
Sans doute fallait-il une puissante colère, une colère blanche durement maîtrisée, pour extraire d’une impressionnante érudition les 180 pages de « La bataille d’Occident ».
Elles offrent d’abord un saisissant panoramique de la marche
à la guerre, dans les chancelleries comme dans les campagnes et les villes
d’Europe d’avant aout 14. Elles décrivent au plus près les trajectoires des
balles qui tuent l’archiduc François-Ferdinand et son épouse à Sarajevo ou Jean
Jaurès à Paris quelques semaines plus tard. Elles démontent une absurde série
d’engrenages : « A l’époque, un
intense réseau d’alliances noue les pays les uns aux autres, une combinaison
délirante d’intérêts qui se dissimulent … Ce fut un meurtre prémédité à
l’échelle d’un continent, un gigantesque
jeu où chacun fabule son crime sur celui
de l’autre.»
Avec l’été viennent les moissons, abondantes ; 27 000
hommes tués le même jour, un 22 aout, record historique qui sera bien sûr
supplanté ; les automnes et les hivers qui suivent seront sanglants et les
printemps pauvres en promesses de survie …
Vuillard excelle dans la description des grands choix
stratégiques, comme dans celle de leur traduction au ras du champ de bataille,
de la souffrance et du carnage . Il pose également de révélatrices mises en
perspectives sur le travail forcé des civils et les ébauches des camps de
concentration ; il signale à cet égard le travail de précurseur de Lord
Kitchener dans la guerre de Boers ; « une photographie de la toute jeune Lizzie van Zyl présente déjà ce
petit corps fané que l’on a vu en 1945, et dont on croyait qu’il ne pouvait
sortir que d’un seul et immense cauchemar. »
Le propos est très ambitieux et engage la science de l
historien, la vision du stratège, le témoignage du romancier ou le regard du
sociologue.
Mais il est servi par une écriture extrêmement travaillée,
d’une grande richesse de vocabulaire au risque, parfois, de la préciosité. La
concision de certaines descriptions est d’une belle cruauté ; ainsi le
chancelier Bethmann-Hollweg : « parmi
les rafales démentes de l’instinct, il préférait la haine, la rage, à la
patience et à la compassion .Son darwinisme était brutal et frustre». Hohenlohe lui n’était pas frustre car il
savait mieux que quiconque l’art des manières de table et l’utilisation de la
fourchette à homard ; « mais
quant à la diplomatie, mon Dieu, c’était un peu moins bien. ». Joffre
est également bien traité, qui, avec son cuisinier, rêvait « des poulets au riesling de Colmar… des
kouglofs, du strudel…de la pâte à nonette cuite dans l’un des fours spéciaux
de Gertwiller, petit village d’Alsace qu’il fallait à tout prix reprendre. Bien
sûr il n’oubliait pas la Lorraine, la houille, le fer, les mines de sel. Il ne
méprisait ni les macarons de Boulay, ni les dragées de Verdun. D’ailleurs,
après l’offensive ratée sur Mulhouse, il fallut un peu oublier les nonettes. »
La narration, toute en phrases brèves, en rapprochements
inattendus, est d’une rare puissance d’évocation ; par exemple dans les
étincelants chapitres « été » et « moissons ». Un peu à la
manière du vertigineux « Européana, une brève histoire du XXème
siècle » de Patrick Ourednik .
Scintillant, fulgurant, et ô combien éclairant ; un
beau livre…
mb
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