
« Si j’ai choisi d’écrire ces mémoires d’Hadrien à la première
personne, c’est pour me passer le plus possible de tout intermédiaire, fût-ce
de moi-même ». Elle réussit le tour de force de s’effacer derrière le personnage ; en le
faisant parler à la première personne, elle nous faire croire que l’auteur est
Hadrien lui -même.
- Structure du roman : celui-ci est
découpé en 6 chapitres, chacun présentant un titre latin qu’Hadrien tient à expliquer :
- « Animula vagula blandula », « Âmelette vaguelette, calinette ». qui est le premier vers de
l'épitaphe de l'empereur, composée par lui-même. Hadrien revient sur ses
goûts, et ses principes de vie. l’écriture répond au désir de la
connaissance de soi.
- « Varius multiplex
multiformis », «Varié, complexe, changeant », qualificatifs
attribués à Hadrien. il est
question du goût pour l’hellénisme, de la formation militaire et des guerres menées en Dacie.
- « Tellus stabilita », « La terre
retrouve son équilibre », inscription qui apparaît sur des monnaies du
règne d'Hadrien qui est la devise impériale, la cristallisation de sa
propagande. L'idéal civilisateur
que prône Hadrien passe par la paix et la stabilité.
- « Sæculum aureum », soit « siècle d'or»
: la passion amoureuse pour Antinoüs, jeune adolescent est abordée
sous l’angle de la mort.
- « Disciplina augusta », « discipline
auguste» : Hadrien évoque les activités politiques qu’il poursuit et
sa succession car il sent la mort approcher. (adoption d’Antonin comme fils et de Marc
Aurèle comme petit fils).
- « Patientia », soit « patience » ou «
endurance ». C'est l'épilogue
: Hadrien a accompli sa destinée, il a trouvé la patience qui
lui a manqué jusque-là, il peut mourir en paix.
- Les thèmes développés :
. « Je est un autre ».
« Tout nous échappe, et tous, et
nous même » note L’auteure. « Ma propre existence, si j’avais à
l’écrire serait reconstituée par moi du dehors, péniblement comme celle d’un
autre. J’aurais à m’adresser à des lettres, aux souvenirs d’autrui pour fixer
ces flottantes mémoires »
Dans ses mémoires autobiographiques, Hadrien a soif de
se connaître mais se heurte « à trois lignes sinueuses, étirées à l’infini
sans cesse rapprochées et divergeant sans cesse : ce qu’un homme a
cru être, ce qu’il a voulu être et ce qu’il fût. » La connaissance de lui-même passe par
l’altérité, la rencontre, l’exploration des différences lors des rencontres
avec différentes civilisations lors des guerres, l’amitié, l’amour et même la
mort. « Une partie de chaque vie et même de chaque vie fort peu digne
de regard se passe à rechercher les raisons d’être, les points de départ, les
sources. C’est mon impuissance à les découvrir qui me fit pencher vers les
explications magiques, chercher dans les délires de l’occulte ce que le sens
commun ne me donnait pas ».
Les voyages d’Hadrien dans l’empire révèlent sa
volonté de faire le tour du monde. Tout connaître pour mieux se connaître. Les
pérégrinations dans l’empire sont le reflet de l’exploration des limites de
l’être.
. L’étude psychologique : L’ambivalence
d’Hadrien
Empereur avec tous les attributs du pouvoir et homme ordinaire
avec un corps dont il parle beaucoup, des pulsions, des passions, des
souffrances. Hadrien, au destin exceptionnel,
est présenté à la fois comme un conquérant tout puissant, un guerrier viril,
peu intéressé par la vie familiale (il fait peu de cas de son épouse Sabine et
n’a pas d’enfant pour préserver sa liberté) et un homme plein de tendresse pour
ses amis, Plotine, l’épouse de Trajan, Arrien de Nicomédie. Et en même temps,
il est en proie à une très forte passion amoureuse pour Antinoüs, est confronté
à un corps vieillissant qui le trahit, à des maux et des insomnies comme le
commun des mortels. Il refuse le sang des animaux versé lors des sacrifices,
mais n’hésite pas à réprimer dans le sang la révolte de Judée qui le met aux
prises avec l’opposition juive.
Il reproche à son tuteur Attianus d’avoir fait
supprimer ses ennemis lors de son accession au trône d’empereur, mais n’hésite
pas à faire assassiner son beau-frère Servianus et son petit-fils.
Homme et Dieu, il fait construire le mausolée qui
accueillera sa dépouille alors qu’il souffre dans son corps d’une maladie
grave. Cette ambivalence le rend proche de chacun d’entre nous qui sommes faits
de contradictions, d’angoisses et, tout empereur qu’il est, il est, comme chacun,
confronté à l’angoisse de la séparation d’avec la vie.
. Quelles traces laissées dans le
temps ?
Épris d’idéal stoïcien, Hadrien a à cœur de pacifier et de rénover l’économie de
l’empire. Il cherche avec exactitude à tout savoir, il construit des villes
dans les territoires conquis, équipe en théâtre, bibliothèques, infrastructures
des villes pour permettre aux différentes civilisations soumises d’accéder à la
connaissance. On peut citer le mur d’Hadrien encore visible aujourd’hui en Grande
Bretagne.
Son pouvoir passe par l’action, les réalisations
beaucoup plus que les discours. Il refuse l’étiquette de stoïque et se refuse à
épouser une quelconque philosophie, même s’il s’y intéresse ; il se méfie
de la parole tout comme l’auteure qui après la 2nde guerre mondiale,
s’est refusée à s’identifier à une idéologie.
. La mort comme le temps qui passe sont
vécus à travers le mysticisme :
La mort, liée au temps qui
passe, est omniprésente et ne peut être acceptée qu'à force de sagesse. La mort
de son grand-père affecte Hadrien pendant son enfance, ainsi que le suicide de
son favori, Antinoüs, aimé pendant sept ans ; ces deuils revêtent dans le
roman une place capitale et permettent à l'empereur de forger sa propre
conception de la mort. Marguerite Yourcenar loue l'attitude stoïcienne de ses
personnages, l'héroïque discipline d'Hadrien, récitant ses propres vers lors de
ses derniers instants, ou celle du philosophe Zénon qui meurt en contemplant un
paysage admirable. . A chaque fois, la sérénité de la mort est fondée sur
l'accomplissement de l'être et l'acceptation de soi.
La réflexion sur le temps s’exerce
par l'expérience du divin, de l'harmonie universelle : le sacrifice d'une nuit,
la nuit syrienne, représente sa part
consciente d'immortalité. L'acquisition de la sagesse est aussi l'un des buts
de l'empereur qui y accède par la construction de soi, la plus difficile et la
plus dangereuse, l'observation des
hommes, et le commerce des livres. La recherche de l'amour s'avère également
indissociable d'une recherche mystique. Hadrien ne proclame-t-il pas qu'il y a toujours
dans l'amour une forme d'initiation, le point de rencontre du secret et du
sacré?
Conclusion
« Mémoires d’Hadrien » est une œuvre
complexe quant au jeu qu’elle institue avec le temps, la subjectivité du
personnage narrateur.
Le « je » d’Hadrien devient une appropriation
personnelle de l’auteure, le prisme d’une rencontre avec l’autre, afin de
dégager une impression de réel et des idées personnelles.
L’expérience d’Hadrien se fait le reflet des
interrogations humaines.
***
Le tour de table et la discussion qui s’en est
suivie n’ont fait apparaitre aucune dissonance dans l’admiration que cet
ouvrage a suscitée, sur l’érudition, le style, la hauteur de vue et la rigueur
de l’analyse historique ainsi que sur la culture de la philosophie antique de
l’auteure. Une discussion s’est instaurée sur l’humanisme dont se revendique
l’ouvrage (humanisme antique ou humanisme moderne ?). Certains ont vu
en Hadrien tel qu’évoqué par M. Yourcenar un anti-machiavel, un homme de raison
et d’action qui serait l’idéal du prince moderne (mais n’est-ce pas une façon
pour l’auteure de se mettre en valeur ?) ; le dernier chapitre sur la
façon de « bien mourir » a été particulièrement bien reçu par les
convives pour la profondeur des réflexions qui s’y trouvent.
***
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